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Le réseau social dans les apprentissages de la lecture littéraire

Cahiers Pedagogiques Litterature et Num Si les réseaux sociaux sont certainement et à juste titre l'outil numérique le plus redouté des enseignants, ils peuvent cependant jouer un rôle dans les apprentissages et plus particulièrement dans les apprentissages de la lecture littéraire. François Mouttapa, IA-IPR de Lettres de l'Académie de Paris, développe pour nous les implications de cette thèse, déjà présentée un article publié dans le Hors-Série Numérique des Cahiers Pédagogiques intitulés "Littérature et Numérique".

Les études sociologiques[1] ont démontré l’interdépendance entre sociabilité et pratiques culturelles. 

     Le cadre d’évaluation PISA décrit ainsi l’engagement individuel dans la lecture : « Des recherches récentes donnent à penser que les lecteurs « engagés » ont des centres d’intérêt bien développés et des sujets, ou lectures, de prédilection (intérêt) ; ils apprécient de maîtriser leurs lectures et se livrent à des activités de lecture de leur propre chef (autonomie) ; ils s’appuient sur un réseau social pour améliorer leurs compétences et partager leurs connaissances et leurs expériences (disposition sociale) ; et enfin, ils lisent souvent et leurs lectures sont diversifiées (comportement)[2]. » La lecture est inséparable de ses objectifs sociaux  et des compétences d’interactions.  

     Quel rôle le « réseau social numérique » peut-il jouer dans ces apprentissages ?  

1. Réseau social, « réseau sapiens » ?

Réseau « social » ? Dans Silex and the city de Jul, Facebooks s’apparente plus à un réseau anti-social. Les deux fondateurs de Flèchesbook, Ambroise (un militant de l’évolution durable) et le singe Werther, évoquent ainsi son potentiel :

Silex and the city

AMBROISE : On est vraiment les loosers de l’évolution, Werther.

WERTHER : Je suis dégoûté… j’étais sûr que cette année on serait invité au gala de l’école pyrotechnique…

AMBROISE : Tu parles…

WERTHER : J’en ai ras-le-bol de ces clubs fermés…

AMBROISE : Tu vois ce qu’il faudrait, c’est inventer un moyen de fédérer tous les ratés du darwinisme… un genre de réseau social ouvert à tous mais qui donne l’impression d’être exclusif… avec ce groupe virtuel, on pourrait rester en contact tout le temps, tenir les autres au courant de notre actualité…

WERTHER : Génial, mais il faut trouver une façon efficace de lancer le concept… Objectif numéro 1 : attirer le maximum de jolies filles dans le réseau… C’est comme cela qu’on fera venir du monde… Il faut absolument que ta sœur recrute pour nous ses copines les plus sexy…

 

     Le sentiment d’exclusion appelle à créer une sociabilité trompeuse et extensive, sans réelle identité culturelle, centrée sur des besoins primaires. La question ne serait-elle donc pas l’inverse ? A quelles conditions un réseau social peut-il devenir un « réseau sapiens » ?

     De tous les outils numériques, le réseau social est certainement le plus redouté, le plus redoutable pour les enseignants qui, à raison, en mesurent les dérives (glissement vers la sphère privée, relâchement de l’expression), les dangers (cyber-harcèlement par processus de désinhibation) et les limites.

     Que les enseignants se rassurent. Les plateformes sécurisées mises à leur disposition (l’ENT Lilie et Paris Classe Numérique)  permettent de constituer des groupes membres appartenant à plusieurs établissements utilisateurs. Edmodo offre les mêmes avantages avec un interface proche de l’esthétique de Facebook. Baby Twit, faux twitter à vocation pédagogique, connaît un succès significatif.

     Outil insignifiant ou pauvre en soi puisqu’il n’est attaché à aucun contenu culturel et que ses fonctionnalités peuvent servir les usages ou finalités les plus opposés, le réseau social appelle l’explicitation des enjeux pédagogiques et littéraires visés, celle des compétences travaillées : « utiliser un réseau social pour… »

     De plus, les usages pédagogiques du réseau social obligent les élèves à trois progrès fondamentaux : reconnaître des usages didactiques qui dépassent les emplois premiers (détournement de l’outil), engager une réflexion déontologique forte sur le cadre d’usage à tenir (contrat éthique), entrer dans des interactions véritablement culturelles. L’École ne doit donc pas renoncer à l’outil du réseau social, mais réussir à l’inscrire dans son espace et à en construire des usages propres à ses lois et ses finalités.

 2. « La force des liens faibles »

L’étude de référence que nous retenons est celle de Tomas Legon : « La force des liens forts : culture et sociabilité en milieu lycéen[3] ». Le sociologue y rappelle des enjeux sociétaux qu’aucune approche didactique actuelle de la lecture ne devrait ignorer :

  • l’éclectisme culturel des catégories sociales supérieures (qui est devenu un critère de réussite) suppose de sortir de références exclusives ;
  • la capacité à s’approprier une diversité de références se construit dans des réseaux riches en liens faibles, c’est-à-dire non fondés sur l’identification exclusive, mais ouverte à la pluralité des propositions.

     Dans la construction des compétences de lecteur, le réseau social numérique est donc un outil incontournable. Il s’agit moins de focaliser sur un extrait que de travailler sur l’exposition à une variété de références, gage d’une socialisation accrue. Un premier palier de maîtrise de la lecture réside moins dans la lecture savante et théorique que dans son partage social. Un site comme Babelio (connu chez les professeurs documentalistes avec le Défi Babelio) offre une première idée de ce que peut être un réseau social élargi de lecteurs : partage de bibliothèque en donnant à connaître ses lectures du moment, découverte de celles de ses amis, postage de commentaires…

     Le partage ou le réseautage des lectures au sein de la classe s’avère donc indispensable. Les élèves doivent d’abord en faire l’expérience au sein de leur classe, entre eux, en présence. En effet, l’hétérogénéité du groupe qui ne recouvre que la situation naturelle d’une pluralité de lecteurs permet de faire découvrir la variété des goûts, de se décentrer de « ses » références pour découvrir celles des « autres ».

   Les modalités du réseau social numérique couvrent des pratiques multiples, des plus simples aux plus complexes :

  • timeline pour suivre le fil chronologique des découvertes,
  • commentaires postés (vidéos, bandes-annonces, brèves, recommandations de lectures…),
  • flux ou fil pour faire exercer une veille sur l’actualité du livre,
  • outils de dialogue quels qu’ils soient pour faire interagir les élèves au niveau des commentaires, des partages et des conseils de lecture,
  • choix d’une mise en page pour donner au site le format d’un magazine,
  • organisation du réseau à partir de modèles plus sophistiqués, comme Wattpad, « réseau social où écrivains et amoureux des livres font salon dans le cloud », sorte de café littéraire dématérialisé auquel on se connecte pour causer littérature. 

     La mise en réseau de classes peut s’avérer nécessaire si l’enseignant perçoit une trop grande réduction des lectures à des goûts exclusifs, la prédominance de liens forts, l’absence de diversité. Sur le modèle du projet « Education et Proximité » du théâtre de La Colline, il est possible d’imaginer un réseau social numérique qui vise à créer un processus d’échanges entre élèves de territoires différents (publics aux profils sociaux contrastés) en faisant collaborer des classes en binôme, dans un souci de mixité et d’ouverture sociale.

3. S’exposer lecteur : construction de l’image de soi lecteur grâce au réseau social

Se construire comme lecteur ne relève pas de l’évidence. Thomas Legon énonce très clairement les enjeux de l’affichage : lire, c’est dire et donc s’exposer au regard des autres, par rapport à des livres qui s’écartent le plus souvent des références communes pour les groupes adolescents. Le plaisir ou l’intérêt pris à la lecture littéraire peut relever de l’aveu chez certains, par peur d’être exclu du groupe. D’autre part, avoir un point de vue personnel sur des œuvres canoniques instituées et donc intimidantes représente un autre enjeu : « pourquoi mon professeur pense-t-il que ma parole pourrait être intéressante pour des œuvres aussi célèbres, qui ont toujours existé et existeront sans moi ? »  Quels peuvent être les moyens qu’offre le réseau social numérique pour lever ces obstacles culturels et pédagogiques ?

     Le réseau social permet de faire exister et participer tous les élèves alors même que les travaux de groupe ne garantissent pas la place de tous. Le travail sur un texte, en salle multimédias ou avec tablettes, faisant alterner pratique du réseau social (envoi d’impressions, de réactions, de questions) et réflexion collégiale hors de tout usage numérique, permettra aux jeunes lecteurs de mener un travail d’intercompréhension.

     Dans le cas d’une construction difficile de son image de lecteur, la fonctionnalité qui consiste à créer son avatar offre à l’élève un riche potentiel pour entrer dans des identités culturelles. Les nouveaux scenarii des apprentissages littéraires savent en tirer parti, surtout pour les élèves les plus en difficulté  pour lesquels  le recours à des objets transitionnels et le transfert d’usages facilitent l’acceptation des pratiques scolaires. Il est amusant de constater que l’une des identités les plus empruntées pour les comptes Facebook est… Arthur Rimbaud.

Avatars Facebook Rimbaud 
     On l’aura compris, c’est moins utiliser Facebook pour faire des fiches personnages à partir d’une œuvre (pratique courante qui n’est que la transposition du schéma actanciel) qu’inciter les élèves à créer leur page de lecteur, pour étayer cette identité culturelle progressivement, tout au long de l’année ou du cycle, en ayant recours à toutes les fonctionnalités du réseau (textes, choix d’icônes, photos, flux, fil…) pour exprimer leurs goûts, leurs affinités, leurs préférences, leur réseau d’amis lecteurs, leur vie de lecteurs (à toute heure), ainsi que leur position de leader pour certains genres ou esthétiques.  

      Le réseau social numérique apparaît bien l’outil incontournable pour permettre à des élèves de se désinhiber en tant que lecteurs, de faire tomber des peurs sociales souvent non-dites. L’affichage des goûts constitue un problème didactique, à prendre en compte dans l’approche de la lecture : « L’affichage des goûts sur une scène sociale représente un vrai travail d’unification de soi[4] ». Il ne s’agit pas de construire uniquement des références de lectures officielles ou reconnues qui viendraient par-dessus celles plus personnelles, mais de favoriser le tissage, le décentrement, l’inscription d’une lecture littéraire plus marginale dans un ensemble, la circulation entre des références hétérogènes, plus ou moins canoniques.

     Le réseautage de classes, en particulier d’établissements appartenant à des univers sociaux différents, est un passage obligé. Le partage sur un même événement par un réseau social (sortie d’un livre, participation à un salon du livre…) ne peut que contribuer à créer le sentiment d’appartenir à une même communauté d’apprenants, structurée sur une horizontalité des classes participantes : on échange entre pairs. L’élaboration d’une édition enrichie (sur le modèle de ce que propose l’excellent site de L’Apprimerie éditions interactives ou encore la Bnf) prendra un sens supplémentaire si le partage entre lecteurs d’un réseau externe à la classe, permet d’en formuler les critères de réussite.

4. La force des liens forts

A la différence des liens faibles, les liens forts reposant sur le partage de mêmes goûts, une proximité affective, une empathie, permettent un partage plus personnel sur les œuvres, qui dépasse l’avis, la recommandation ou le conseil.  

     Il est envisageable d’associer des élèves par pôle de prédilection pour un genre ou pour un domaine littéraire. Le réseautage des lecteurs via les moyens numériques s’opère par sous-groupes. Imaginons, pour le récit d’aventure, les élèves d’une même classe qui partagent leurs passions pour l’esthétique steampunk, la science-fiction, la série policière. Ce type de réseautage entre jeunes lecteurs mis en position d’experts a pour fonction de stimuler les discussions culturelles, l’investigation érudite, la verbalisation des enjeux. Par ailleurs, l’accès à des bases de textes (existantes ou répertoriées avec scoopit) – un peu à la manière du streaming qui fonctionne sur l’attrait d’un accès libre et illimité – fait travailler tout autant le volume de lecture (« omnivorisme ») que son degré de spécialisation.  

     Il est surprenant que Tomas Legon n’envisage pas la possibilité de ce lien fort entre des élèves et un expert adulte quel qu’il soit. Par exemple, l’intérêt et la passion pour les langues et cultures de l’antiquité permettent de mettre en contact élèves et chercheurs, de construire le réseau social sur ce dialogue. A la manière des Savanturiers, les jeunes latinistes ou hellénistes peuvent se voir confier des missions de recherche en rapport avec le projet ou le domaine d’expertise de l’enseignant chercheur. Autre fonction de ce réseautage : faire vivre la liaison lycée-université. Côté élèves : ce réseau social de type « curriculaire » accroît leur projection dans un parcours d’étude, leur fait prendre conscience des compétences et des exigences d’une formation. Côté experts : il est un vecteur pour faire connaître les besoins d’un secteur professionnel et créer un vivier de futurs étudiants. Le réseau social constitue donc un observatoire privilégié des pratiques d’orientation active entre pairs et experts.

     D’autres types de réseaux sociaux de lecteur peuvent profiter des liens forts avec un expert.

     Lien fort pouvant se créer à partir d’un intérêt pour les nouvelles formes du livre numérique. Le réseautage peut être envisagé avec l’UTC de Compiègne (Serge Bouchardon) ou l’Observatoire de la vie littéraire (OBVIL). Chez des élèves de la filière littéraire, la mise en présence avec les pilotes d’un projet comme celui de « Fabula numerica », puis un dialogue à distance via un réseau social ne peuvent que favoriser une réflexion sur les bibliothèques numériques savantes, les enjeux fondamentaux d’une transmission du patrimoine littéraire via le numérique.

     Lien fort avec un écrivain : la relation privilégié avec un artiste, un créateur favorise ce que Tomas Legon nomme « le partage d’une passion culturelle[5] ». Un atelier d’écriture peut amener des élèves à fréquenter certains sites innovants construits à partir d’un réseau de lecteurs et d’écrivants, comme Nerval.fr, revue web pour l’invention de récit - site proposé par tiers livre, « magazine, fictions et littérature en ligne ».

     Lien fort avec des pépinières d’entreprises bien présentes dans le paysage parisien. Dans le cadre d’un Enseignement pratique interdisciplinaire, des élèves passionnés de numérique au sein d’une classe, d’un ou de plusieurs établissements, peuvent se lancer un défi littéraire et technologique, avec l’accompagnement de professionnels : par exemple, comment renouveler les supports et les formes d’un livre à partir des nouveaux types de récit ?

5. Résumons

La didactique des lettres doit intégrer les apports de la sociologie : les compétences de lecture ne sauraient se concevoir au niveau des apprentissages, sans celles de la sociabilité.

Aussi le réseau social dans ses formes numériques joue-t-il un rôle essentiel, en particulier dans la construction de l’image de soi lecteur.

C’est bien le jeu de variation au sein du réseau social entre liens faibles et liens forts, qui crée des usages pédagogiques stimulants pour développer des compétences de lecteurs, de la circulation dans un corpus ouvert aux conditions d’un partage fort et intériorisé, comme d’une approche éclectique à une exploration plus érudite et savante.

François Mouttapa
Inspecteur pédagogique régional de lettres, Académie de Paris



[1] Tomas Legon, « La force des liens forts : culture et sociabilité en milieu lycéen. », Réseaux 1/2011 (n°165), p. 215-248. URL : www.cairn.info/revue-reseaux-2011-1-page-215.htm.
DOI : 10.3917/res.165.0215. Cf. article, paragraphe 1.

[2] Le cadre d’évaluation de PISA 2009 Les compétences clés en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences, publication OCDE.

[3] Tomas Legon, op. cit.

[4] Tomas Legon, op. cit., paragraphe 52

[5] Op. cit. paragraphe 62.