Lien

Une Odyssée de l'Odyssée

Ulysseetlasirene Comment un élève peut-il sentir qu’il progresse, qu’il gagne en « usage et raison », grâce à la découverte constamment enrichie de ce poème homérique ? Dans cet article, notre collègue Renaud Guillaume, professeur de Lettres Classiques au lycée Charlemagne, propose un voyage du collège au lycée, de la 6e à la Tale à travers l'humaniste Odyssée.

Ulysseetlasirene Comment un élève peut-il sentir qu’il progresse, qu’il gagne en « usage et raison », grâce à la découverte constamment enrichie de ce poème homérique ? Le statut d’exemplarité du personnage éponyme souligné par la comparaison de Du Bellay avec le chef achéen dans les Regrets (« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ») n’est pas perçu, loin s’en faut, de la même manière à tous les âges de la vie. Aussi les approches du récit épique par le professeur de lettres doivent-elles être multiples, en fonction du public : un élève de Sixième s’identifiera volontiers au vaillant Ulysse. Mais, les élèves de Seconde, de Première ou de Terminale L, qu’ils s’identifient on non aisément au fils de Laërte, n’aborderont pas le poème de la même manière.

Revenons dès lors à la citation initiale : « usage et raison ». C’est bien ce vers quoi une personne peut tendre au cours de sa vie.

Mais pourquoi évoquer les élèves du lycée dans le cadre de l’étude du poème homérique en cours de Français ? Etudie-t-on encore Homère après la Sixième ? C’était le cas en effet, pendant deux ans : 2009-2011, puisque l' Odyssée était au programme de Terminale L (chants V à XIII), texte étudié en tant que « modèle antique ». Désormais, les réformes de la Seconde 2010-2011 et de la Première 2011-2012 nous invitent à de nouvelles approches du récit épique. Nous allons donc tenter une « Odyssée », c’est-à-dire un voyage du collège au lycée, de la Sixième à la Terminale.

La citation choisie en exergue de cette « Odyssée de l' Odyssée » est celle d’un auteur de la Renaissance : or, c’est l’époque des grandes découvertes, l’idéalisation du voyage avec Rabelais par exemple et donc la passion pour toutes les formes d’odyssée. Outre cet intérêt pour l’ailleurs, les auteurs humanistes manifestent une vive admiration pour les textes de l’Antiquité. Or, les professeurs sont précisément invités à consolider, revivifier ces connaissances humanistes. L’humanisme, on le sait, est un mouvement littéraire et culturel du XVIème Siècle. Mais ce terme désigne au sens large la valorisation de tout ce qui contribue à l’accomplissement de l’humanité. La célébration de vertus d’hospitalité par exemple dans l' Odyssée.

Considérons donc l’un des termes clés de la réforme du collège : la compétence 5 du palier 3 du livret de compétences porte l’intitulé « la culture humaniste ». En Sixième, les textes fondateurs sont à nouveau à l’honneur et à l’issue de la Troisième, les élèves ont pu « être sensibles aux enjeux esthétiques et humains d’un texte littéraire ». Beauté et Humanisme.

Poursuivons notre parcours : en Seconde, l’enseignement d’exploration « Littérature et société » comporte six « domaines » interdisciplinaires : les élèves sont par exemple invités à approfondir les « regards sur l’autre et sur l’ailleurs ». Le poème homérique peut être étudié selon cet angle de vue.

En Première, l’un des objets d’étude s’intitule : « la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation ». Le professeur est encore conduit à puiser dans les textes de l’Antiquité pour nourrir cette réflexion. Par exemple, en quoi la Phéacie, dans l' Odyssée, est-elle un modèle utopique ? Hymne à la navigation, idéal politique, idéal pacifique, idéal sportif, idéal moral (hospitalité).

En plus du tronc commun, les littéraires étudient deux objets d’étude, dont « la Renaissance » : le mouvement humaniste est donc surtout abordé en Première Littéraire.

Enfin, l' Odyssée était au programme en Terminale L pendant deux ans.

Reposons la question initiale : comment aborder le même texte littéraire, l’ Odyssée, en fonction des différents niveaux scolaires, sans se répéter, en choisissant à chaque fois de nouvelles approches, en faisant découvrir autrement la beauté de ce poème épique ?

Pour donner un aperçu de la variété des perspectives d’étude de mêmes chants (la deuxième partie de l’ Odyssée, V à XIII), en suivant chronologiquement le parcours de l’élève, on pourra proposer quelques axes d’approche :

    1. En Sixième : Dans quelle mesure Ulysse est-il un héros épique ?
    2. En Seconde (enseignement d’exploration) : Comment l’autre et l’ailleurs sont-ils représentés dans l’ Odyssée ?
    3. En Première L ou Terminale L, notes et plan détaillé pour un sujet de dissertation :
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, (…) Et puis est retourné, plein d’usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » Ces vers tirés des Regrets (1558) de du Bellay vous semblent-ils convenir au sens de l’ Odyssée ? (chants V à XIII)

L’Odyssée, texte fondateur

I) Un texte fondateur : L'Odyssée

Choix de l’édition : l’Ecole des Loisirs. Collection Classiques abrégés.
Traduction abrégée et remaniée de Leconte de Lisle. Un glossaire très utile.

Problématique : Dans quelle mesure Ulysse est-il un héros épique ?

Objectifs :

  • Etre capable d’écrire un récit en utilisant l’imparfait et le passé simple.
  • Découvrir la variété du système d’énonciation. 
  • Etre capable de réécrire un passage de la première à la troisième personne.
  • Comprendre la structure complexe du récit.
  • Comparer plusieurs traductions et préciser les effets produits.
  • Enrichir sa culture humaniste (compétence 5).

Etape 1 : A la découverte du texte

Activité préliminaire :  lecture des pages 28 à 39 : l’arrivée d’Ulysse en Phéacie.

Il semble pertinent que les élèves commencent leur lecture de l’œuvre non pas au chant V de l’Odyssée, quand le poète raconte le désespoir d’Ulysse chez Calypso, mais au chant VI, une fois qu’Ulysse, après les dix ans d’exil, échoue chez les Phéaciens. En somme, commencer par la fin de l’errance d’Ulysse pour bien comprendre qu’il nous livre un récit rétrospectif à partir du chant IX.

Lecture silencieuse de deux pages :

  • Un résumé en italique d’un extrait du chant VIII (à partir de « De retour au palais »), page 39
  • Un passage traduit du début du chant IX : page 40.
  • Puis lecture des deux pages par trois élèves : un élève lit le résumé du récit en haut de la page 39, un autre le résumé de la prise de parole d’Alkinoos (suite de la page 39), un troisième la réponse d’Ulysse (page 40). Trois voix se font entendre.

Repérage du lieu : le palais d’Alkinoos. 

Identification des personnages présents. Arété (sens en grec : la Vertu). Le roi Alkinoos. Un vieil aède aveugle.

Considérons désormais l’ensemble du chapitre : Comment Nausicaa y est-elle désignée ? « la fille du roi Alkinoos » (p 28, p 31, p 34), « la vierge » (p 28, p 30, p 35), « Nausicaa au beau voile » (p 29), « la princesse » (p 29), « Nausicaa aux bras blancs » (p 30, p 34, p 36), « la vierge aux beaux yeux » (p 31).

Définir la notion d’épithète homérique.
Relever d’autres épithètes homériques dans le passage : l’une pour désigner les servantes, l’autre la déesse Athéna : « les servantes aux cheveux bouclés », « Athéna aux yeux brillants ».

Préciser le rôle d’Athéna (protectrice d’Ulysse), « fille de Zeus qui porte l’égide », p 37.

Quant à Ulysse, c’est le héros éponyme de l’œuvre. Proposer aux élèves plusieurs épithètes homériques pour désigner Ulysse.
Mais quel terme est employé pour le désigner dans le résumé page 39 ? « L’étranger ». Alkinoos semble ne pas le reconnaître.

Qu’apprend-on tout de même sur Ulysse ?

a) Par l’aède ? L’histoire du cheval de Troie.

Alberto Manguel, in l’Iliade et l’Odyssée (Bayard) écrit (pages 35-36) : « La prestation d’un aède est décrite dans l’Odyssée quand, à la cour du roi Alkinoos, le barde aveugle Démodocos chante trois récits au son d’une kittara ou lyre : d’abord « le récit dont la gloire, alors, emplissait tout le ciel », celui de la querelle entre Ulysse et Achille ; ensuite, pour le plaisir des foules, les amours d’Arès et d’Aphrodite ; et enfin, à la demande d’Ulysse, l’histoire du cheval de Troie. Le premier et le troisième sont de merveilleux moments de récit dans le récit puisque Ulysse en personne, incognito, fait partie de l’auditoire et pleure au souvenir de son passé ainsi raconté ».

Les temps archaïques.

CarteEtapesVoyageUlysseBNF

Photocopie d’une carte : repérer Troie (Ilion. Cf l’Iliade), la Grèce. Rechercher dans le glossaire le sens de Danaens (bas de la page 39) et d’Achéens.

  • Le premier récit de l’aède : qui est Achille ? Pourquoi cette colère entre Ulysse et Achille ?
  • Le troisième récit : il est l’occasion à la fois d’un travail d’écriture et d’une performance artistique.

Ce peut être l’un des travaux demandés au cours de cette première étape :

Sujet : En utilisant l’imparfait et le passé simple (temps du récit), écrire l’histoire de la ruse du cheval de Troie comme un aède (en utilisant des épithètes homériques), afin de la raconter devant la classe. Travail par groupe de deux élèves. L’un joue l’aède, l’autre accompagne musicalement (guitare, flûte, chant) ou mime cet épisode (la ruse d’Ulysse, l’effroi des Troyens…)

  • Le deuxième récit : Qui est Arès ? Aphrodite ?

Quelle est la valeur symbolique des amours d’Arès et Aphrodite ? Ils représentent respectivement Pâris et Hélène qui trompent Ménélas. La cause de la guerre de Troie.

ParisBordoneVenusEtMarsSurprisParVulcain1548

Commentaire d’un tableau Vénus et Mars pris au piège par Vulcain de Paris Bordon, peintre vénitien du XVIème Siècle : les deux amants pris au piège par Vulcain (ou Hephaïstos) et son filet magique. Le ciel chargé exprimant la fureur du dieu forgeron.

Rappelons que la compétence 5 valide des connaissances artistiques, picturales par exemple.

b) Par Alkinoos :

Il ne connaît pas l’identité d’Ulysse. Qu’est-il dès lors arrivé à Ulysse, le héros de la guerre de Troie ? Que promet Alkinoos à Ulysse ? Comment définir ses vaisseaux ?

c) Par Ulysse lui-même :  

Ulysse confirme qu’il est illustre. On apprend aussi qu’il veut rentrer chez lui.

Sur la Carte : repérer Ithaque.

Qui a puni Ulysse ?
 

Comment ?
Sur la Carte : le cap Malée et l’impossible retour d’Ulysse en Ithaque à cause du Borée, vent du Nord. Cf aussi glossaire.

 

Pourquoi ? le saccage de Troie et le massacre des Cicones.

Quelles déesses Ulysse a-t-il rencontrées pendant son errance ?
Sur la Carte : en s’inspirant du travail de repérage géographique de Victor Bérard, montrer aux élèves où ce grand helléniste situe l’île d’Alkinoos (la Phéacie), l’île de Calypso (Ogygie) et l’île de Circé (Aiaié). 

Premier bilan : un célèbre héros, qui semble bien malheureux.

Rapide comparaison de deux traductions (rappeler qu’il s’agit d’un texte grec !) : 

  • Leconte de Lisle, page 40 : « Je suis Ulysse, fils de Laërte ; mes ruses sont connues de tous les hommes ».
  • Victor Bérard traduit cette révélation de son identité ainsi : « C’est moi qui suis Ulysse, oui, ce fils de Laërte, de qui le monde entier chante toutes les ruses ».

La notion de chant est ajoutée dans cette dernière traduction, parce que précisément l’histoire d’Ulysse vient d’être chantée !

Etape 2 : L’épisode du Cyclope

Travail préliminaire : lire le chapitre consacré aux exploits d’Ulysse sur l’île des Cyclopes : pages 43 à 56 (un épisode du chant IX).

1) Un récit rétrospectif :

Chez les Phéaciens, Ulysse entame donc un long récit qui va durer toute la nuit : il narre ses mésaventures depuis la chute de Troie et sa tentative pour revenir en Ithaque. Il s’agit d’un retour en arrière, un récit rétrospectif : ce n’est plus le poète Homère qui prend la parole (ou les différents aèdes), mais c’est Ulysse qui raconte sa propre histoire (chant IX à XII). Les élèves doivent comprendre que pendant tout ce temps il est chez les Phéaciens. Il l’est d’ailleurs depuis le chant VI. Trois ans de mésaventure sont alors relatés : il s’agit des épisodes avant les sept ans passés chez la « divine Calypso » brièvement évoquée page 40 (étape 1)

L’itinéraire d’Ulysse sur la carte (Victor Bérard). Chaque épisode dans l’ordre chronologique depuis le siège de Troie. Les Cicones, Les Lotophages, Polyphème, Eole…

2) L’épisode du Cyclope :

De nombreuses études pédagogiques ont été publiées à ce sujet. Nous ne nous attarderons pas.

  • « L’œil rond » (c’est l’occasion de travailler sur l’étymologie) est un monstre anthropophage. Un sauvage qui n’est ni un mangeur de pain (il pratique l’élevage et mange de la viande crue) ni un buveur de vin (il boit le lait de ses brebis et sera victime du vin que lui propose le héros aux mille tours). Il ne respecte pas Zeus, dieu protecteur des suppliants.
  • Montrer bien sûr la ruse d’Ulysse, son habileté à maîtriser la parole. L’arme principale de l’industrieux Ulysse (travail sur le lexique : vaillant, valeureux…) est le langage.

Deuxième bilan : un véritable héros dans cet épisode.

D’où vient son pouvoir ? L’art de la persuasion plus que la force physique.

Définir le héros épique / l’épopée.

Mais à nuancer : quelle qualité manque tout de même au chef achéen ? La modestie, l’humilité. Il fait preuve de démesure (l’hubris) : en déclinant in fine son identité, il met en péril tout son équipage et suscite la haine de Poséidon, père de Polyphème.

Etape 3 : L’outre d’Eole 

1) Ecoute attentive du passage :

N’oublions pas que le poème était récité et écouté. Le lecteur est donc avant tout un auditeur.
Lire en classe (les élèves ne disposent ni du livre ni de photocopies : ils sont un public) et au besoin relire  l’ouverture du chant X qui suit l’épisode du Cyclope (IX) : vers 1 à 55, traduction par Philippe Jaccottet. Le professeur devient l’aède…

  • Qui est Eole ? Vers 21 : « gardien des vents ».
  • Définir bien sûr ce qu’est une outre : ici une peau de bœuf sacrifié cousu en forme de sac.
  • Quelle île Ulysse manque-t-il d’aborder ? « la campagne natale » (vers 29), donc Ithaque. Il était si près du but !
  • Pourquoi n’aborde-t-il pas en Ithaque ? Convoitise de ses compagnons.
  • Mais Ulysse est-il dénué de toute responsabilité ? Non, puisqu’il a le malheur de se livrer au « doux sommeil » (vers 31).
  • Que penser de l’emploi de l’adjectif « doux » ? Les élèves peuvent percevoir l’ironie : loin d’être réparateur, ce sommeil se révèle dévastateur. Ulysse s’est oublié dans le sommeil !

Faiblesse humaine ! De plus, l’angoisse et le questionnement qui suivent le drame ne sont pas tout à fait dignes d’un héros épique ! Ulysse en vient tout de même à se demander s’il ne va pas mettre fin à ses jours ! Où est l’« endurant » Ulysse, le « patient » Ulysse ? Quant au retour au palais d’Eole, il n’est certes pas glorieux : c’est sans ménagement que le dieu des vents chasse le malheureux. La punition divine est terrible. Fin de non-recevoir et mépris affiché. Le divin Ulysse est désormais appelé « rebut des vivants » !

La figure du héros ressort dégradée de ce passage par l’île d’Eolie. 

2) Travail de réécriture :

Photocopier la traduction des vers 28 à 30 et des vers 46 à 55 (toujours l’épisode de l’outre des vents) par Philippe Jaccottet :

Sujet : Réécrire cet épisode de l’outre des vents en considérant que ce n’est plus Ulysse qui raconte son histoire, mais Homère. Il faut donc changer de personne (de la première à la troisième).

Travail sur les conjugaisons : le passé simple.

  • « Ils naviguèrent, ils aperçurent » (vers 28 à 30)
  • « Lui cependant…se demandait dans son cœur…s’il allait se jeter…il resta, il subit…les vents les ramenaient…ses compagnons gémissaient » (vers 46 à 55)

Quel est l’effet produit par ce changement énonciatif ? Un peu moins d’émotion, le pathétique est un peu atténué.

Troisième bilan :

Revenons à la question orientant l’étude de l’Odyssée en Sixième :

Dans quelle mesure Ulysse est-il un héros épique ? La formulation de la question n’est pas anodine. L’héroïsme d’Ulysse a des limites.

Un homme, tout simplement. Un mortel.

Etape 4 : Circé

Travail préliminaire : lire le chapitre intitulé « Circé » qui correspond à un long épisode du chant X : pages 57 à 73.

1) Comparer plusieurs traductions d’un même passage : travail par groupes de trois ou quatre élèves pendant le cours.

Leconte de Lisle : (pages 66-67)

« Va te vautrer avec tes compagnons !
Elle dit, mais je tirai mon épée aiguë et me jetai sur elle comme pour la tuer. Elle poussa un grand cri ».

Victor Bérard :

« Maintenant, viens aux tects coucher près de tes gens !
Elle disait ; mais moi, j’ai, du long de ma cuisse, tiré mon glaive à pointe ; je lui saute dessus, fais mine de l’occire. Elle pousse un grand cri ».

Philippe Jaccottet :

« Allons, au tect ! Va retrouver tes compagnons !
Elle dit, mais, tirant le long de ma cuisse mon glaive,
Je sautai sur Circé comme pour la tuer.
Elle, avec un grand cri (...) »

a) Différence formelle :

Philippe Jaccottet traduit les vers épiques par des alexandrins et vers de 14 pieds. Choix d’une forme versifiée. D’ailleurs il est un poète.

b) La comparaison d’un point de vue lexical est intéressante :

  • Bérard et Jaccottet emploient tous les deux le même terme pour désigner l’enclos où sont enfermés les porcs. Même si les élèves ne connaissent pas le sens du mot « tect », ils peuvent, dans le contexte, le deviner. En fait, ce terme vient du latin « tectum » qui signifie « toit » et par extension désigne un endroit de la ferme « sous toit », par exemple une porcherie. Leconte de Lisle préfère exprimer l’idée de cochons par l’emploi du verbe « se vautrer » (se coucher, s’étendre en se roulant comme le font les cochons dans la fange !). Mais la véritable traduction de Leconte de Lisle, poète français du XIXème Siècle et traducteur de l’Odyssée, est la suivante : « Va maintenant dans l’étable à porcs, et couche avec tes compagnons ».
  • Le « long de la cuisse » n’est pas traduit par Leconte de Lisle : de fait, il s’agit d’une traduction abrégée pour les Sixièmes, on vient de le souligner. En fait : « Je tirai de la gaine mon épée aiguë ».
  • Les élèves remarquent bien sûr l’emploi par Bérard d’un verbe dont ils ignorent le sens mais qu’ils comprennent très vite grâce aux deux autres traductions : l’emploi du verbe « occire », terme vieilli, employé au Moyen-Age. Comment interpréter ce choix du traducteur ? Le registre merveilleux ? Un monde de sorcière ? La sorcellerie médiévale ? Ou alors les épopées médiévales (le roi Arthur et son épée) dans lesquelles le verbe « occire » est souvent employé ?
  • « Tes gens » (Bérard) n’est pas l’exact équivalent de « tes compagnons » : le terme magnifie le statut de chef.

c) Quant à la syntaxe, elle n’est pas toujours identique :

l’expression « comme pour » qui  atténue l’intention d’Ulysse est rendue par la locution verbale « fais mine de ». L’idée de feinte est maintenue mais les actions semblent séparées chez Victor Bérard. Ce procédé accentue l’effet de mouvement.

d) Enfin, le temps des verbes est significatif.

Prêter une attention particulière au verbe dire : Jaccottet et Leconte de Lisle emploient ce verbe au passé simple : « Elle dit ». Bérard préfère utiliser l’imparfait : « Elle disait ». Une formule magique. Circé avec sa baguette. Arrêt sur image. Le présent est également utilisé par V. Bérard (par exemple « elle pousse un grand cri ») : les actions se succèdent très rapidement, c’est l’effet produit par le présent de narration

Au terme de ce travail, montrer le texte grec ! Les élèves auront peut-être envie de devenir traducteur… Les élèves peuvent deviner le terme que Leconte de Lisle choisit dans l’authentique version à la place du nom « Ulysse » : « Odysseus » ! Le traducteur préférait donc la graphie littérale du mot grec. Idem pour Kirkè, Kyklôps...  

2) Montrer que le statut de héros épique est revalorisé dans ce chapitre. 

a) Au début de l’épisode, puisqu’une fois de plus, sur cette île, il ne semble pas y avoir de terre cultivée, Ulysse pratique la chasse.

Comme l’affirme François Hartog dans son article « Des dieux et des hommes », « la fumée n’est pas un indice suffisant d’humanité, comme Ulysse et ses compagnons en ont déjà fait l’épreuve chez les Cyclopes ou les Lestrygons et comme ils vont encore faire, sous peu, l’expérience avec Circé elle-même. Chacune des escales dans le monde des récits leur réserve, en réalité, la même déconvenue : jamais la terre n’est travaillée ».

Ulysse va donc chasser « un grand cerf de haute ramure ». Seul un héros tel Ulysse peut tuer un tel animal ! Cette fois, c’est bien la force physique du héros épique qui est mise en avant.

b) A contrario, dans ce même épisode, l’un des compagnons montre peu de courage.

Si l’excursion dans l’île est confiée à Euryloque « égal aux dieux », celui-ci nous apparaît d’abord comme un homme très prudent puis comme un pleutre. Sa fonction dans le récit épique est de mettre en relief, par contraste, le courage d’Ulysse. C’est un contre-modèle épique. Page 65. Et c’est Euryloque en personne qui poussera les compagnons à chasser les vaches du Soleil (Chant XII). 

c) Ulysse, lui, est transporté par une force supérieure : un destin de héros.

Un vers n’est pas traduit dans les Classiques abrégés : « moi, j’irai ; la nécessité puissante m’y contraint. » (vers 273)

D’ailleurs, avant même que Circé, le fille du Soleil, ne comprenne qu’elle est confrontée au redoutable Ulysse, elle reçoit le héros aux mille tours comme un être d’exception, il est accueilli dans « un fauteuil aux clous d’argent » (mais Leconte de Lisle traduit par « siège à clous d’argent »). De même, Ulysse boit dans une « coupe d’or », richesse et luxe auxquels n’ont pas droit ses compagnons. Pourquoi lui réserve-t-elle pareil accueil sinon parce qu’elle sent d’emblée qu’Ulysse est différent des autres ? Le procédé utilisé par Homère est donc celui de la variation qui met en valeur le caractère exceptionnel d’Ulysse.

Mais notre héros restera tout de même un an chez la magicienne, envoûté par son charme. Ce sont bien ses compagnons qui le rappelleront à l’ordre ! pages 70-71.

Le vers 472 ne laisse aucun doute : « Malheureux, il est temps de te rappeler ta patrie ».

Quatrième et dernier bilan :

A la question « Dans quelle mesure Ulysse est-il un héros épique ? », il n’est donc pas si simple de répondre puisque l’univers épique n’est pas absolument manichéen. Ulysse, tout ingénieux et endurant soit-il, a ses défauts ou ses faiblesses : il révèle son nom à Polyphème au lieu de se taire (orgueil), il dort au lieu de surveiller l’outre des vents et ce tout près d’Ithaque (fatigue), il reste un an avec Circé (désir).

De plus, il ne maîtrise pas totalement son destin puisque, par exemple, Poséidon est l’un de ses pires ennemis et que sans le soutien d’Athéna, il serait déjà mort ou sans celui d’Hermès pendant l’épisode de Circé, il serait devenu un porc.

Mais, Ulysse reste bien un héros épique. Contrairement à la tragédie, l’épopée est optimiste : le personnage suscite la pitié mais force aussi notre admiration. Il fera honneur à son destin qui est, comme le prédit l’irrévocable décret de Zeus, de revenir parmi les siens. Le courage du personnage éponyme sera récompensé. Le dénouement de l’épopée sera heureux.

En attendant, Ulysse envoûte ses auditeurs. Citons ces vers formulaires (par exemple les vers liminaires du Chant XIII) qui montrent que la grande puissance de notre héros épique réside dans la fascination qu’il exerce par l’impact de sa parole : 

« A ces mots, tous restèrent sans parler dans le silence :
ils étaient sous le charme en l’ombre de la salle ».

L’autre & l'ailleurs

 II) Une exploration : L’autre et l’ailleurs

Vase Ulysse Problématique : Comment l’autre et l’ailleurs sont-ils représentés dans l’Odyssée ?

Objectifs :

  • Travailler l’Odyssée en enseignement d’exploration de Seconde « Littérature et société » (dans le cadre de l’étude de l’un des six « domaines » du programme) peut être l’occasion d’une réflexion enrichissante sur toutes les formes d’altérité et la manière de les appréhender.
  • Découvrir les sciences humaines (ethnologie, anthropologie).
  • Se questionner sur l’homme, sa place dans la société, dans le monde qui l’entoure, ses questionnements métaphysiques.
  • Eveiller son esprit critique devant une interprétation cinématographique.

Choix de l’édition : traduction de Philippe Jaccottet, La Découverte.

Etape 1 : A la découverte des regards que chacun porte sur autrui

Travail préliminaire : lire les chants V, VI et VII.

Préparation : Quel regard portent les Phéaciens sur le héros éponyme ?

1) Le regard des Phéaciens sur l’autre représenté par Ulysse :

ulysse jaquette Camerini1954 Travail des élèves qui évoquent volontiers Nausicaa. En profiter pour montrer la rencontre entre Nausicaa et Ulysse dans le péplum de Mario Camerini (1954) : les élèves ne manqueront pas de rire en entendant Nausicaa s’exclamer : « Oh ! un homme ! », en découvrant le naufragé nu. L’esprit critique des élèves doit dès lors être sollicité. Pourquoi ont-ils ri ? Nausicaa emploie-t-elle ce mot pour désigner Ulysse dans le poème homérique ?

  • Certes, on sait que le roi d’Ithaque cache sa virilité. L’interprétation du réalisateur peut être ainsi légitimé.
  • Certes Nausicaa s’adresse ainsi à ses suivantes : « Où vous fait fuir la vue d’un homme ? »

Mais lisons le texte de plus près :

« Effroyable, il parut, défiguré par la saumure » (vers 137 du livre VI) et quelques vers plus haut, l’élève peut lire une belle comparaison homérique : « Comme le lion des montagnes… ainsi Ulysse… » (vers 130 à 136).

Le héros achéen est donc plus proche du sauvage que de l’humain. Il a régressé dans l’infra-humain. Les élèves sont invités à chercher qui dans l’œuvre est également comparé à un lion des montagnes.

Au vers 292 du chant X, le Cyclope est comparé par Ulysse (récit rétrospectif devant les Phéaciens qui l’écoutent) à « un lion né des montagnes » !

Loin d’être un homme, Ulysse a donc perdu une forme de dignité humaine.

Si Nausicaa n’a pas peur d’Ulysse, c’est grâce à l’intervention d’Athéna et à la ruse (métis) du héros aux mille tours qui n’a rien perdu de son intelligence. Elle l’apostrophe ainsi : « Etranger » (vers 187). 

De même sa mère Arété :
« O étranger, voici ma première question : 
qui es-tu ? D’où viens-tu ? » (VII, vers 237-238)

Ulysse, au début du chant VII, avait d’ailleurs parlé en ces termes à sa déesse protectrice, déguisée en enfant :
« J’arrive ici en étranger, après beaucoup d’épreuves,
d’un pays très lointain » (VII, vers 24-25)

Ulysse a donc conscience de son statut d’étranger. Il est l’exilé, l’homme qui a perdu ses racines. Il est l’inconnu, sans identité.

Le regard que portent Nausicaa ou Arété correspondent donc au regard que le héros épique porte sur lui. Trois regards qui coïncident, sans oublier celui du roi Alkinoos. 

Ce qui était une ruse pour échapper à Polyphème est symbolique du sort d’Ulysse : une sorte d’ironie tragique, puisque l’homme aux mille tours semble être victime de l’un de ses tours ! En s’appelant « Personne », Ulysse risque de sombrer dans l’oubli.

Etranger aux autres. Etranger à lui-même.

2) Le regard de « l’endurant Ulysse » sur l’ailleurs représenté par la Phéacie :

Ulysse est constamment confronté à des mondes inconnus, le plus souvent hostiles : il n’est pas jusqu’à la Phéacie qui ne soit présentée comme un pays « très loin des hommes mange-pain » (VI, vers 8) par l’aède.

Nausicaa aux vers 204-205 du même chant s’adresse ainsi à ses suivantes afin de les rassurer quant à la présence du naufragé sur leur île :
« Nous vivons à l’écart au sein de la mer démontée,
au bout du monde, et sans fréquenter d’autres hommes ».

Notre héros explore des terres inconnues, lointaines, aux confins du monde.

Il est dès lors nécessaire pour l’élève de Seconde de ne plus se référer à la topographie de Victor Bérard.

Comme l’écrit Philippe Jaccottet dans une note en bas de page (L'Odyssée, La Découverte, page 85) :

« L’île de Calypso se situe dans un espace poétique qu’il paraît bien vain de vouloir faire coïncider avec la géographie méditerranéenne ».

L’ailleurs est un véritable ailleurs. Il n’est pas identifiable. Une fois qu’Ulysse a dépassé le cap Malée, il est plongé dans un univers qui lui est totalement étranger. 

Remarquons cependant que même ailleurs (et quel que soit cet ailleurs), Ulysse est toujours ailleurs : en Ithaque ! On le voit bien au chant V, quand il pleure sur l’île de Calypso.

Quant aux formes de l’altérité,  du point de vue d’Ulysse, elles sont multiples :

  • L’époux de Pénélope ne sait si Nausicaa est femme ou déesse. Quelles déesses a-t-il déjà rencontrées ? Calypso bien sûr (les élèves ont lu le chant V), mais aussi Circé. Rappel du périple d’Ulysse. 10 ans d’errance… 
  • L’autre peut être étranger à la nature humaine (dieux ou monstres).
  • Il peut ne pas appartenir au monde des vivants (les Enfers). Ulysse a plongé dans le royaume d’Hadès. 

Etape 2 :  L’ailleurs 

Sans le localiser, essayons de définir cet ailleurs.

1) L’ailleurs maritime :

Travail préparatoire : relever dans le chant V tout ce qui touche au domaine maritime. Lire le chant VIII (qui n’a pas été lu pour l’étape 1).

« On n’a à gagner, sur les mers infécondes, que souffrance et naufrages » : Jean-Nicolas Corvisier, in Les Grecs et la mer, Les Belles-Lettres, chapitre II intitulé « Navigations homériques », page 41.

Homère oppose en effet « les mers stériles », « la mer sans moissons » à la « terre du blé » des « hommes mange-pain ». Quand bien même la mer serait « poissonneuse », elle reste un ailleurs hostile à l’homme : « abîme », « gouffre »… Poséidon, « l’Ebranleur des terres ». Et plus tard, Ulysse nous parlera des sirènes, de Charybde et Scylla...

Dans le chant V, Ulysse redoute l’apparition de monstres marins. Les élèves doivent expliciter le sens des vers 421-422 :

« heureux si quelque dieu ne m’adresse encor de ces monstres
tel qu’en nourrit l’illustre Amphitrite en troupeaux ! »

Ulysse s’estime heureux s’il n’est pas victime de ces monstres nourris par Amphitrite, la déesse de la mer.

Les élèves cependant doivent nuancer : la déesse marine (Néréide) Ino (Leucothée) intervient à la fin du chant V et protège notre héros grâce à un voile magique. Dimension merveilleuse.

Apprivoiser cet ailleurs est-il possible ? Oui, les Phéaciens et leurs vaisseaux magiques. Quels vers ? 557sq. du chant VIII. Science-fiction.

2) Les ailleurs mythologiques :

a) L’Olympe / Les îles de Calypso et de Circé, deux déesses.

La notion de « locus amoenus » : à définir. Lieu que l’on aime, lieu aimable, (dignus amore). Des lieux idylliques.

Calypso vit dans une grotte, un « antre profond » (vers 194). 
Nature féconde, luxuriante. Travail sur les différentes sensations (visuelle, olfactive, auditive). 

Les jardins d’Alkinoos sont également « magiques », comme les vaisseaux.
Echos entre les deux épisodes. Le motif du regard montre l’émerveillement devant le « locus amoenus » : 

- Hermès (dépêché par Zeus) devant la grotte :
« Ainsi l’Eblouissant contemplait immobile » (V, vers 75)

- Ulysse devant les jardins d’Alkinoos :
« Ulysse l’endurant contemplait, immobile » (VII, vers 133)

b) Les Enfers

La géographie de l’au-delà.

Critique de la représentation homérique des Enfers par Platon : deux regards différents sur l’au-delà, celui d’aèdes du VIIIème Siècle (poésie épique) et celui d’un philosophe du IVème Siècle. Livre III de la République. L’au-delà ne doit pas susciter la crainte. Lire l’extrait et le commenter.

Etape 3 : L’autre 

Travail préliminaire : préparer un exposé oral sur les différences entre les hommes et les dieux.

1) L’autre supra-humain :

Le monde des dieux. Les différences entre les hommes et les dieux dans leur relation au temps, à l’espace, à la nature et à la nourriture.

Evoquer le refus de l’immortalité par Ulysse. Et pourtant, il a déjà parcouru les Enfers et il sait à quel point c’est horrible !

Pierre Vidal-Naquet dans un article intitulé « Valeurs religieuses et mythiques de la terre et du sacrifice dans l’Odyssée » écrit :

« Toute l’Odyssée, en un sens est le récit du retour d’Ulysse à la normalité, de son acceptation délibérée de la condition humaine ».

Deux autres perspectives intéressantes :

  • La phrase liminaire des Aventures de Télémaque de Fénelon, intéressante à commenter du point de vue du regard sur l’autre : « Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle ». Renversement des valeurs.
  • Citons également Charles Péguy dans Clio (1910) : 
    « Mourir dans Homère, c’est emplir sa destinée de mortel ». « C’est toujours (…) un accomplissement, et le résultat en est (…) une sorte de plénitude. C’est notamment de cet emplissement, de cet accomplissement, de cette plénitude que les dieux manquent. Les dieux manquent de ce couronnement qu’est enfin la mort (…). Ils manquent de cette consécration qu’est la misère (…) (la misère du suppliant). Ils manquent de cette consécration qu’est le risque. (…) Ils sont assurés de ne pas risquer la mort (…). Au fond, pour Homère (…), ils ne sont pas finis. (…) Les dieux ne sont pas pleins, et l’homme est plein ».
  • Les dieux constituent un mythe anthropomorphique (ressemblances malgré les différences soulignées supra) et anthropocentrique : les dieux, s’ils vivent à l’écart, se soucient du sort des hommes, leur regard est orienté vers l’homme.

2) L’autre infra-humain

Les sociétés barbares, sauvages.

a) Les Cyclopes, peuple archaïque. Economie pastorale.

Contre-modèle politique. Anarchie.

Bien que fils de Poséidon, ils ignorent la navigation. L’anthropophagie. Ils méprisent le suppliant, l’étranger et donc Zeus. « A l’issue de la rencontre avec Ulysse, le rustre n’est plus qu’une brute violente », écrit Philippe Borgeaud dans son article « Le rustre » (dans L’homme grec, sous la direction de Jean-Pierre Vernant, Editions du Seuil).

b) Lire l’épisode des Lestrygons du chant X.

Montrer que ce monde est une illusion de civilisation : une place publique (l’agora), une fontaine (lieu traditionnel de rencontre entre les femmes), un palais, un roi… Tout cela n’est qu’un leurre. Ce sont bien des monstres.

Une question peut se poser : y a-t-il un parti pris ethnocentrique (évoquer Levi-Strauss) dans l’Odyssée ? La Grèce (Ithaque) y est-elle représentée comme la seule référence possible de l’humanité ? On voit avec les Phéaciens que ce n’est pas si évident. Ce ne sont pas des Grecs, mais ils respectent les lois sacrées de l’hospitalité.

3) L’autre humain :

a) L’autre féminin :

Les figures féminines sont nombreuses dans l’Odyssée, bien plus que dans l’Iliade (même si Hélène et Andromaque ont un rôle important). C’est un sujet qui sans doute passionnera les élèves. Prévoir des sujets d’étude.

Au terme de la réflexion, quelques pistes :

  • La femme dangereuse est celle qui précisément peut rendre l’homme « autre » que l’homme, l’aliéner radicalement : il peut mourir (ossements entassés par les sirènes), il peut devenir un animal (porcs : monde infra-humain), il peut devenir un dieu (promesse d’immortalité par Calypso : monde supra-humain). Il peut perdre sa virilité (épisode de Circé, valeur phallique de l’épée) et donc ses attributs masculins.
  • La femme auxiliaire du héros. Il n’est pas jusqu’à Circé et Calypso qui ne viennent au secours d’Ulysse.
  • Finalement le femme idéale n’est-elle pas le double féminin du héros ? Comme Ulysse, Pénélope est mortelle.

b) L’autre immatériel :

Des ombres. Des images. Des âmes. Des spectres. Cf la catabase (nekuia) au chant XI.

Le mort est autre, en cela qu’il n’a aucune épaisseur, aucune consistance. Ulysse peut communiquer avec les âmes des défunts, il peut même communier dans la peine, mais le contact physique est bien sûr impossible. Un motif est récurrent dans les poèmes épiques, motif bouleversant : la tentative du vivant pour embrasser l’image du mort. Pure vanité, puisque ce n’est qu’un simulacre. Ulysse et sa mère Anticlée.

En prolongement :

  • Enée tentant d’embrasser son père Anchise rencontré lui aussi aux Enfers (Enéide) : l’ombre du mort disparaît à l’instar de vents légers et très semblable à un songe ailé. Vers 702 du livre VI. Tragique de la puissance illusoire de l’image. Distance irréductible qui sépare le mort du vivant.
  • Sainte Colombe dans Tous les matins du monde de Pascal Quignard. Lire dans ce roman les passages consacrés aux apparitions de Madame de Sainte Colombe. Impossibilité d’étreindre son épouse.

Conclusion :

« Hélas ! en quelle terre encore ai-je échoué ?
Vais-je trouver des brutes, des sauvages sans justice,
Ou des hommes hospitaliers , craignant les dieux ? »

Ce sont les paroles d’Ulysse ayant échoué en Phéacie, terre accueillante ( Chant VI, vers 119 à 121).

Ces vers formulaires sont même récités au chant XIII, lors de l’arrivée du personnage en Ithaque (vers 200-202) ! Ils traduisent l’angoisse du héros épique. L’accueil de l’autre, de l’étranger, est un indice de civilisation.

Ecoutons les belles paroles d’Alkinoos :

« Un hôte, un suppliant, c’est autant dire un frère
pour l’homme qui n’est pas tout à fait sans raison » (chant VIII, vers 546-547)

Levi-Strauss dans Race et Histoire écrira : « le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie ».

Ajoutons que la connaissance de soi se fait grâce à une reconnaissance par l’autre : c’est parce que l’autre (phéacien) est un frère qu’Ulysse peut recouvrer son identité : « Je suis Ulysse » ! (chant IX, vers 19) 

Au terme de cette étude de l’Odyssée pour les élèves de Seconde :

Une écriture d’invention :

Ecrire un vingt-cinquième chant (plus court bien sûr !) de l’Odyssée :

Ulysse décide de partir : l’aventure vers l’inconnu lui manque. Il justifie son départ à Télémaque, son fils.  

Cette proposition de sujet est directement inspirée du travail de Vladimir Jankélévitch, L’irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1976, chapitre 6.

Ulysse pendant son douloureux exil regrette une patrie qu’il ne reconnaît pas, quand il revient parmi les siens, après toutes ces années. 

Heureux qui comme Ulysse...

III) Dissertation sur l’Odyssée

En Terminale L, l'Odyssée était au programme en 2009-2011.
En Première L, l'humanisme (la Renaissance) est au programme depuis 2011. 

On proposera donc une dissertation type Terminale L mais qui peut servir de ressource en Première L.

Le sujet

Choisissons une citation très célèbre de l'auteur de la Défense et Illustration de la langue française

"Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, (...)
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !" 

Ces vers des Regrets (1558) de Du Bellay vous semblent-ils convenir au sens de l'Odyssée  (chant V à XIII) ?

Objectifs 

  • Analyser un sujet. Fonder son argumentation sur un commentaire rigoureux des vers de Du Bellay.
  • Savoir définir le contexte de la citation, ancrer le poème dans une époque, celle de la Renaissance.
  • Savoir identifier un paradoxe.
  • Saisir derrière le paradoxe la subtilité de la signification de ces vers. Montrer que l'interprétation du poème homérique par l'auteur humaniste est tout à fait justifiée.
  • Montrer que l'interprétation est précisément celle d'un humaniste qui croit à tout ce qui contribue à l'accomplissement de l'humanité. Ce n'est pas celle de Dante au XIIIème Siècle.
  • Réactiver un travail de sixième (comparaison entre plusieurs traductions, afin de comprendre ce que met en valeur tel ou tel traducteur) afin de regarder de plus près en Première ou en Terminale L les textes originaux : que l'on comprenne ou non le latin, que l'on parle ou non l'italien, on pourra proposer des interprétations du texte de Dante en repérant des termes similaires employés par Virgile, Dante et le traducteur. 
  • Réactiver un travail de Seconde : "l'autre et l'ailleurs". Le regard de l'anthropologue et de l'ethnologue. Dans cette perspective, étude approfondie de la nature du bonheur des Phéaciens. 

Introduction    

      Le héros grec Ulysse fascine l’enfant et le séduit par son courage devant l’adversité et  sa capacité à se sortir des situations les plus périlleuses par sa fameuse « métis ». Le récit homérique suscite son imaginaire, notamment quand à partir du chant IX le roi d’Ithaque raconte devant les Phéaciens ses mésaventures depuis son départ de Troie : l’enfant est envoûté par ce nouvel aède, à l’instar des habitants de Schérie : « ils étaient sous le charme en l’ombre de la salle » (vers 2 du chant XIII, traduction Philippe Jaccottet). Non seulement il admire la force du héros achéen mais il est également sensible aux souffrances du fils de Laërte. Quelques années plus tard, quand l'adolescent apprend par cœur le poème de Du Bellay « Heureux qui, comme Ulysse (…) », il comprend bien que le bonheur du héros épique consiste en son retour en Ithaque, parmi les siens, puisqu’au terme du « voyage », il retrouve son épouse, son père, son fils. Mais comment, à l’approche de l’âge adulte, le lecteur-auditeur de l’Odyssée saisit-il les premiers vers de ce sonnet des Regrets ? Dans un premier temps, il perçoit bien sûr le caractère paradoxal de ce bonheur d’Ulysse. Mais, loin de ne voir qu’un héros malheureux affrontant tous les dangers, il s’interroge sur l’expression « plein d’usage et raison » : il se demande si le bonheur du roi d’Ithaque ne se conquiert pas grâce à une découverte sur lui-même : dans ce périple initiatique, « l’Endurant » Ulysse est « heureux » d’expérimenter et d'accepter son humaine condition, son statut de mortel. Du Bellay, poète de La Pleiade, auteur humaniste de la Renaissance attaché aux modèles antiques, met tout autant en valeur l’humanité du héros grec que son exemplarité (« comme Ulysse »). Le bonheur simple d’être un homme, donc. Néanmoins, il est nécessaire, tant le poème homérique est inépuisable, d’aborder l’œuvre différemment. Trois siècles avant Du Bellay, Dante Alighieri propose une autre lecture de l’Odyssée : ce poète florentin, bien plus longtemps en exil que Du Bellay ne le fut à Rome, prolonge dans son Enfer le texte homérique et fait parler Ulysse mort en mer : ce dernier répond à Virgile et exprime sa souffrance. C’est à la lumière de La divine Comédie et grâce à l’intertexte virgilien présent dans l’œuvre de Dante que l’on pourra dès lors donner un autre sens au poème épique.

Quelques suggestions pour le développement

Une interprétation paradoxale  

1) Un voyage contraint et forcé 

Il est pour le moins surprenant de parler de « beau voyage ». Ulysse n’est pas « celui qui conquit la toison d’or ». Il n’est pas Jason, il n’accomplit pas un voyage d’exploration mais il tente de revenir chez lui. Au livre VII, il demande à la reine Arété :

« Mais pour moi, sans retard, aidez-moi à rentrer
dans ma patrie : car trop longtemps j’ai souffert loin des miens ! » (vers 151-152)

Cette errance, il ne l’a pas choisie.

Ulysse est ainsi soumis aux aléas du voyage, livré aux hasards des vents et à la colère des dieux et ce depuis dix ans.

Il ne choisit pas non plus la descente aux Enfers (nekuia), puisqu'elle est dictée par Circé au chant X (vers 490-491) :

« Mais il vous faut d’abord entreprendre un autre voyage
vers les maisons d’Hadès et de la grande Perséphone ».

A l’origine de la catabase (descente aux Enfers), non pas la décision d’un courageux héros, mais l’injonction d’une déesse.

 

2) Un châtiment pour son orgueil 

Ulysse, on le sait, a commis une faute en défiant le Cyclope Polyphème, comme il l'a fait, de manière orgueilleuse. Mais il doit aussi payer la destruction de Troie : de roi, il est dès lors devenu suppliant, exilé. Quand Démodocos, l'aède phéacien, raconte l'histoire du héros achéen, Ulysse pleure :

"Comme une femme pleure son époux (...),
on l'emmène en captivité subir peine et douleur (...)
de même, Ulysse avait aux cils de pitoyables larmes" (chant VIII, vers 523 à 531)

Comment ne pas penser à Andromaque ? Le Grec Ulysse assimilé à une Troyenne captive ! Or, à ce moment du récit, le héros épique est au terme de ces dix ans d'exil. Seul rescapé.

 

3) Un périple épouvantable 

  • Le royaume des Enfers que l’on vient d’évoquer est « un empire sans douceur », la « prison d’Hadès », le « palais de pourriture ».
  • Le piège des îles merveilleuses. Cf « l’autre et l’ailleurs » (réactivations du cours de Seconde en enseignement d’exploration).
  • Le tératologique. Les monstres anthropophages. Insister sur le caractère ethnologique du poème homérique. Sociétés barbares à l’opposé de celles des « hommes mangeurs de pain ». 
  •  Il n’est pas jusqu’aux Phéaciens qui ne soient un peuple inquiétant.
    Dans un hors-série (n°11) du magazine « Philosophie » (août-septembre 2011), l’helléniste Pierre Judet de La Combe s’interroge sur l’île de Schérie, la dernière avant Ithaque. 

« Elle fait pendant à celle des Cyclopes, qui ouvre la série. Les deux lieux sont sous la dépendance de Poséidon (…) Comme les Cyclopes et comme les Géants, ils sont réputés faire partie des peuples qui sont proches des dieux, contrairement aux hommes normaux. Et de fait, les dieux viennent régulièrement festoyer chez les Phéaciens ».

  • Cette société est régie par la technique. Les vaisseaux magiques des Phéaciens sont extraordinaires : de la science-fiction au sein du récit épique.
    Cette société échappe à l’histoire et donc à la guerre, elle s’épanouit dans l’immédiateté de sa réussite technique, dans le caractère merveilleux de son jardin indifférent aux saisons, dans les décisions arbitraires de la reine qui semble agir de manière irrationnelle.
    Aussi le bonheur de ce peuple est-il quelque peu factice. Pierre Judet de La Combe écrit d’ailleurs : « il y a du bonheur dans cette société, mais il ne repose pas sur la justice ». Un bonheur suspect.

Au contraire, Ulysse est un être inscrit dans l’histoire. En cela, il est malheureux. « Je ne suis qu’un mortel » dit Ulysse (vers 210 du chant VII), bien avant de décliner son identité (IX) ! Avant d’être Ulysse, il est mortel. La souffrance est inhérente à la condition humaine.  Mais c’est précisément ce malheur que le héros achéen transcende : Pierre Vidal-Naquet écrit : « toute l’Odyssée, en un sens, est le récit du retour d’Ulysse à la normalité, de son acceptation délibérée de la condition humaine ». (Valeurs religieuses et mythiques de la terre et du sacrifice dans l’Odyssée, 1970).

Pour malheureux qu'il soit pendant son errance, Ulysse donne progressivement un sens et une valeur à sa vie. Il revendique en toute liberté son destin.  Du Bellay a donc bien raison d’écrire : « Heureux qui, comme Ulysse… »

II° Le bonheur d’un héros « plein d’usage et raison » 

1) La fin de la nostalgie, puisque le retour ("nostos") se produit 

Ulysse, aux vers 34-35 du chant IX dit aux Phéaciens :

"Car il n'est rien pour l'homme de plus doux que sa patrie
ou ses parents".

Or, ce retour, bien sûr, est annoncé par l'irrévocable décret de Zeus :

"Car son destin est de revoir les siens, de revenir
en sa haute demeure et sur le sol de son pays" (chant V, 41-42)

Le lecteur-auditeur sait qu'Ulysse rentrera, que ses épreuves et ses malheurs sont passagers.

2) Le héros achéen revient "plein d'usage et raison" 

Le terme "usage" signifie "expérience acquise" : en cela, le voyage a bien été un enrichissement pour notre héros.
La connaissance de l'univers métaphysique (dieux, morts), la connaissance des autres (monde sauvage...) et surtout la connaissance de soi : richesse intérieure et perception de sa propre finitude.

Ainsi, grâce à cet apprentissage, Ulysse a gagné en "raison", c'est-à-dire en sagesse.
L'une des valeurs de l'Odyssée est bien la raison.
C'est d'ailleurs l'une des vertus prônées par Alcinoos, le roi des Phéaciens :

"Etranger, je n'ai pas dans la poitrine un coeur si prompt
à d'absurdes courroux : je préfère en tout la mesure". (chant VII, vers 309-310)

Idéal humaniste.

Ulysse est doué d'une sagesse innée, qu'il tient d'Athéna. Mais, au fil du récit, cette sagesse se révèle quand le héros prend conscience des valeurs fallacieuses :

L'idéal guerrier et la gloire sont dénoncées comme autant de vanités :

"J'aimerais mieux être sur terre domestique d'un paysan,
fût-il sans patrimoine, et presque sans ressources,
que de régner ici parmi ces ombres consumées", dit Achille (chant XI, vers 489, 491).

La mort ne saurait compenser par la gloire la privation de vie. Ainsi le héros gagne en grandeur morale.

De plus, Ulysse écarte la tentation de l'immortalité (chant V).
Et ce n'est pas sans connaître l'horreur de la mort puisqu'il a fait l'épreuve de l'au-delà lors de sa descente aux Enfers !
En effet, pour mort et immatériel qu'il soit, l'homme conserve la faculté de se souvenir et de souffrir :

"Ne cherche pas à m'adoucir la mort, ô noble Ulysse !" (vers 488)

 

Ulysse accepte donc humblement son humanité, en sachant ce qui l'attend.
Ulysse choisit un bonheur à la dimension humaine. Il préfère la "rocheuse Ithaque" à la "charmante Phéacie", une Pénélope mortelle et imparfaite à une Calypso Bienheureuse.
Et c'est un bonheur conquis, mérité. Le héros épique choisit son destin.

III° Le malheur d’Ulysse : la lecture de Dante

Du Bellay,  en bon humaniste du XVIème Siècle, valorise à travers les textes antiques toute forme d'accomplissement de l'humanité. L'Odyssée est donc lue dans cette perspective. Foi en l'homme, en ses vertus d'hospitalité, en sa justice, en sa "raison". 

Mais Dante, le poète florentin du XIIIème Siècle, donne un tout autre sens au périple d'Ulysse. S'il ne réécrit pas Homère, à la manière de Virgile, le poète mantouan du Ier Siècle, Dante prolonge le texte homérique et propose ainsi au lecteur une interprétation différente du poème archaïque.

Dans  l’Enfer  de la Divine Comédie, les damnés ont l’apparence de flammes. L’une de celles-ci est double : elle réunit Ulysse et son compagnon Diomède, tous deux coupables d’actions malignes. Le poète florentin, à l’instar du poète des temps archaïques, fait d’Ulysse le chantre de sa propre histoire, mais cette fois, c’est un récit post mortem ! C’est « l’antique flamme » du héros grec qui prend la parole. Ce n’est donc pas, comme chez Homère, l’aventure d’une nekuia (descente aux Enfers), mais l’aveu d’un défunt en Enfer. Une voix d’outre-tombe qui répond à celle du poète latin Virgile :

« […] Que l’un de vous dise 
où, perdu par lui-même, il est allé mourir » (vers 83-84 du chant XXVI)

 

Le fils de Laërte s’exprime alors :

« […] Quand
je m'éloignai de Circé qui me retint caché […],

ni la douceur d’un fils, ni le respect
pour un vieux père, ni l’amour juré

qui devait faire la joie de Pénélope
ne purent vaincre en moi l’ardeur
à prendre expérience du monde
et des vices humains, et de la valeur » (vers 90 à 99).

(Traduction Lucienne Portier, Les Editions du Seuil, 1987)

 

Regardons le texte original :

"né dolcezza di figlio, né la pieta 

 del vecchio padre, né ‘I debito amore,
Io qual dovea Penelopè far lieta,

 
vincer, potero dentro a me l’ardore
ch’i ebbi a divenir del mondo esperto
e delli vizi umani e del valore".

La traductrice choisit de traduire "pieta" par "respect", au lieu de "pitié" ou "compassion", (sens de "pieta" en italien moderne). Elle pense naturellement à la piété filiale, mais se réfère sans doute aussi à un intertexte virgilien : en effet, les deux premiers termes italiens que nous avons soulignés font écho à un passage de l'Enéide de Virgile, la rencontre d’Enée avec son père Anchise dans le livre VI.

L'ombre d'Anchise s'adresse ainsi au rescapé de Troie :

"Venisti tandem, tuaque exspectata parenti
vicit iter durum pietas ?" (vers 697-688)

"Tu es venu enfin, et ta piété , comme ton père l'avait pressenti, a triomphé des difficultés du voyage !"

Enée est célèbre pour sa piété. Il n'est donc pas Ulysse ! Les deux personnages s'opposent. 

Très belle inversion :
Virgile met en scène dans son épopée un père félicitant son fils (Enée) pour sa piété filiale qui le conduit aux Enfers.
Dante met en scène dans son divin poème un fils (Ulysse) avouant qu'il n'a pas honoré son devoir de fils envers son père.

Dans la suite de son récit rétrospectif du livre XXVI de l'Enfer, Ulysse raconte qu'il a incité ses compagnons à franchir les limites du détroit de Gibraltar, à ne pas refuser l'expérience des mers inconnues, du monde inhabité, en leur disant qu'ils n'ont pas été créés pour vivre comme des bêtes, mais pour la connaissance. Ulysse annonce la figure de Faust ! Le Grec est assoiffé de connaissances, d'"usage(s)" pour reprendre l'expression de Du Bellay ; mais, ce désir est excessif, démesuré, il sombre dans l'hubris condamnée par les Grecs. En définitive, cette passion est souffrance.

Sous la plume de Dante, le héros épique devient donc un héros tragique. Madame de Staël considérait Dante comme "l'Homère des temps modernes".

Dans le hors-série du magazine cité supra, on peut lire une entretien avec Alberto Manguel :

"Il y a un très grand nombre d'excellents lecteurs d'Homère (...). Dans le passé, il y a Dante, qui n'a pas lu Homère tout en en étant un grand lecteur".

Une note de la rédaction précise :
"Dante ne lisait pas le grec, et Homère n'était pas traduit en italien ou en latin".

Alberto Manguel ajoute :
"C'est une lecture en profondeur d'une oeuvre qu'il n'a pas lue" (...) Voilà le grand exemple d'une lecture qui ne nécessitait pas le texte devant soi. Le livre est feuilleté et non pas lu à proprement parler.

Conclusion    

           Le poète humaniste s’est référé au personnage d’Ulysse pour exprimer dans son poème lyrique sa souffrance personnelle. Mais implicitement Du Bellay pense que ses propres malheurs sont plus intenses que ceux d’Ulysse puisque ce dernier accède à la gloire et atteint son but. On pense à la rencontre entre Ulysse et Achille au chant XI de l’Odyssée : le héros de l’Iliade, dont la mort est ô combien illustre, n’en est pas moins malheureux ! Du Bellay est comme Ulysse enviant le sort d’Achille ! Etrange renversement de situation pour Ulysse…

Au fond, qu’y a-t-il à retenir de toutes ces figures de l'exil de l’épopée antique ? Ulysse, Enée, Andromaque...

Enée, dans le livre III de l’Enéide, rencontre à Buthrote un autre survivant de Troie : Andromaque. Cet épisode, placé sous le signe du pathétique, puisque la veuve d’Hector pleure encore son défunt mari et en appelle les mânes, prend aussi une dimension merveilleuse comme souvent dans l’épopée : Enée surgit devant elle, comme une ombre du monde de l’au-delà. Elle croit voir un mort et demande tout naturellement où est Hector ! Pourquoi cette ombre et pas celle de son mari ? L’émotion atteint donc son paroxysme : Andromaque est devant son double cénotaphe, près d’un ruisseau qu’elle appelle le Simoïs, comme à Troie. « Simoïs menteur », écrira Baudelaire dans « le Cygne ». Un simulacre d’Ilion, donc. Une souffrance infinie mais l’illusion d’être chez soi !

Quant à Enée, en exil lui aussi, il est investi d’une mission, celle de fonder Rome. Au terme de cet exil, une construction. La création de toute une nation. L'exil est sublimé. L'exilé devient poète au sens étymologique : un créateur. C'est une autre manière de survivre.

Et Ulysse ? S’il a survécu dans son errance, s’il a craint sans cesse de mourir en mer, il sombre au terme de son existence dans le gouffre marin, quand on lit Dante. C’est aussi une interprétation possible du vers 134 du chant XI, très ambigu : « la mer t’enverra la plus douce des morts » (traduction Victor Bérard). Une errance dont il ne se remet pas, qu’il prolonge, qui finit par le tuer. Mais cette interprétation de Dante est contestée par les humanistes de la Renaissance qui voient en Ulysse l'homme qui respecte des valeurs et qui se conduit en homme, reconnaît l'homme en l'autre. Leçon optimiste de l'épopée : l'exil d'Ulysse conduit à une éthique et même au bonheur. 

A travers ces trois personnages, ne perçoit-on pas en définitive une vérité paradoxale sur l’homme ? Même si l'exil peut être une métaphore de la condition humaine (la conscience de soi qui ne s'est pas encore trouvée), il est impossible, semble-t-il, de fournir un modèle archétypal de cet exil et de ce retour.

Filtrer les contenus par :

Niveaux

Mot Clé

Résultats
Téléchargements  

Charte BTS Ile-de-France   03/11/12

mis à jour le 03/11/12

Modèle pour proposer une séquence pédagogique   31/05/09

mis à jour le 31/05/09
FAQ et glossaires  
Flux RSS  
Fil RSS d
  Rédiger à plusieurs mains un commentaire littéraire en 2nde
  Préparer l'épreuve d'histoire des arts avec un outil d'écriture collaborative.
  Réaliser un court-métrage d'animation à partir de L'Odyssée d'Homère
  Travailler le sujet de réflexion en 3ème avec un outil de brainstorming collaboratif et le TBI
  Créer un support chronologique en ligne sur le monde romain