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Candide : une approche par l’illustration - La Petite Bibliothèque Philosophique de Joann Sfar

candide_breal_-_couverture_100 Aurélien Pigeat, enseignant en lycée à Paris, nous propose un montage d'images extraites du Candide de Voltaire illustré par Joann Sfar. Le document est assorti de pistes d'exploitations pédagogiques pour chacune des illustrations choisies.

Au début des années 2000, les éditions Bréal proposent à Joann Sfar, auteur de bande dessinée ayant par ailleurs suivi des études de philosophie, d’illustrer diverses œuvres majeures. Deux titres verront le jour : Le Banquet de Platon, en 2002, puis Candide de Voltaire, en 2003.

Nous vous proposons ici un montage de plusieurs illustrations tirées de l’ouvrage, concernant des passages du conte philosophique emblématiques de l’œuvre. Pour chacune de ces images, nous vous indiquerons le chapitre concerné, et quelques pistes d’exploitation pédagogiques, fondées sur le dialogue entre le texte source et la lecture moderne, à la fois distancée et impliquée, qu’en propose Joann Sfar.

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Page de garde de l’ouvrage.

- Tout d’abord, l’attention des élèves peut être portée sur le texte, qui reprend la fausse attribution du texte par Voltaire, et la complète de manière parodique. Les « additions » fictives en deviennent de réelles avec Sfar, sous la forme d’« enluminures ». On y trouve aussi une allusion à l’Oktoberfest de Munich, en Bavière, qui fait le pont entre le point de départ, allemand, du conte, et un cliché auquel l’Allemagne est associée aujourd’hui. On note l’ironie de « texte sacré », qui annonce l’irrévérence dont va faire preuve Sfar vis-à-vis de Voltaire, mais qui le situe aussi dans la filiation à Voltaire, libre dans son discours vis-à-vis des textes religieux.

- L’illustration annonce plusieurs thèmes ainsi que le ton de l’ouvrage, entre jeux de mots et grivoiserie. Joann Sfar fait preuve d’autodérision dans la manière qu’il a de se représenter lui-même, sous la table, écrivant alors qu’on lui urine dessus.

- Les personnages qui discutent ouvrent la porte à plusieurs interprétations. Les assignats constituent une référence à la Révolution Française, ce qui rappelle l’importance des philosophes des Lumières concernant cet événement. Mais ce papier ne vaut rien, et semble associé là à du papier toilette.

 

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À gauche de la page : échange entre Sfar et Voltaire

- Cet échange entre Sfar et Voltaire met en lumière la dynamique argumentative de Voltaire et le rôle des figures de répétition à l’échelle de l’œuvre elle-même. Elle explicite une stratégie narrative sur laquelle on peut questionner les élèves en leur demandant de trouver plusieurs exemples validant cette lecture du conte et montrant l’évolution du lecteur, oscillant entre rire et malaise, face aux horreurs décrites par Voltaire.

- L’allusion au juif Issacar s’explique avec le choix opéré par Sfar de prêter ses traits au personnage (voir p. 3).

 

Bas de la planche – chapitre 19 : le Nègre du Surinam.

- Concernant la première illustration, il faudrait amener les élèves à identifier la représentation que fait Sfar du Nègre du Surinam et en révéler l’intention sous-jacente. Le Nègre du Surinam est représenté sous forme simiesque, ce qui reprend un cliché raciste encore vivace aujourd’hui. C’est donc cette représentation raciste des Noirs que Sfar dénonce par ce dessin, au-delà de la dénonciation de l’esclavage par Voltaire, qui lui sert finalement de point de départ pour déployer son propre discours critique.

- Le dialogue entre le Nègre et Candide est intéressant à deux titres. Tout d’abord, la posture des personnages témoigne d’un choix de mise en scène explicite de Sfar, dans la mesure où le Nègre n’est pas représenté dans la position où on l’attendrait normalement. Sfar souligne la soumission à laquelle il est contraint, du fait de l’esclavage, en le mettant allongé à plat ventre devant Candide. Ensuite, l’échange commente une des phrases les plus connues du conte : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». Il redouble le double-sens de la formule d’origine par une plaisanterie pince-sans-rire.

 

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Chapitre 1 : portrait de famille 

Ce portrait est l’occasion de questionner les élèves sur différents sujets :

- de quelle manière les personnages sont-ils représentés ? Certains apparaissent-ils différents des autres et si oui pourquoi ?

- Les dessins des personnages correspondent-ils aux descriptions de Voltaire dans le chapitre 1 ?

- Qui est Watteau ? Et pourquoi Sfar le choisit-il comme référence historique ?

- Quel sens donner au commentaire « n’ayant jamais été payé, l’artiste ne réalisé jamais l’œuvre finale » ?

- Concernant la mention dédiée à Pangloss : pourquoi était-ils absent lors de la séance de pause ? À quoi Sfar fait-il allusion ici ? Qui sont Leigniz et Wolff ? En quoi la manière de dessiner Pangloss s’amuse-t-elle avec ces références ?

 

Chapitre 1 : le baba sans rhum

Ce petit dialogue entre Pangloss et Candide permet de revenir de manière ludique sur le leitmotiv de Pangloss, à savoir le « meilleur des mondes », et la source de l’intention critique de Voltaire, à savoir Leibniz. Mais Sfar, s’il démonte la fausse logique de Pangloss, rappelle aussi la nuance de Leibniz, que Voltaire, « mauvais lecteur », feint d’ignorer dans sa parodie du philosophe : « le meilleur des mondes possibles ».

 

Chapitre 1 : chauffe chauffe !

Strip vertical muet en trois cases qui représente la « chute » de Candide au chapitre 1 et le début de ses aventures. Des recherches pourraient être menées autour de ce format particulier du strip en bande dessinée.

 

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Chapitre 8 : le juif Issacar

- La représentation du juif dans la première case constitue l’occasion de pointer plusieurs clichés antisémites, clairement dénoncés au XXe siècle. On peut les mettre en parallèle avec les clichés déjà exploités par Sfar dans sa dénonciation du racisme opérée à travers la représentation du Nègre du Surinam.

- C’est aussi l’occasion pour Sfar de formuler un reproche à l’égard de Voltaire, à savoir l’antisémitisme dont il régulièrement accusé. Dans ce débat, Sfar semble nettement adopter le point de vue critique à l’égard du philosophe des Lumières, et en profiter pour dénoncer en général l’antisémitisme comme le montre la dernière vignette ironique mettant en scène Cunégonde, la « personne d’honneur » se refusant à Issacar après avoir été violée par un soldat bulgare. Ce peut être l’occasion de revenir sur cette question du positionnement de Voltaire à l’égard du judaïsme (antisémitisme ou antijudaïsme ?), de le replacer dans son contexte historique global (le reproche d’antisémitisme n’est-il pas anachronique ?), mais aussi dans le cadre particulier au philosophe de critique des religions (la critique du judaïsme se comprenant à travers la critique du christianisme, issu de ce dernier, et cible principale de Voltaire).

 

Chapitre 3 : la guerre

- Joann Sfar offre là une représentation en trois temps du fameux passage de la guerre, au chapitre 3 du conte. Le point de vue y est global, ne permettant pas de distinguer les individus ni d’identifier les camps, symétriques et équivalents.

- Les seuls éléments textuels des trois vignettes superposées font d’une description objective un jeu de mot, le terme mouvement pouvant s’entendre au sens propre – les troupes qui se déplacent – comme au sens figuré – le mouvement musical. Le second sens est appuyé à la fois par le texte d’origine, qui fait de la musique le point de départ de la mise en scène de la guerre, et par le dessin, les notes de musique évoluant comme la masse des soldats. Les notes sont ainsi d’abord élégamment disposées, avant de trembler, pour signifier la cacophonie et le tumulte, pour enfin être remplacée, presque sous l’effet d’une métamorphose, par des corbeaux ou charognards.

 

Portrait de Candide

Ce portrait de Candide vient compléter le portrait de famille de la page précédente.

 

Chapitre 6 : l’auto-da-fé

- La première illustration, en bas à gauche, condense l’ensemble du chapitre en une seule image. L’intérêt serait alors d’inviter les élèves à retrouver les différents éléments mentionnés dans ce chapitre dont on trouve trace dans l’image. Outre la citation même du conte (« Le même jour, la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable »), nous retrouvons les causes, ironiquement moquées ici aussi, de la condamnation de Candide et Pangloss, les tenues des condamnés ainsi que les trois autres personnages qui accompagnent nos héros dans cet épisode de l’auto-da-fé (le Biscayen et les deux Portugais).

- Le sort de Pangloss est directement montré à travers l’illustration de droite : le gibet de Pangloss. Cet épisode, a priori tragique, est ici encore l’occasion d’un détournement ironique à travers l’échange entre les deux corbeaux qui rendent hommage, à leur manière, à la philosophie optimiste défendue par Pangloss !

 

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Illustration du haut – chapitre 30 : Sfar se mettant en scène incapable de dessiner

- C’est la question du bonheur, et de sa représentation, qui conclut donc logiquement cette sélection d’illustrations. D’abord avec une réflexion de Sfar autour de la manière de représenter les scènes heureuses. En montrant son peu d’enthousiasme pour ces passages, il rappelle le plaisir que nous éprouvons, nous lecteurs, à suivre les malheurs des personnages, à découvrir des drames.

- Les références majeures pour aborder Candide sont également mentionnées : Utopia de Thomas More et Leibniz. Même s’il plaisante autour de ces références, rappelant que Candide propose un premier niveau de lecture accessible à tous, leur présence rappelle le fond à partir duquel le texte prend une autre dimension. Leibniz renvoie bien sûr à l’Optimisme que Voltaire entend critique à travers la figure de Pangloss. Thomas More permet lui d’aborder la question de l’utopie dans Candide. Celle-ci s’observe à travers le modèle final de la métairie, bien sûr, mais aussi à travers l’Eldorado ou encore le Château de Thunder-ten-tronckh.

 

Chapitre 30 : Cunégonde, dans son vieux temps

Sfar poursuit ses faux portraits de Watteau avec une Cunégonde « dans son vieux temps ». L’effet de contraste avec le premier portrait de l’héroïne, et ses diverses représentations, devrait faire réagir les élèves. Il permet également de montrer le chemin parcouru par les personnages, du merveilleux au possible, de l’idéal au réel. Enfin, on peut se demander s’il n’y a pas là aussi une manière de rappeler le parallèle construit entre Cunégonde et la Vieille dans le conte, cette image constituant une occasion de revenir sur ce sujet.

 

Chapitre 30 : la fin du conte

La dernière image, qui clôt l’ouvrage, met quand même en perspective l’utopie pragmatique voulue par Voltaire, ce bonheur accessible, même si nuancé, que la métairie, et la fameuse devise « il faut cultiver notre jardin » incarnent. Avec Babar, ce n’est pas tant le réel des adultes, censés avoir grandi au fil des aventures, que nous trouvons là mais le merveilleux des enfants, semblable au fond à celui que Candide laissa en quittant Thunder-ten-tronckh. Sfar semble nous dire qu’il ne croit pas à ce bonheur dans le travail de la terre, ou du moins qu’il s’en amuse. Ne serait-ce qu’en lui donnant une forme concrète, la culture demeurant agricole et non intellectuelle.

 

Petite notice concernant Joann Sfar

 

Né en 1971, Joann Sfar mène des études de philosophie à Sophia Antipolis avant de poursuivre sa formation aux Beaux-Arts à Paris. Il commence à publier des œuvres de bande dessinée en 1994 à l’Association, maison d’édition emblématique de la nouvelle bande dessinée française dans les années 1990-2000.

Outre ses productions personnelles, il collabore avec un des fondateurs de l’Association, Lewis Trondheim, ou encore Christophe Blain ou Emmanuel Guibert, passés par l’atelier des Vosges comme lui.

Son œuvre en bande dessinée, variée, vise des publics très divers, adulte ou jeunesse, et opte pour des formats qui oscillent du classique à l’expérimental. Il est également romancier et réalisateur.

Sélection d’œuvres de Joann Sfar :

- Petit Vampire (Delcourt) : pour un public jeunesse

- Pascin (L’Association) : la vie d’un artiste peintre du début du XXe sicèle, qui fascine Joann Sfar, et lui donne toute latence pour aborder plusieurs de ses thèmes de prédilection : la liberté, la sexualité et l’art.

- Carnets : dans la lignée de ceux amorcés par Lewis Trondheim dans les Petits Riens. Une somme mêlant dessins et réflexions. D’abord publiés à l’Association, puis chez Delcourt.

- Donjon (Delcourt) : grande série populaire, jouant de références à la fantasy, co-écrite avec Lewis Trondheim et faisant appel à de nombreux dessinateurs pour réaliser les volumes se situant en dehors de la trame principale.

- Le Chat du Rabbin (Dargaud) : sa série la plus connue, adaptée au cinéma.

- Socrate le demi-chien (Dargaud) : en collaboration avec Christophe Blain et porte un regard décalée et ludique sur plusieurs figures de la mythologie antique, tout en offrant des développements de type philosophiques.