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Apprendre ses cours, une compétence qui s’enseigne

mis à jour le 24/01/17

Démarche et outil pour identifier et mémoriser l'essentiel d'un cours, par Caroline d'Atabekian.

Dès la sixième, les élèves sont appelés à « apprendre leurs leçons » de manière autonome. Quelques stratégies didactiques maintenant connues peuvent les guider, surtout au début, dans cet apprentissage : la rédaction par les élèves eux-mêmes d’une synthèse en fin de cours qui récapitule l’essentiel à retenir ; la mise en évidence, dans le cours, des éléments essentiels ; l’explicitation des attendus pour l’évaluation, en sont quelques exemples.

Ces stratégies sont indéniablement efficaces. Néanmoins, la démarche que nous expérimentons ici en classe de sixième s’est révélée particulièrement intéressante pour amener les élèves à être autonomes dans les deux compétences clés mises en œuvre pour l’apprentissage des leçons, à savoir l’identification des éléments essentiels à retenir du cours puis leur mémorisation. Dans la mesure où il est transférable à tous les niveaux et toutes les disciplines, ce travail est particulièrement indiqué dans le cadre de l’accompagnement personnalisé.

Un scénario fondé sur le fonctionnement de la « mémoire à long terme »

Lorsqu’on reçoit une information, le chemin normal est de l’oublier au bout de 24 heures… sauf si celle-ci nous est rappelée, répétée (par la relecture de la leçon, par exemple). Pour être efficace, ce rappel doit se faire d’abord de manière très rapprochée (le lendemain, le surlendemain, trois jours plus tard) puis à une fréquence de plus en plus espacée (une semaine, puis deux, puis un mois…) faute de quoi tout est oublié. Cette fréquence de rappel est connue depuis plus de cent ans grâce aux travaux d’Ebbinghaus, qui a mis au point le logarithme de la « courbe de l’oubli » :

courbe oubli

Pour en savoir plus, la vidéo : https://youtu.be/PoUGKEtyqV8

Cette « courbe de l’oubli » montre comment la probabilité de se rappeler correctement une information (en ordonnée) est maximale lorsque la fréquence de répétition (en abscisse) est resserrée au début puis progressivement espacée.

Cet algorithme a inspiré aux programmeurs plusieurs logiciels d’aide à la mémorisation, dont Anki, dont nous nous sommes servis pour cette expérience : une fois l’essentiel des cours identifié, les élèves s’en remettront donc à Anki pour leur rappeler les informations voulues en temps utile.

Anki, un logiciel d’aide à la mémorisation à long terme

Anki est un logiciel qui vous pose des questions (par exemple, celles relatives à votre dernier cours…) et qui attend non pas que vous lui donniez la réponse, mais que vous lui disiez si la réponse vous vient facilement, normalement ou difficilement à l’esprit. Selon ce que vous lui dites, il vous reposera la question dans un intervalle de temps plus ou moins bref, calculé d’après l’algorithme de la courbe de l’oubli. En somme, une fois le cours à retenir formulé sous forme de questions et réponses puis saisi dans Anki, le logiciel se charge de vous resservir les questions au rythme qui convient pour que vous mémorisiez à long terme les réponses. Cela suppose, bien entendu, de consulter régulièrement Anki, mais aussi d’y saisir les questions.

Il pourrait être tentant, en tant qu’enseignant, de se dire que l’on va formuler son propre cours sous forme de questions et réponses pour les saisir dans Anki, à l’usage des élèves. Ce n’est pas le choix que nous avons fait, car notre souci est de rendre les élèves autonomes dans cette compétence d’apprentissage des cours. Il faut donc qu’ils apprennent aussi à identifier eux-mêmes l’essentiel à retenir.

Pour cela, nous avons, avec les élèves de sixième, repris les cours depuis le début de l’année pour essayer de comprendre ce qu’ils pouvaient en retenir, et comment ils pouvaient formuler cela sous forme de questions et réponses. Cette démarche a été une extraordinaire expérience d’enseignement explicite.

Il faut ajouter pour être tout à fait honnête que le logiciel dans sa version en ligne n’existe actuellement qu’en anglais. Une version exécutable en français existe aussi, mais il nous a paru plus facile d’utiliser celle en ligne, plus simple, avec les sixièmes, malgré l’interface en anglais : l’interface ne contient en effet pas plus de dix mots, une copie d’écran avec leur traduction suffit, de fait, pour une prise en mains (voir la copie d’écran ci-dessous).

Identifier les éléments à mémoriser dans le cours

Comment identifier ce qu’il faut retenir d’un cours ? C’est la question que nous nous sommes posée avec une classe de sixième, en reprenant les premiers cours de l’année. Pour commencer, les élèves ont réalisé le sommaire de leur classeur à l’aide du traitement de texte, ce qui nous permettait d’une part d’avoir une vision synthétique de ce qui avait été fait et d’autre part de mettre en ordre ou compléter son classeur, compétence d’autonomie qui est généralement loin d’être acquise à l’entrée en sixième. Une fois ce travail fait, nous aboutissons à un début de première séquence sur la poésie qui ressemble à ceci (document n° 1) :

doc1

Nous nous interrogeons alors, pour chacun de ces cours, sur ce qu’il faut en retenir. Cela fait d’abord l’objet d’un exercice écrit (document n° 2) :

doc2

Les premières réponses sont assez générales, en tout cas jamais assez précises pour établir une liste de questions/réponses, mais elles ont le mérite d’orienter la réflexion. Au terme de cet exercice, nous aboutissons à la correction suivante, pour les séances 1 et 2 de cet exemple :

doc3

Nous examinons alors de plus près la séance 1 : les élèves ont réalisé une frise chronologique illustrée des plus grands poètes français qu’ils connaissaient (ceux qu’ils ont pu citer en début de séance, et dont ils ont pu réciter quelques vers). Les plus rapides ont réalisé cette frise sous forme numérique, en l’illustrant. Elle a servi de correction et a été distribuée à tous :

Frise

Que faut-il en retenir ? A cette question les élèves répondent sans hésitation : « il faut retenir les dates de naissance et de mort des poètes ».  Les détromper est une démarche essentielle qui nous fait comprendre combien l’implicite mine notre enseignement. Revenir sur ce cours est donc l’occasion de leur dire (ou de leur rappeler) que l’important n’est pas de connaitre par cœur les dates des poètes, mais de savoir à quelle époque ils ont vécu, afin de les situer dans l’histoire et dans le temps les uns par rapport aux autres (Il est préférable à cet égard d’introduire quelques évènements historiques majeurs dans la frise). Dans ce cours, l’essentiel à retenir est donc, pour chaque poète, l’époque à laquelle il a vécu, ou écrit.

Présenter le projet aux élèves : un moment d’enseignement explicite

Le moment est venu de présenter aux élèves le travail dans lequel on les embarque : au-delà d’une synthèse de ce qui a été fait et d’un travail de rangement du classeur, il s’agit d’apprendre à identifier les éléments à retenir dans un cours, et à les mémoriser. Je leur explique alors le fonctionnement de la mémoire à long terme (la vidéo proposée ci-dessus peut être utile pour cela), puis le principe d’Anki. Certains perçoivent vite l’intérêt du travail proposé avec le logiciel et projettent déjà ce qu’ils pourront en faire dans d’autres disciplines.

Mais pour l’utiliser, il va falloir formuler clairement sous forme de phrases affirmatives les éléments à retenir. Il faudra ensuite formuler les questions auxquelles répondent ces phrases, pour les saisir dans Anki. Les élèves ouvrent dans leur traitement de texte un fichier « Séquence 1 - Poésie », et commencent à formuler leur cours sous forme de questions et réponses. Cela donne, pour les deux premières séances, quelque chose comme :

doc4

Au passage, ce travail est l’occasion de travailler sur :

  • les types de phrase (déclarative, interrogative) ;
  • les chiffres romains ;
  • les indicateurs de temps (au début, à la fin, au milieu du siècle ; dans la première/la deuxième moitié du siècle…).
  • l’orthographe d’usage : chaque fichier est relu par l’enseignant et corrigé jusqu’à ce qu’il ne subsiste aucune erreur.

Une fois les questions et réponses correctement formulées sur le fichier, les élèves s’ouvrent un compte sur l’interface en ligne d’Anki Web : http://ankiweb.net

Cette étape est aisée car le logiciel ne requiert pas d’adresse mèl valide (on peut donner n’importe quelle adresse) et ne demande pas de confirmation par mèl. L’élève doit juste choisir un e-mail d’utilisateur (même faux) et un mot de passe. Il clique ensuite sur l’onglet « Add » pour saisir sa première question :

anki1

Interface avec traduction :

ankitraduc

Une fois les questions saisies dans Anki, l’élève peut immédiatement tester ses connaissances en cliquant sur « Study » :

anki3

Anki, comme cela a été dit plus haut, n’attend pas de l’élève qu’il donne la réponse à la question, mais qu’il soit capable de dire s’il a trouvé facilement ou pas (voire pas du tout) la réponse. Le logiciel lui propose donc d’abord de voir la réponse (« Show Answer ») puis de cliquer sur l’une des quatre possibilités :

anki4

Selon la réponse de l’élève, Anki lui reposera la question de façon plus ou moins proche. Bien entendu, encore faut-il que l’élève se connecte au logiciel et lise les questions. Pour l’y encourager, nous démarrons désormais chaque cours fléché « Accompagnement personnalisé » par quelques minutes d’Anki. Chaque session ne dure pas plus de cinq à dix minutes et permet à chaque élève de réviser des cours plus ou moins récents afin de les mémoriser de façon durable. Libre à chacun d’y revenir lorsqu’il est chez lui, ou de transférer ce savoir faire pour d’autres leçons, dans d’autres disciplines.

Effets à long terme : autonomie, attention accrue

Ce que nous venons de voir est à la fois une initiation à la démarche d’identification et de mémorisation de l’essentiel d’un cours, et son application sur un seul cours de français, où les élèves ont réalisé une frise chronologique illustrée. Nous avons consacré à cette première séance du temps parce qu’il s’agit bien entendu d’un investissement, pour habituer les élèves à s’interroger sur ce qu’il faut retenir du cours, à le formuler sous forme de questions et réponses, à le saisir dans Anki puis à consulter régulièrement le logiciel pour se trouver en situation d’avoir à trouver les réponses aux questions posées. Nous avons vu que cette démarche supposait un important travail d’explicitation du cours. Ainsi, chaque nouveau cours est une nouvelle occasion de déplacer la même interrogation, en fonction se sa spécificité : par exemple, que faut-il retenir de la séance 2, où nous avons découvert cinq poèmes ? De la séance 3, où nous avons fait des exercices d’exploration du vocabulaire poétique ? Chaque séance apporte son lot d’explicitation et de réflexion. C’est une gymnastique à laquelle les élèves s’habituent jusqu’à y être rompus, jusqu’à s’interroger pendant les cours mêmes sur ce qu’il faudra en retenir, puis qu’ils transfèreront dans d’autres disciplines. C’est aussi une opportunité qu’on leur donne de continuer au fil des ans, même sans le suivi d’un enseignant en particulier. C’est, en somme, la possibilité de devenir autonome dans une compétence essentielle qui leur sera encore plus utile au lycée et, pour certains, dans l’enseignement supérieur.

Fonctionnalités à explorer

Si l’on peut créer des questionnaires thématiques sur Anki, on peut aussi, bien entendu, les partager, et profiter des milliers de questionnaires mutualisés par les utilisateurs. Les élèves d’une même classe peuvent aussi, entre eux, se partager le travail de rédaction des questionnaires (au moyen notamment des mots-clés).

Il existe par ailleurs trois formes du logiciel Anki : la version en ligne (avec laquelle nous avons travaillé ici), la version exécutable (à installer sur un ordinateur) et l’application smartphone (gratuite, sauf pour Apple). La version exécutable et l’application smartphone possèdent des fonctionnalités plus poussées que la version en ligne (notamment pour les options de partage, et pour la mise en page avec image et médias).