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2018, l'année Clemenceau

clemenceau Le 11 novembre dernier, le Président de la République, Emmanuel Macron, rendait hommage à Georges Clemenceau en visitant le petit musée qui lui est dédié dans le 16e arrondissement de Paris avant de déposer une gerbe devant la statue du « Père la Victoire ». Alors que se profilaient les commémorations du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, la personnalité de celui qui gouvernait la France en cette fin de conflit, venait d’être mise à l’honneur par les plus hautes autorités de l’Etat. Difficile en effet, de ne pas associer Georges Clemenceau à la victoire française de la fin de l’année 1918, tant son rôle à la tête du gouvernement de la République, en cette période difficile que furent les derniers mois de la guerre, a marqué les esprits. Son intérêt pour les troupes, son intransigeance à l’égard des pacifistes, ses formules choc, sont autant d’éléments constitutifs de l’image que l’on conserve encore souvent de Georges Clemenceau et de son rôle durant la Grande Guerre. Pour autant, il est difficile de réduire la trajectoire tout à fait exceptionnelle de celui qui fut l’une des personnalités politiques les plus marquantes des premières décennies de la Troisième République, à ce rôle de « chef de guerre », tant sa carrière fut étroitement liée aux évolutions, aux succès et aux difficultés du jeune régime républicain.

Par Alexandre Bande, professeur en CPGE au lycée Janson-de-Sailly.

Le temps des apprentissages en politique

Lorsque surviennent, le 2 septembre 1870,  la capitulation de Napoléon III à Sedan et, deux jours plus tard, la proclamation de la République, le jeune médecin républicain qu’est alors Georges Clemenceau, qui a quitté sa Vendée natale quelques semaines auparavant, fait son entrée en politique. Le « vieux républicain » qu’est alors Etienne Arago venant d’être nommé par le gouvernement provisoire, maire de Paris, ce dernier étant proche du jeune Clemenceau, le nomme maire de Montmartre. Issu d’une famille de la bourgeoisie vendéenne, membre d’une nombreuse fratrie, Georges a grandi dans un environnement atypique pour le « Grand Ouest » des années 1850. En effet, son père, Benjamin, était un médecin républicain, adepte de Robespierre et de Saint-Just qui fut arrêté à deux reprises pour ses opinions républicaines. Une première fois à l’issue du coup d’Etat du 2 décembre 1851 en raison de son engagement en faveur de la Seconde République (il avait formé une Commission démocratique nantaise) ce qui n’avait pas manqué de susciter de vives réactions dans une région où les conservateurs sont nombreux. Son anticléricalisme (il avait refusé de faire baptiser ses six enfants) et son attachement à la République lui valurent une nouvelle arrestation lorsque Napoléon III mis en œuvre la « loi de Sureté Générale ». Victime de la procédure administrative car considéré, en raison de ses prises de position antérieures, comme adversaire de l’Empire, il fut arrêté en janvier 1858 et enfermé un mois à la prison de Nantes. Condamné à la déportation en Algérie, il fut libéré avant d’embarquer à Marseille en raison des réactions négatives suscitées par sa condamnation à Nantes. Difficile de ne pas envisager alors l’importance de ce contexte dans la manière dont le jeune Georges a commencé à percevoir le monde qui l’entourait. Ce dernier choisit, dans un premier temps, de suivre la voie paternelle en entamant, en1859, des études de médecine à Nantes. Peu après il gagne Paris où , âgé de vingt ans, il  prépare sa thèse.

Déjà passionné par les questions politiques et sociales, profitant de l’ouverture libérale du régime impérial, il fonde son premier journal, « Le Travail ». L’époque est rude, la police impériale ne transige pas avec les opposants, arrêté en 1862 pour avoir appelé à manifester à l’occasion de l’anniversaire du 24 février 1848, il passe 73 jours à la prison de Mazas. A sa sortie de prison, il lance un nouveau journal « Le Matin » dont la trajectoire est très courte en raison de difficultés financières. Cette période que l’on pourrait qualifier « d’initiatique » est riche en rencontres d’importance. En quelques mois,  le jeune Clemenceau fait la connaissance de la famille Pelletan (Eugène et son fils, le jeune Camille), d’Emile Zola et même d’Auguste Blanqui, le « vieux révolutionnaire » auquel il rend visite pendant près d’un an à la prison de Sainte-Pélagie. Pour autant, rien ne présage encore vraiment de avenir en politique. Devenu docteur en médecine (1865), il s’installe pendant quelques temps aux Etats-Unis où il fait la connaissance de son épouse. Rentré en France, il exerce en Vendée quand l’Empire déclare la guerre à la Prusse. Dès les premières semaines du conflit, le médecin se rend à Paris et se transforme rapidement en « animal politique ».

Il fait ses « premières armes » en tant qu’édile d’une municipalité en difficulté dans une ville assiégée. En effet, le XVIIIe arrondissement est composé de quartiers rattachés à Paris en 1860 lors de l’élargissement administratif de la capitale, sa population est composée d’ouvriers, d’artisans, de gens modestes qui souffrent fortement des effets du siège de la capitale qui a commencé le 17 septembre. Rapidement il faut s’occuper du ravitaillement, du logement des plus démunis dont les conditions de vie sont terribles. Conforté à son poste par les élections municipales du début novembre, Clemenceau fait partie de ceux qui critiquent la décision du gouvernement de signer l’armistice (28 janvier) et qui reprochent au gouvernement de la République son manque de constance dans l’effort militaire.

A cette date, la France du Nord et de l’Est est occupée par les troupes allemandes, le 2e Reich à vu le jour dans la Galerie des Glaces du château de Versailles et la jeune république ne parvient plus à mener une guerre coûteuse et peu soutenue par l’opinion publique.

Aux élections législatives de février 1871, Clemenceau se retrouve, aux côtés d’Hugo, de Quinet, de Gambetta, sur la liste des Républicains désireux de poursuivre la guerre. Elu député pour la première fois de sa vie, il siège à la gauche de l’assemblée qui se réunit à Bordeaux. Il se situe alors dans l’opposition, dans une situation inconfortable tant les élus monarchistes et républicains conservateurs sont nombreux. Alors que l’Assemblée s’installe à Versailles en raison de l’instabilité chronique des quartiers populaires parisiens, le nouveau député se met en congé de l’institution et regagne la capitale et son quartier de Montmartre dont il est toujours l’élu. 

A ce titre, il est aux « premières loges » lorsque surviennent les terribles évènements de la journée du 18 mars. L’épisode est resté célèbre, il tente de s’interposer entre les généraux envoyés par Thiers pour désarmer les canons de la Garde Nationale et les insurgés. Il ne parvient pas à enrayer la fureur populaire, la Commune de Paris vient de débuter. Alors que les Communards lui reprochent d’avoir tenté de négocier avec le gouvernement, les Versaillais le suspectent de connivence avec les insurgés. Dans le cadre des élections organisées par la Commune, Clemenceau perd son siège d’élu municipal, il démissionne de l’Assemblée et n’a alors plus aucun mandat électif. Il quitte Paris le 10 mai et n’assiste donc pas à la « Semaine sanglante », mais ce retrait de la vie politique n’est que de courte durée. Le 30 juillet suivant, il est élu conseiller municipal du quartier de Clignancourt, se faisant, il retrouve ses fonctions d’édile municipal dans une ville encore traumatisée par la terrible guerre civile qui vient de se terminer.

 

Un acteur majeur de la vie politique et un tribun exceptionnel

En retrait de la vie politique nationale tout au long des années les plus dures de « l’Ordre Moral », Georges Clemenceau devient président du Conseil municipal de Paris à la fin de l’année 1875, mais il démissionne peu après car il est élu député, en février 1876. Il retrouve son siège à Versailles, à la Chambre des Députés qui reste encore réticente à l’idée de revenir s’installer à Paris. La période est cruciale pour l’avenir du régime républicain. Longtemps contestée par la majorité monarchiste, la République doit son salut au rapprochement entre certains Orléanistes hostiles au discours réactionnaire du Comte de Chambord et les Républicains modérés, que l’on qualifie alors « d’Opportunistes » emmenés par Gambetta. Ce rapprochement a permis le vote, en 1875, des lois constitutionnelles et surtout la victoire électorale des Républicains du début de l’année 1876. Clemenceau inaugure alors, dans ce contexte incertain de la fin des années 1870, une longue carrière d’élu de la nation (il sera réélu régulièrement à la Chambre jusqu’en 1893).  Malgré le « coup de force » de Mac Mahon (dissolution de 1877), la République est victorieuse, majoritaires à la Chambre et au Sénat, les Républicains choisissent Jules Grévy pour président de la République.

Dans un contexte de profonde recomposition du paysage politique, de démocratisation et de parlementarisation du régime, Clemenceau s’impose rapidement comme l’une des figures majeures de la République. En 1880, alors qu’il vient de fonder « La Justice », son nouveau journal, il devient le chef de file des « Radicaux Socialistes ». Ce courant, minoritaire à la Chambre se trouve à la fois opposé à la majorité opportuniste et aux Socialistes qui, malgré leurs divisions, gagnent en audience au sein d’un « monde ouvrier » en forte croissance. A une époque les gouvernements peinent à se maintenir en raison de la parlementarisation du régime, le courant que dirige Clemenceau a la capacité de « faire » ou de « défaire » les Ministères. En quelques années, il devient « le tombeur de ministères ».  Il se forge, en quelques années, une réputation de brillant orateur et d’adversaire politique redouté. Ses débats avec Jules Ferry à propos de la colonisation sont restés célèbres, le discours du 30 juillet 1885 où Clémenceau réfute les arguments « civilisationnels » et raciaux en des termes très vifs, est resté dans les annales de l’assemblée nationale. Cette même année, il est élu à la fois à Paris et dans le Var et, il choisit le Var où il est réélu en 1889.

Suivre alors l’engagement du député Radical est alors assez aisé, il est de tous les grands « combats » et de toutes les grandes « crises » de la République. Il est, par exemple, l’un de ceux qui contribuent à révéler le scandale « des décorations » qui coûte son poste à Jules Grévy en 1886, peu après, il s’oppose au général Boulanger, puis il est éclaboussé par le « scandale de Panama ».  Violemment attaqué à la tribune de la Chambre par le député nationaliste, Paul Déroulède, il affronte ce dernier en duel. Les deux hommes sortent indemnes de cet affrontement d’un autre âge mais l’affaire l’a suffisamment atteint, il est battu aux élections législatives de 1893 après une terrible campagne électorale. Agé de 53 ans, il traverse alors une période difficile, et choisit de se consacrer pleinement au journalisme.

C’est l’Affaire Dreyfus qui lui donne l’occasion de révéler une autre facette de son talent et de sa personnalité. Bien qu’ayant fait partie des nombreux Français qui, initialement, considéraient le capitaine alsacien coupable de trahison, il consacre une part importante de son temps et de son énergie à rétablir la vérité et l’honneur de l’officier injustement condamné. Privé de son journal, ce dernier ayant fait faillite, il devient rédacteur pour l’Aurore en 1897. De 1898 à 1903, il publie 665 articles sur l’Affaire. Dans ce contexte tendu où les « Dreyfusards » s’opposent aux « anti-Dreyfusards » les plus virulents, il en vient à affronter en duel, Maurice Drumont (le 25 février 1898).

En 1902, Georges Clemenceau retrouve, à l’occasion des élections sénatoriales, un siège d’élu national, au Palais du Luxembourg. Symbole fort, il y occupe celui de Victor Hugo. A nouveau, il est de tous les combats politiques du moment. Ceux-ci sont fortement polarisés par la « question religieuse ». En effet, la période est à la lutte qui oppose les Radicaux alors au pouvoir et les catholiques français que les premiers accusent de nuire à la République. Clemenceau soutient le président du Conseil, Emile Combes, qui fait voter la loi du 7 juillet 1904 qui prive les congrégations du droit d’enseigner, logiquement, il soutient la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat en 1905. 

 

Clemenceau : l’Homme d’Etat 

En 1906, fort de sa longue expérience, de ses combats politiques et porté par le contexte qui précipite durablement des majorités radicales au Parlement et au Gouvernement, Georges Clemenceau devient, à 65 ans, ministre de l’Intérieur. Il doit, en tant que « premier flic de France », faire face à l’agitation suscitée par les effets de l’application de la loi de Séparation. Afin d’apaiser la communauté catholique, le tout nouveau ministre rédige, le 1er décembre 1906,  une circulaire aux préfets qui prescrit d'accorder aux catholiques la liberté de réunion. Peu après est votée la loi du 2 janvier 1907 qui laisse les édifices nécessaires à l’exercice du culte à la disposition des fidèles et des ministres du culte. Une nouvelle loi, votée le 13 avril 1908 modifie la loi de 1905 en autorisant les communes à «engager les dépenses nécessaires pour l'entretien et la conservation des édifices du culte »  dont elles ont la charge.

En quelques mois la France semble enfin avoir trouvé une issue à la querelle religieuse, la République est devenue pleinement laïque, l’Eglise catholique, bien qu’ayant perdu son patrimoine, est indépendante. Si la méfiance et l’animosité entre les catholiques les plus fervents et la République est loin d’avoir disparu, le calme semble pourtant revenu dans ce domaine. A la faveur de l’application souple et libérale de la loi de séparation, la question religieuse perd de son acuité même si de nombreux débats perdurent sur la question scolaire.

Dans le registre du règlement de l’agitation sociale qui touche au même moment le pays, Clemenceau fait preuve d’une politique de fermeté qui lui vaut les foudres des Socialistes. Les années 1906 – 1908 sont particulièrement agitées par plusieurs mouvements sociaux. Malgré le faible nombre de syndiqués, le « mouvement ouvrier » prend de l’envergure, les facteurs de mécontentement sont nombreux (durée et conditions de travail, salaires, application de la législation sur la responsabilité patronale en cas d’accident du travail) en particulier dans les secteurs d’activités les difficiles (sidérurgie et extraction minière). Au mois de mars 1906, une grève éclate dans les mines de charbon du Nord, à la suite du drame de Courrières qui a coûté la vie à plus de milles mineurs. Clemenceau dépêche plusieurs milliers d’hommes de troupe mais se rend également sur place afin de tenter de négocier avec les grévistes. Mais à chaque fois que cela lui semble nécessaire, il n’hésite pas à faire intervenir la troupe. Un échange qu’il aurait eu avec une délégation de la CGT, peu avant le 1er mai 1906, révèle les principes qui furent les siens :  «  Vous êtes derrière une barricade, moi je suis devant. Votre moyen d’action c’est le désordre. Mon devoir c’est de faire l’ordre. Mon rôle est de contrarier vos efforts ».

C’est à cette époque qu’apparaît le surnom du « Tigre » et que se confirme l’importance de ce qui sépare le « vieux » républicain, démocrate et laïc qu’est Clemenceau du Socialisme, incarné par Jaurès alors à la tête de la toute jeune SFIO. Les 18 et 19 juin 1906, à la Chambre eurent lieu de vifs débats, aujourd’hui encore considérés comme exceptionnels, entre les deux ténors de la vie politique française.

Devenu président du Conseil à la fin de cette même année, le « Tigre » conserve le ministère de l’Intérieur et fait face à la grande grève des vignerons (1907) et à de violents mouvements de grève dans le secteur du bâtiment en banlieue parisienne en juin et juillet 1908. Tout en parvenant à étouffer, en privilégiant la négociation, un mouvement virulent difficile à canaliser dans le sud viticole de la France , Clemenceau adopte une nouvelle fois une posture très ferme à l’égard des grévistes de Draveil et de Villeneuve Saint-Georges. L’armée tire sur la foule et fait des victimes. La répression aggrave le fossé que le sépare de Jaurès et contribue à faire de lui, aux yeux de la « classe ouvrière », le « briseur de grève » que dénonce régulièrement « L’Humanité ».

L’image négative que véhicule alors du président du Conseil la gauche socialiste ne doit pas amoindrir les efforts déployés par son gouvernement pour satisfaire quelques attentes ouvrières comme l’instauration d’un ministère du Travail ou le rétablissement du congé dominical. Il ne faut pas non plus, mésestimer l’intérêt du chef de gouvernement pour la politique étrangère. Adepte d’une attitude modérée à l’égard de l’Allemagne qui fait pourtant pression sur le Maroc, il favorise le rapprochement avec la Grande Bretagne. C’est sous sa présidence que fut signée la convention du 31 août 1907 constituant la Triple Entente.

Pour autant, rattrapé par les aléas de la vie politique Clemenceau est remplacé en juillet 1909 par Aristide Briand. Solidement accroché à son poste de sénateur du Var, il continue de s’intéresser aux affaires coloniales et étrangères. La période est marquée par la seconde crise marocaine (1911 – 1912) et par la lente dégradation des relations avec l’Allemagne malgré la signature des accords croisés avec le Reich sur le Maroc et le Congo français.

L’élection, en janvier 1913, de Raymond Poincaré à la présidence de la République, suscite la colère du « Tigre » qui entretient avec ce dernier des relations complexes. Pendant plusieurs mois, la France vit au rythme des risques de guerre et des préparatifs liés à son éventuel déclenchement (loi des « Trois ans en 1913, efforts d’armement), le risque se précise au soir de l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914. L’assassinat de son vieux rival, Jaurès, suscite une vive réaction de Clemenceau qui participe aux funérailles du responsable socialiste le 4 août et qui lui rend hommage dans son nouveau journal, « L’Homme Libre ». A cette date, la France est en guerre, la trajectoire de l’expérimenté Clemenceau s’apprête à prendre un nouveau tournant.

 

« Le Père la Victoire » 

Durant les premiers mois du conflit, Clemenceau reproche au gouvernement son inefficacité, en octobre il fait paraître son journal avec le titre nouveau « L’Homme enchainé » (qui inspire les fondateurs du Canard Enchainé l’année suivante). A partir d’octobre 1915 il visite les soldats sur le front il est relativement populaire auprès des soldats, en novembre, il devient président de deux des plus importantes commissions du Sénat, celle de la Guerre et celle des Affaires étrangères. La guerre, que certains envisageaient courte s’est inscrite dans la durée, elle pèse lourdement sur l’ensemble de la société, l’année 1916, malgré Verdun et la Somme, ne parvient pas à être décisive. C’est en 1917, alors que le contexte évolue rapidement, que sonne à nouveau l’heure du « Tigre ».

L’année 1917 particulièrement compliquée pour les belligérants, en France les difficultés sont nombreuses, le sort de la guerre est incertain, l’Union sacrée se fissure, les mouvements sociaux reprennent, des mutineries éclatent sur le front, l’échec du Chemin des Dames, la Révolution Russe suscitent l’inquiétude. Seule l’entrée en guerre des Etats-Unis (annoncée en avril 1917) vient compenser l’impact de ces difficultés.

Clemenceau adopte une posture très hostile au pacifisme qu’il compare au défaitisme et qu’il dénonce dans un virulent discours au Sénat le 22 juillet. Malgré la vive animosité qu’il éprouve à l’égard de Poincaré, il accepte de former un gouvernement qui obtient la confiance des Chambres le 20 novembre 1917. Le Président du Conseil clame haut et fort son principal objectif « la guerre, rien que la guerre ». La paix séparée signée par les Bolchéviks qui ont pris le pouvoir à la fin du mois d’Octobre a précipité d’importantes évolutions sur le front occidental. L’armée allemande lance une grande offensive dans les premiers mois de l’année 1918. Le chef du gouvernement s’investit pleinement et donne l’exemple à toute la nation. Il passe beaucoup de temps à soutenir le moral des troupes en se rendant au contact des premières lignes et en visitant les tranchées, il surmonte la crise politique du printemps 1918 et continue à briller par l’art de la formule (« la guerre est chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires »). Il accueille à Paris le général américain Pershing au mois de juillet et il voit avec satisfaction le sort des armes pencher enfin du côté des forces alliées. Ses relations avec le président Poincaré demeurent tendues, il lui présente même sa démission à quelques semaines de la fin du conflit. Cette dernière ayant été refusée, c’est en tant que Président du Conseil que celui qui est en train de devenir « Le Père la Victoire » est acclamé par les deux chambres le 11 novembre.

Son prestige et sa popularité sont alors immenses, pour preuve, il  est élu, hors de toutes les conventions de la vieille institution, à l’Académie française quelques jours plus tard. Il devient l’un des hommes forts de la Conférence de paix qui s’ouvre à Paris au mois de janvier 1919 et forme avec le président américain Wilson et les premiers ministres britannique et italien (Lloyd George et Orlando), le « Conseil des Quatre » qui domine les négociations. Accusé par certain d’être trop conciliant face aux exigences britanniques et américaines, il adopte une posture très rude à l’égard de l’Allemagne qui est obligée de signer le traité de Versailles le 28 juin.

Malgré son grand âge il surmonte la blessure par balle dont il est victime au mois de février (après qu’un jeune anarchiste ait tiré sur lui), il reste fidèle à son idéal laïc (en refusant, au nom de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, d’assister au Te Deum d’action de grâce célébré à Notre Dame le 17 novembre) et il reste inflexible face aux mouvements sociaux qui secouent le pays au sortir du conflit. Le 1er mai 1919 voit se dérouler une imposante manifestation ouvrière sur fond de Révolution bolchévique, deux ouvriers trouvent la mort lors des affrontements qui ont alors lieu. Mais la politique gouvernementale est soutenue par le Bloc national majoritaire au sein de la Chambre « bleu horizon » qui vient d’être élue. Le mandat de Poincaré expirant début 1920, la candidature de Clemenceau est envisagée mais ses opposants lui barrent la route. Il renonce, Paul Deschanel est élu le 17 janvier, Clemenceau démissionne de son poste de président du Conseil et se retire de la vie politique. C’est ainsi que se clôt le dernier chapitre d’une carrière politique longue d’un demi siècle. Lorsqu’il meurt, le 24 octobre 1929 à Paris, le monde n’a pas encore pris conscience des terribles effets de la crise qui secoue depuis peu les Etats-Unis, le vieil homme qui n’a jamais caché, depuis 1919, son inquiétude de voir à nouveau la guerre déchirer l’Europe, n’en verra pas les terribles conséquences.

 

Pour aller plus loin

  • DUROSELLE Jean-Baptiste, Clemenceau, Fayard, Paris, 1988.
  • GARRIGUES Jean, Le monde selon Clemenceau, Tallandier, Paris, 2014.
  • JEANNENEY Jean-Noël, Clemenceau. Portrait d’une homme libre, Mengès, « Destins », Paris, 2005.
  • MAYEUR Jean-Marie, La vie politique sous la Troisième République, Seuil, « Points Histoire », Paris, 1984.
  • TOMEI Samuel, Clemenceau, le combattant, La Documentation française « Tribuns », Paris, 2008.
  • WINOCK Michel, Clemenceau, Perrin, Paris, 2007.

 

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