I. Présentation
24 lieder regroupés en un cycle pour voix et piano. Au programme du bac, 6 lieder : Gute Nacht, Der Lindenbaum, Auf dem Flusse, Die Post, Der Wegweiser et Der Leiermann. Le cycle est en deux parties. Wilhelm Müller publie d’abord, en 1824, un recueil de 12 poésies que Schubert met en musique en 1827 (février). Quelques mois plus tard, il découvre l’édition complète parue en 1824, avec 12 autres textes. Il achève la composition des 12 autres en octobre 1827 et modifie l’ordre des poèmes. Toute l’histoire du Winterreise se déroule dans le passé… ici le wanderer/voyageur fait du surplace… Winterreise exprime le désespoir et les seuls instants heureux ne sont que des souvenirs (cf Le Tilleul).
Partie 1 : placée sous le signe du voyage et de la mort, ainsi que l’obsession du passé. Le wanderer n’a pas encore réussi à chasser de son cœur l’image de la bien-aimée qui l’a trahi.
Partie 2 : il n’y a plus d’action. Nous sommes dans l’introspection, l’évocation de la bien-aimée laisse place à l’expression d’une ironie amère et d’un état neurasthénique.
Pas de volonté d’architecture musicale dans ce cycle, mais impression d’unité qui résulte d’une unité de climat.
II. Schubert et le lied
Les lieder de Schubert s'inscrivent dans les grandes tendances du Romantisme (XIXème siècle), parmi lesquelles on trouve, dans beaucoup de pays une reprise de conscience nationale. Ceci a pour effet la collecte de chants populaires traditionnels et spécialement enfantins. Les poètes Brentano et von Armin publient en 1808, un recueil : Des knaben wunderhorn (Le cor magique de l'enfant) qui plus tard inspirera Mahler. Les lieder de Bettina Brentano illustrent ce courant. C'est dans ce climat que Schubert compose ses 603 lieder, entre 1814 et 1828. Ce genre musical est présent dans son catalogue à chaque instant de sa vie. En 1814, Schubert à 17 ans, compose le lied Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) sur un poème de Goethe. L'année 1815, il compose 144 lieder. Parmi ces premières compositions, citons : Le Roi des Aulnes (Erlkönig) et la Rose des Bruyères (HeIdenröslein) sur des poèmes de Goethe. Il emprunte souvent ses textes aux plus grands poètes de l'époque : Goethe-Schiller-Heine. Les thèmes privilégiés par Schubert et ses poètes sont : le sentiment de la nature, l'Amour, la Mort et le fantastique.
Principaux cycles de lieder composés par Schubert :
La Belle Meunière (1823), Wilhelm Müller, 20 lieder.
Le Voyage d'hiver (1827), Wilhelm Müller, 24 lieder (Winterreise)
Le Chant du Cygne (1828), Rellstab et Heine, 14 lieder (titre apocryphe).
Certains lieder sont exploités par le compositeur dans la musique de chambre (La jeune Fille et la mort, La Truite). L'analyse des lieder de Schubert nous permet de cerner les caractéristiques du lied : il est conçu à la manière d'une chanson populaire.
1. Ligne vocale : le plus souvent syllabique. Elle fait parfois usage de vocalises et récitatifs. Cependant, le lied n'exige pas de réelles prouesses vocales comme l'air d'opéra : les difficultés sont surtout d'ordre interprétatif. La ligne vocale est facilement mémorisable. Elle s'efforce de traduire les plus subtiles intentions du texte par le jeu de figuralismes vocaux. C'est une ligne mélodique qui sait mettre en valeur la voix sans en dépasser les limites.
2. Formes :
-structure strophique simple (A-A-A...), structure strophique avec refrain, structure strophique avec refrain et dont les couplets varient, structure strophique variée en accord avec le texte (accompagnement, modalité : passage au ton homonyme très fréquent chez Schubert...).
- structure ternaire ABA, comparable à la forme instrumentale dite « forme lied ».
-structure continue, rapsodique : lied composé « de bout en bout » (= durchkomponiert)
3. Accompagnement confié au piano, sait user de modulations expressives, de l'alternance signifiante des modes majeurs et mineurs. Il sait susciter le climat psychologique, planter le décor (figuralismes généraux, citer des exemples), souligner les mots importants (figuralismes ponctuels). Il s'épanouit parfois en préludes, interludes ou longs postludes où le compositeur exprime ce que les mots ne pourraient dire (La jeune fille et la mort).
III. Analyse
1. Gute Nacht, I (Bonne nuit)
Caractère : statique et sombre.
Echelle : rém, tonalité funeste chez Schubert
Texte : 4 huitains. Texte résigné : « Etranger, je suis venu/Etranger je repars », « L’amour aime l’errance […] Douce bien-aimée, bonne nuit ».
Structure : AAA’A’’. Forme strophique variée ponctuée par des cadences parfaites, préludes, interludes et postludes. Variantes au piano et à la partie vocale, mode M à la strophe 4.
Ecriture : accords battus au piano : caractère statique, répétitif voire hypnotique.
Matériau thématique : 3 motifs a, b et c (cf. mes.1-2/m.d. piano, levée mes.15/voix et mes.16)
Rapport voix/texte/musique/figuralisme : expression d’un sentiment de lassitude et de résignation traduit par la régularité de l’accompagnement en croches qui évoque aussi la marche.
Adoption du mode Majeur à la strophe 4 pour souligner la détermination du jeune homme (« Je ne veux pas troubler ton rêve »).
Bonne nuit, I
Etranger je suis venu,
Etranger je repars,
Le mois de mai m’accueillait
De ses bouquets de fleurs.
La jeune fille parlait d’amour,
Et sa mère, même de mariage
Le monde est sombre désormais,
Le chemin enfoui sous la neige.
Je ne puis décider
Du moment de mes voyages ;
Il me faut seul trouver ma voie
Dans cette obscurité.
L’ombre de la lune
Est mon seul compagnon de route
Et dans les blanches prairies
Je cherche la trace du gibier.
A quoi bon m’attarder encore
Jusqu’à ce que l’on me chasse ?
Laisse les chiens fous hurler
Devant la maison de leur maître !
L’amour aime l’errance,
Dieu l’a ainsi fait-
Il passe de l’un à l’autre-
Douce bien-aimée, bonne nuit !
Je ne veux pas troubler ton rêve
Ce serait dommage pour ton repos,
Tu ne dois pas entendre mes pas
Tout doucement je ferme la porte !
En partant j’écris pour toi
Sur le porche : « Bonne nuit ! »
Afin que tu puisses voir
Que j’ai pensé à toi.
2. Der Lindenbaum, V (Le Tilleul)
Caractère : doux et méditatif.
Texte : 6 quatrains. Le tilleul est un arbre symbolique chez les romantiques (cf lieder de Schubert et La Tétralogie de Wagner) : arbre du ressourcement, confident précieux (« J’ai fait dans son ombre tant de doux rêves »).
Echelle : Mi M, quasi absence de modulations, à l’exception du passage au ton homonyme mim.
Structure : AAA’A’’. Forme strophique variée avec une coupe irrégulière. Ponctuée par des cadences parfaites, un prélude, des interludes et un postlude. Présence d’une ritournelle instrumentale. Grande importance donné au piano (motif du prélude). Climax dans la section A’.
Ecriture : travail fondé sur la répétition et le statisme harmonique. Des blocages sur pédales de tonique et/ou dominante.
Matériau thématique : sécheresse, concision. 2 motifs entendus dès les deux premières mesures (mes. 1/a1 et mes. 2/a2), dans le prélude du piano (battement de triolet de doubles croches et 2nde M descendante sur do#-si). Sonorités de cor, instrument-phare dans l’imaginaire romantique (évocation de la nature, de l’adieu : cf. L’Ouverture du Freischütz, A ma Bien-Aimée lointaine et la 26ème sonate « Les Adieux »de Beethoven).
Voix/texte/musique/figuralisme : -emploi du mode majeur car il s’agit d’une évocation heureuse et nostalgique.
-sorte d’arioso et passage en mim dans A’ lorsque le poète évoque « l’errance dans la nuit profonde » (« tiefer Nacht », « Dunkel »).
Le Tilleul, V
Près du puits, devant le porche,
S’élève un tilleul ;
J’ai fait dans son ombre
Tant de doux rêves.
J’ai gravé dans son écorce
Tant de mots d’amour ;
La joie comme la peine
Toujours vers lui m’attiraient.
Mais aujourd’hui encore j’ai dû marcher
Dans la nuit profonde.
Pourtant dans l’obscurité,
J’ai fermé les yeux.
Et ses rameaux bruissaient
Comme pour m’appeler ;
Viens donc à moi, compagnon,
Ici tu trouveras le repos !
Les vents glacés soufflaient
Droit sur mon visage,
Mon chapeau s’envola
Mais je ne me retournai pas.
Je suis désormais
A de nombreuses heures de ce lieu
Et toujours j’entends ce murmure :
Ici tu trouverais le repos.
3. Auf dem Flusse, VII (Sur le fleuve)
Caractère : doux et très émouvant. Ton de la confidence.
Texte : 5 quatrains.
Echelle : mim. Quasiment pas de modulations en dehors du passage de mim/MiM dans la partie B. Harmonie très simple, peu de chromatismes.
Structure : forme ABA’ avec une partie centrale contrastante.
Ecriture : accords staccatos ou accords rebattus.
Matériau thématique : motif qui irrigue tout la pièce, incipit de la voix, qui sera amplifiée jusqu’à devenir un thème dans la partie A’.
Voix/texte/musique/figuralisme : sur l’évocation du bouillonnement intérieur (A) : parcours tonal agité (mim, sol#m…), présence de quelques chromatismes qui figurent l’esprit tourmenté du poète, apparition du thème principal à la main gauche du piano et trémolos à la main droite. Répétitions des paroles.
-retour de la partie A : symbole du reflet de soi-même dans le ruisseau.
Sur le fleuve, VII
Toi qui bruissais si joyeux,
Toi, fleuve clair et impétueux,
Comme tu es devenu calme,
Sans donner signe d’adieu.
D’une écorce dure et inflexible
Tu t’es entièrement recouvert,
Tu reposes froid et immobile
Etendu dans le sable.
J’ai gravé dans ton manteau
Avec une pierre acérée
Le nom de ma bien-aimée
Ainsi que l’heure et le jour.
Le jour de la première rencontre,
Le jour de mon départ,
Autour du nom et des dates
S’enroule en un anneau brisé.
Mon cœur, dans ce ruisseau,
Reconnais-tu ton image ?
Sous son écorce
Le bouillonnement est –il aussi violent ?
4. Die Post, XIII (La Poste)
Caractère : inquiétant et oppressant.
Texte : 5 tercets. Questionnements incessants du poète. Opposition du bonheur lié au souvenir et de l’interrogation angoissée du présent. Expression du doute amoureux : la poste n’apporte nul courrier de la bien-aimée. Dernière évocation féminine.
Echelle : plan tonal simple : MibM/mibm et quelques modulations (RébM) et des colorations d’emprunts (sibm, SolbM…).
Structure : forme symétrique ABA’B’ Construction à partir de deux cellules rythmiques : cellule sur rythme de sicilienne (a/mes. 3) et trochée (b/mes. 27).
Ecriture : accords brisés et rythme de marche sur accords rebattus.
Matériau thématique : un motif unificateur sonne comme un appel de cor (cor du postillon). Deux motifs rythmiques.
Voix/texte/musique/figuralisme : sur « Pourquoi bas-tu si fort / Mon coeur? » : notes staccato (prélude), cellules rythmiques dans les parties A et B qui sonnent comme un battement cardiaque.
La Poste, XIII
Dans la rue j’entends le cor du postillon.
Pourquoi bats-tu si fort,
Mon cœur ?
La poste ne t’apporte nul courrier ;
Pourquoi cette étrange inquiétude,
Mon cœur ?
Oui la poste vient de la ville
Où j’avais ma bien-aimée,
Mon cœur !
Tu voudrais jeter un regard là-bas
Et demander comment elle va,
Mon cœur ?
5. Der Wegweiser, XX (Le Poteau indicateur)
Caractère : funèbre
Texte : 4 quatrains. Thème de la double errance physique et psychique (mythe du wanderer/voyageur) : « Je marche sans repos ». Annonce la mort prochaine.
Echelle : solm/SolM. Lied riche en dissonances (septième diminuée, sixte augmentée, septièmes) de dominante, chromatisme).
Structure : AA’A’’B+ coda (=1/4 du lied), forme strophique variée.
Ecriture : rythme binaire de marche et tempo mässig (modéré). Ecriture en imitation (main droite du piano/chant et main gauche du piano).
Matériau thématique : lapidaire, motif principal en notes répétées staccato qui alimente tout le lied.
Voix/texte/musique/figuralisme :
-dans la coda (très différente du reste) : ligne vocale recto-tono, chromatisme descendant et dépressif à la partie de piano sur « die noch keiner ging zurück » ("D'où nul n'est jamais revenu" ), puis choral lugubre (verticalisation forte).
-sur l’évocation de l’inexorabilité de la voie que le poète doit suivre : blocage sur pédale de tonique et chromatismes (« Pourquoi […] rechercher les sentiers écartés/parmi les falaises enneigées ? »).
Le Poteau indicateur, XX
Pourquoi éviter les chemins
Qu’empruntent les autres voyageurs,
Rechercher les sentiers écartés
Parmi les falaises enneigées ?
Je n’ai pourtant rien commis
Qui me fasse craindre les hommes ;
Quel besoin insensé
Me pousse dans ces régions désolées ?
Des poteaux se dressent sur les routes
Et indiquent le chemin des villes,
Et je marche sans répit,
Sans halte, en cherchant le repos.
Je vois un poteau indicateur
Immobile sous mon regard :
Je dois prendre un chemin
D’où nul n’est jamais revenu
6. Der Leiermann, XXIV (Le Joueur de vielle)
Caractère : sobre et lugubre.
Texte : 5 quatrains. Texte métaphorique : le joueur de vielle symbolise la mort. Questionnement final du poète « Etrange vieillard dois-je aller avec toi ? ». Echelle : lam, pas de modulations.
Structure : pas de trajectoire. Les deux premières mesures structurent l’ensemble, travail de répétition quasi hypnotique. Chaque vers est entrecoupé d’intervention du piano.
Ligne mélodique : style récitatif.
Ecriture : double pédale (I-V) pendant tout le lied en forme de bourdon à la quinte. Aucune évolutivité, pas de direction : statisme. Ecriture gelée : retour permanent des mêmes idées. Pas d’accompagnement, pas de mélodie, pas de figuralisme (sauf le bourdon du joueur de vielle). On est au bord du vide…
Matériau thématique : un motif unificateur joué à la main droite du piano.
Voix/texte/musique/figuralisme :
-comme dans Die Post, le piano imite le son d’un autre instrument : ici la vielle.
-partie vocale sur bourdon puis motif du piano, jeux de répétitions, pas réellement de mélodie. Illustration de ce texte angoissé et lugubre.
Le Joueur de vielle, XXIV
Là-bas derrière le village
Est un joueur de vielle,
De ses doigts raidis
Il joue ce qu’il peut.
Pieds nus sur la glace
Il va, chancelant çà et là
Et sa petite sébile
Demeure toujours vide.
Nul ne daigne l’entendre,
Nul ne le regarde ;
Et les chiens grondent
Autour du vieil homme.
Et il laisse tout aller
Au grès des choses.
Il joue, et sa vielle
Jamais ne se taît.
Etrange vieillard,
Dois-je aller avec toi ?
Veux-tu faire tourner ta vielle
Pour mes chants ?
Conclusion :
-un sentiment de statisme rendu par un prélude repris en postlude, par le retour de certains types d’écriture (marche, par exemple).
-une impression d’unité mais pas de volonté d’architecture musicale : avant tout unité de climat.
-tous les lieder adoptent une tonalité mineure : elle est l’expression du désespoir. Les seuls instants heureux sont évoqués par le souvenir. Usage fréquent du mode Majeur dans Der Lindenbaum, V (Le Tilleul) et Frühlingstraum , XI (Rêve de Printemps).
-relation très serrée entre la voix, le texte et la musique : la forme poétique et le sens du texte font l’objet d’un traitement musical très subtil. Certains vers des poèmes sont parfois répétés.