L’ergonomie des ressources numériques

jaine 04-05-2016-37

Dans le prolongement de JAINE 2016 : quelques points de la conférence de Frank Amadieu, maître de conférences, spécialiste des apprentissages et de l’ergonomie du numérique (la conférence sera très bientôt en ligne).

La question de l’apport du numérique dans le contexte de l’apprentissage devient de plus en plus importante aujourd’hui du fait du développement massif de l’usage des technologies dans notre société. L’utilisation d’Internet est l’une des principales raisons de l’engouement actuel pour les apprentissages via les technologies numériques.

L’apprentissage mobile est un enjeu majeur dans le domaine de l’éducation. Des supports mobiles tels que les téléphones portables, les ordinateurs portables ou encore les tablettes tactiles, proposant un accès illimité à Internet, permettent d’apprendre n’importe où et quand on veut.

Pour Frank Amadieu, le numérique peut, à condition qu’il soit adapté à la situation et aux individus

  •      Permettre de nouvelles activités et de nouvelles situations d’étude
  •      Aider à l’innovation dans les pratiques pédagogiques
  •      Diversifier les activités
  •      Favoriser un accès rapide à l’information
  •      Apporter des compétences dans l’usage des technologies.

L’ergonomie pédagogique du numérique ?

La recherche en ergonomie du numérique  analyse les différents facteurs :

  • Les apprenants
  • Les tâches d’apprentissage (trouver des informations, les traiter, réaliser des calculs…)
  • Les supports physiques et les interfaces – ordinateurs, tablettes tactiles, téléphones portables, liseuses, ainsi que la grande diversité des systèmes tels que les ENT, les sites web, les vidéos, les systèmes de communication…
  • Le contexte
  • Les contenus

Tous ces facteurs ont un rôle important sur les activités d’apprentissage (les processus cognitifs).

Les élèves peuvent-ils être plus autonomes avec le numérique ?

L’autonomie c’est savoir définir ses buts, s’autoévaluer et s’autoréguler (Amadieu, 2016). Le numérique permet-il réellement aux élèves de devenir plus autonomes ? L’autonomie exige des capacités mentales coûteuses et nécessite qu’on soit motivé. Mais est-ce que le numérique motive?

Pour illustrer ce propos, Frank Amadieu présente le cas de l’introduction de tablettes tactiles chez des élèves et  l’évolution des comportements (Courtois et al., 2014). L’enthousiasme initial des élèves est grand (septembre). L’usage n’est pas si important que cela (novembre et mars). L’outil a l’effet que permet l’enseignant.

Frank Amadieu souligne un paradoxe. Une étude (Sung et Mayer, 2013) le montre. Il s’agit d’apprendre le fonctionnement des cellules photovoltaïques. Deux méthodes pédagogiques sont utilisées. Dans un cas, les élèves sont passifs, dans l’autre, ils sont actifs. Autre différence, dans un cas, c’est l’ordinateur qui est le support, dans l’autre, une tablette. Aucun effet tablette ou ordinateur sur la réussite des élèves dans l’apprentissage. Mais les étudiants déclarent avoir plus envie de poursuivre l’apprentissage avec la tablette. Ce qui montre que les apprenants n’ont pas conscience des façons les plus efficaces d’utiliser ces supports.

Frank Amadieu conclut que le numérique ne rend pas les élèves autonomes et ne les motive pas fondamentalement. C’est l’enseignant qui reste central, qui détermine les attitudes des élèves vis-à-vis des tâches et des outils et crée des situations d’apprentissage efficaces.

Lecture papier, lecture numérique : de nouvelles compétences de lecture ?

Les documents numériques permettent :

  • Une rapidité d’accès aux informations
  • Une actualisation rapide des informations
  • Une flexibilité dans les parcours d’apprentissage
  • La recherche des informations et la compréhension

Il faut toutefois faire attention à la fatigue visuelle liée au rétro-éclairage des interfaces.

Une étude de Akyel & Erçetin (2009) a montré que les compétences cognitives et métacognitives issues de la lecture papier sont employées lors de la lecture numérique. Coiro & Dobler (2009) soulignent les stratégies communes  de la lecture papier et de la lecture numérique :

  • Stratégies basées sur des connaissances antérieures
  • Stratégies basées sur le traitement de la structure des textes
  • Stratégies de raisonnement inférentiel qui permet de traiter des indices structuraux et de contexte
  • Processus de lecture autorégulée consistant à contrôler sa propre compréhension et réparer des erreurs de compréhension

Mais il y a également des stratégies complexes qui sont propres à la lecture numérique : des stratégies fondées sur la connaissance des documents numériques ; les stratégies de raisonnement inférentiel portent sur les inférences prédictives (anticiper et prédire l’information qui vient ensuite) ; quant à la régulation de la lecture, les stratégies portent sur des cycles rapides de recherche d’information et de traitement de passages du texte. Or si ces compétences s’apprennent par la pratique, elles doivent aussi être enseignées. Il faut enseigner des stratégies d’étude des documents numériques.

Les tablettes sont-elles favorables aux apprentissages ?

Pour Baccino & Drai-Zerbid (2012), les tablettes offres une meilleure utilisabilité. Les interactions et les manipulations seraient plus efficace, moins coûteuses,  plus simples qu’avec un ordinateur classique.

Pour McCabe (2011) et Morris & ses collaborateurs (2012), les élèves et les enseignants adopteraient des attitudes positives envers les tablettes et leur utilisation. Le même effet serait constaté avec d’autres dispositifs mobiles (Vogel et al., 2009).

D’après l’étude de Campigotto, McEwen et Desmans (2013), l’utilisation durant trois mois d’une application sur l’apprentissage de vocabulaire auprès d’élèves en situation de handicap les aurait aidés à prendre confiance en eux, et aurait augmenté leur intérêt sur les tâches données.

Franck Amadieu (2016) conclut que l’apprentissage sur des tablettes :

  • Peut procurer un sentiment d’auto-efficacité et de maîtrise, notamment pour les élèves en difficulté.
  • Permet de diversifier les activités (comme celle de production)

Néanmoins,

  • L’engouement s’estompe avec le temps
  • Les performances ne sont pas meilleures
  • L’outil peut créer une illusion de savoir et de maîtrise.

Quelques recommandation pour les pratiques enseignantes avec le numérique

Pour faciliter les Technologies de l’Information et de la Communication pour l’enseignement (TICE) il faut (Amadieu, 2016) :

  • Aider les utilisateurs à mieux comprendre l’utilité des TICE
  • Accompagner et former à l’usage mais aussi à la pédagogie
  • Mobiliser conjointement plusieurs acteurs dans l’élaboration de projets TICE
  • Inscrire les outils technologiques dans un scénario pédagogique et non comme un complément
  • Renforcer l’intérêt chez les élèves

Lorsqu’on introduit du numérique, il faut se demander (Amadieu, 2016) :

  •  Quel numérique ? (dispositifs techniques, documents, exercices, etc.)
  • Quel apport du numérique ? Quelles compétences visées ?
  • Quelle est la place du numérique par rapport aux activités plus traditionnelles ?
  • Le numérique est-il adapté dans tel ou tel contexte aux élèves et à l’enseignant ?
  • Exige-t-il des compétences particulières ?

Il faut également (Amadieu, 2016) :

Pour les élèves

  • Clarifier le statut du numérique, des tâches et des contenus
  • Choisir des tâches adaptées à l’outil et des outils adaptés aux tâches
  • Accompagner les élèves : leur donner des feedbacks réguliers et les guider dans leurs tâches
  • Motiver les élèves en leur donnant des défis, des feedbacks afin qu’ils aient un sentiment de contrôle sur leur apprentissage.

Pour les enseignants

  • Penser une pédagogie avec le numérique et non pas une pédagogie numérique
  • Accompagner et former à l’usage mais aussi à la pédagogie
  • Favoriser les retours d’expérience entre enseignants
  • Mesurer l’utilité : compétences, engagement, « plaisir »
  • Aider les utilisateurs à mesurer l’utilité
  • L’acceptabilité des technologies n’est pas gage d’utilité
  • Du temps et une reconnaissance pour les enseignants
  • Besoin d’une mobilisation conjointe de plusieurs acteurs dans l’élaboration des projets avec numérique