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La théorie de l'attachement

Un article de madame Eve Leleu-Galland paru dans Enfances & Psy n°66 - novembre 2015

La théorie de l’attachement de Bowlby

Dès 1958, John Bowlby, psychanalyste anglais, a développé, à partir de ses travaux auprès des enfants séparés de leurs parents, un paradigme de compréhension du développement précoce avec la théorie de l’attachement. Cette théorie n’a été reconnue que plus tard en France malgré les travaux communs entrepris après la guerre de 39-45 avec Jenny Aubry, Myriam David et Geneviève Appell. C’est un outil conceptuel dont s’emparent les professionnels de l’enfance car il se révèle pertinent pour comprendre les enjeux des relations interpersonnelles et la place des adultes dans le développement de l’enfant. L’expérience éprouvée par l’enfant de la disponibilité d’une figure d’attachement (le ou les parents le plus souvent) et de la réponse qui lui est donnée lorsqu’il est en détresse contribue à lui permettre de se rassurer en retrouvant un sentiment de sécurité interne. Selon la qualité de ces expériences interpersonnelles précoces, il intègre des modes de relations plus ou moins sécures que Mary Ainsworth (1978) a décrit avec la situation étrange. Le style d’attachement de l’enfant, reflet de l’intériorisation de ces expériences relationnelles (sécure ou insécure) déjà évaluable à 12 mois, contribue alors au développement de représentations de soi et d’autrui de plus en plus élaborées avec l’âge ; ce sont les modèles internes opérants. Ces représentations sont finalement assez stables au cours de la vie, mais peuvent aussi évoluer en fonction d’événements de vie et de nouvelles rencontres.

Bowlby considérait que l’attachement est un système motivationnel parmi d’autres, comme le sont aussi le système exploratoire et le système de caregiving. Le jeune enfant dispose de comportements innés d’attachement qui doivent lui permettre d’obtenir la proximité avec sa figure d’attachement lorsqu’il est en état d’alarme ou de détresse. Ces expériences interpersonnelles répétées de réponse par sa figure d’attachement principale et ses figures d’attachement alternatives à ces demandes de réconfort lui permettent d’élaborer son modèle interne opérant en construisant ses représentations de soi et des autres.

Un des premiers univers sociaux que va investir l’enfant est celui de l’école maternelle. En France, l’école maternelle a la fonction de séparer le jeune enfant de sa famille pour lui permettre d’accéder aux savoirs scolaires. Ce moment d’autonomisation de l’enfant ne peut se faire sans des liens et des échanges concrets avec les parents. Il doit être mis en œuvre par les enseignants avec un certain nombre de stratégies qui permettront à l’enfant de vivre en toute sécurité ce moment d’accession à son statut d’élève. Cette première expérience de scolarisation conditionne un parcours scolaire de qualité pour l’enfant. On peut considérer que l’enseignant constitue une figure d’attachement alternative investie en fonction des premières expériences d’attachement de l’enfant. C’est ainsi que l’attachement s’invite à l’école et influence l’adaptation des enfants à ce milieu de vie.

C’est à partir de l’observation des réactions des enfants au retour de leur mère que Mary Ainsworth,à la suite de Bowlby, a établi la classification de l’attachement des bébés en trois catégories :

  1. l’attachement insécure ambivalent/anxieux,
  2. l’attachement insécure évitant,
  3. l’attachement sécure.

La principale caractéristique qui différencie un attachement sécure d’un attachement insécure est liée au fait que, dans le premier cas, le parent répond adéquatement aux signaux et aux besoins de l’enfant, il n’a pas d’effort particulier à faire pour être entendu et objet d’attention, d’affection. Dans le second cas, la réponse est soit inadaptéesoit incohérente, ce qui conduit l’enfant à devoir mettre en place des stratégies particulières d’adaptation (soit de type évitant, soit de type anxieux).

Dans la première catégorie (attachement insécure ambivalent/ anxieux), les interactions entre la mère et son bébé se passent sans heurts mais sans véritable partage affectif non plus. La mère impose beaucoup sans tenir compte des envies de son enfant, de faire par lui- même, de décider de ses propres jeux, voire d’être laissé tranquille. Cette volonté de projet éducatif ne respecte pas nécessairement les capacités de l’enfant et le conduit à ne se sentir aimé qu’en cas de réussite. Il apparaît néanmoins comme un enfant aimable et éveillé.

Dans la deuxième catégorie (attachementinsécure évitant), l’enfant maîtrise ses émotions et est très indépendant avec peu d’interactions avec sa mère. Il arrive même que l’enfant se montre plus enjoué avec un inconnu qu’avec sa mère. Quand l’enfant exprime de la détresse ou de la douleur, sa mère détourne son attention.

Les parents évitants découragent les tentatives de rapprochement de leur enfant et les parents anxieux découragent les tentatives d’exploration.

Dans la troisième catégorie (attachement sécure), les bébés peuvent se montrer inquietslors de la situation étrange et pleurer beaucoup. Mais les chercheurs ont remarqué que le niveau de l’hormone de stress (cortisol) augmente peu pendant l’expérience, comme si les pleurs fonctionnaient seulement comme un signal devant assurer le retour de leur mère, et non comme l’expression d’un désespoir profond.

Une quatrième catégorie a été ajouté par Mary Main, autre chercheuse en psychologie : l’attachement désorienté/ désorganisé. Chez les enfants désorganisés/ désorientés, des ruptures et des incohérences apparaissent dans les stratégies d’attachement : ils sont susceptibles de s’immobiliser comme pétrifiés de peur au moment de rejoindre leur mère, qu’ils tentent parfois d’approcher de biais, ne parvenant pas à maintenir leur attention au point de paraître absents, confus, désorientés.

Les 3 types d’attachement

1. Attachement secure

L’attachement sécure est corrélé à la sensibilité de la mère ainsi qu’au plaisir que cette dernière prend à s’occuper de son enfant. La relation mère/enfant est fluide et les réactionscohérentes et appropriées de part et d’autre, sans indépendance ou dépendance marquée. Les enfants dont l’attachement à la mère est évalué sécure à 12 mois se montrentplus actifs et plus enthousiastes dans leurs activités d’exploration. Les enfants ont été jugés comme tels à 12 mois car ils jouent avec plaisir et explorent l’environnement avant la séparation, ils manifestent le manque de leur mère en pleurant et appelant, ils recherchent activement sa proximité à son retour avec un désir d’être pris dans les bras et, finalement, retournent tranquillement à leurs jeux. Ce schéma sécure se maintient au long des années et est associé à une certaine flexibilité attentionnelle et cognitive alternant les points de vue et les centres d’intérêt, sans se mettre sur la défensive systématiquement en cas de contradiction.

2. Attachement évitant

Un attachement évitant est marqué par un évitement par l’enfant de ses états émotionnels qui ne sont pas reconnus et traités en tant que tels par les adultes. L’attachement évitant est caractérisé par un manque d’attention de la mère face à la détresse de son enfant, par des réactions de colère ou des moqueries. Les enfants à l’attachement évitant inhibent leurs manifestations affectives pour en éviter les conséquences indésirables. L’accent est placé sur le raisonnement au détriment des affects. Les enfants évalués évitants à 12 mois se remarquent par leur apparenteindifférence à l’absence de leur figure d’attachement. A son retour, ils continuent à jouer et explorer comme avant la séparation, même quand ils sont laissés seuls. Tout se passe comme si plus l’insécurité est grande, plus ces enfants adoptent une attitude nonchalante et attentive en même temps pour ne courir aucun risque de rejet de leur mère et s’assurer une proximité minimale en cas de danger extérieur.

3. Attachement ambivalent (ou anxieux)

L’attachement ambivalent/anxieux s’illustre par un fonctionnement quasi exclusif sur unmode émotionnel chez l’enfant, engendré par des réactions parentales qui peuvent être opposées telle que l’hypervigilance anxieuse (surprotection) ou au contraire le désintérêtou la négligence. En l’absence de sa mère, le bébé à l’attachement ambivalent/anxieux est agité et pleure intensément. La figure d’attachement arrive rarement à le calmer à son retour. A l’âge de parler, l’enfant anxieux/ambivalent pourra manipuler volontairement l’autre particulièrement en feignant des émotions qui ne sont pas réelles ou en exagérant celles qui le sont. Ces stratégies coercitives de maintien du lien peuvent s’exprimer d’autres manières : opposition, agressivité, mensonges, fausses excuses, séduction, critiques, plaintes...La séduction alterne avec l’agressivité par manque de confiance en soi et manque de confiance en l’autre.

Une représentation négative du monde et des autres

Quand les parents ne fournissent pas aux enfants une base sécure vers laquelle se replier à tout moment, en rejetant leurs comportements de rapprochement, en se moquant d’eux, en ne leur prêtant aucune attention ou simplement en n’étant pas présent ni disponible, les enfants sont limités dans leurs explorations qui s’avèrent bien trop dangereuses dans ces conditions.