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"Les Hyper-lieux" de Michel Lussault

fig_2015_lussault Michel Lussault est géographe, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, cofondateur et éditorialiste de la revue Tous urbains (Presses universitaires de France). Les hyper-lieux ont fait l’objet d’une série de chroniques parues dans Libération en juillet-août 2017, de sa main ou d’autres auteurs, sur onze exemples dont Hiroshima, Tombouctou, Dubaï, Lagos, l’ISS… Compte-rendu de l'ouvrage par Anne Doustaly, professeur au lycée Charlemagne, Paris IVe.

Lussaut Dès l’ouverture, le ton est donné : « Je pratique la géographie pour comprendre la façon dont les individus et les sociétés fabriquent leur cadre de vie et spatialisent leurs activités. À cette fin, il importe d’aller directement aux choses elles-mêmes. » (p. 9). L’ouvrage referme une trilogie — commencée en 2007 avec L’Homme spatial, et poursuivie par L’avènement du monde en 2013 — qui propose une lecture originale et cohérente de la spatialité humaine.

La mondialisation entraîne la multiplication des lieux « ouverts et praticables », et cette inflation des unités spatiales caractérise la mondialité. Mais certains lieux sont singuliers, qui ponctuent l’espace terrestre, sont les plus connectés aux multiples réseaux, disent le pire et le meilleur de l’époque, sont des points d’ancrage individuels et collectifs, haltes et tremplins à la fois.

L’hypothèse de l’auteur est que la mondialisation se nourrit aussi du local. À l’opposé d’une théorie des non-lieux, il voit des lieux partout et parmi eux des hyper-lieux un nouveau genre apparu en quelques décennies et caractéristique de la mondialisation urbaine. Après une définition approfondie de son concept, l’auteur aborde aussi alter-lieux et contre-lieux, ambitionnant in fine de rendre compte de l’élaboration en cours d’une « éthique nouvelle des lieux habités ».

À partir de sa théorie du « Nouveau Monde » qu’il insiste pour distinguer par l’emploi de la majuscule, ML revient sur sa conception de la Mondialisation comme un nouveau mode de spatialisation des sociétés humaines, fondé sur l’urbanisation, tout à la fois mondialisée et mondialisante. Selon l’ONU, en 2050, 70% de la population mondiale, estimée à au moins 9,5 milliards d’habitants, résidera en zone urbaine. Quand la population mondiale aura été multipliée par 6 entre 1900 et 2050, la population urbaine l’aura été par 30. Homo sapiens devient Homo urbanus, constat partagé avec Thierry Pacot (1990). S’ajoutent des caractéristiques connexes : le mouvement permanent, l’hyper-connexion.

Est-ce à dire que la mondialisation produit un monde plat ? homogène ? Ou faut-il aller plus loin dans l’observation, au-delà de l’uniformisation apparente ? La puissance des lieux, vus comme des prises, lieux de connexion, d’échanges d’énergies, ne produit-elle pas un effet d’où ne sort pas la dissolution redoutée mais finalement une intensification culturelle et politique ?

L’ouvrage prend d’abord le temps d’une mise au point conceptuelle (I) : si le lieu est un « endroit où », l’hyper-lieu est co-habité, dans un partage sensible de l’espace, une dimension collective et même politique, au sens large. Times Square est typique de ces hyper-lieux comme nouveaux processus de localisation, résumé par son propre slogan, « The crossroads of the world », et spéculaire puisque communication et spectacle (de soi) sont au cœur de ce lieu.

Qu’est-ce qui fait un hyper-lieu ? 1- Le surcumul en un lieu donné de réalités spatiales diverses, l’intensité donc ; 2- L’hyperspatialité, c’est-à-dire à la fois être là et parfaitement connecté à l’ailleurs, par ubiquité médiatique ; 3- L’hyperscalarité : être autant local que régional, national et mondial ; 4- La dimension « expérientielle », le vécu individuel; 5- L’affinité spatiale, les liens créés entre ceux qui partagent cette expérience pendant un laps de temps.

Cette forme de sociabilité faible, être au même endroit au même moment et partager l’expérience sensible, est une forme d’acculturation à la diversité sociale, même si l’hyper-lieu est aussi équivoque et peut provoquer la fuite autant que l’attraction. C’est une autre hypothèse de ML : le besoin de s’assembler et de faire en commun se renforcerait avec la mondialisation, et cette forme de communication élective viendrait s’ajouter aux communautés existantes d’ethnie, de religion, de quartier, ou autres.

En approfondissant le concept, l’ouvrage l’illustre d’exemples. Les hyper-lieux sont « ubiquitaires et connectés » — le mall, l’aéroport, la gare (II) — ou marqués par l’événement, drame ou crise qui les rend uniques (III). Par contraste, se dessinent aussi alter-lieux (IV) et contre-lieux (V) qui obéissent à d’autres logiques politiques, de contestation ou de déni du Monde (par exemple les ZAD). Enfin l’étude aborde les néolocalismes (VI) et l’apparition d’une apologie de « ceux d’en bas » ou du terroir, réaction autant que prolongement des processus globalisants définis plus haut.

Par la précision des références et la multiplication d’exemples, l’ouvrage peut nourrir tout cours de géographie sur des thèmes aussi vastes que la mondialisation, l’urbanisation, et plus concrètement leurs conséquences récentes, les débats et contestations, les nouvelles formes de sociabilités — son utilité est particulièrement sensible dans le cadre des programmes de Terminales, chapitre 2, Les dynamiques de la mondialisation. Au-delà, il propose une réflexion suggestive sur l’évolution de la démocratie, les mutations du politique au sens large de « faire du commun », et le rapport de chacun à l’espace. Il conclut sur l’hyperspatialité de l’individu contemporain, égo-centre d’une néo-géographie qui le met en contact avec différentes échelles du monde, par les appareils connectés et les réseaux entrecroisés. Aux critiques nombreuses de ces nouvelles inter-relations et de leur artificialité, viennent s’ajouter aujourd’hui des constats moins sévères, décrivant les libertés permises par le numérique, rencontres, flâneries et connaissances partagées à l’abri d’un monde réel parfois hyper-sécurisé du fait des actualités violentes. Se posant résolument en observateur du réel concret, spatial, corporel, l’ouvrage est un décryptage éclairant et nécessaire de ses complexités et de ses mutations.