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La Conférence de Berlin (1884-1885)

L'Illustration 1884 La conférence de Berlin est à la fois la volonté de désamorcer les conflits entre des puissances européennes et l’émergence de l’Afrique subsaharienne dans les relations internationales. Elle réunit, entre le 15 novembre 1884 et le 26 février 1885, les délégations diplomatiques de 14 États, dans le but d’établir un cadre à la colonisation commencée depuis déjà plusieurs années en Afrique. Ce rappel historique met en exergue le jeu diplomatique des principales puissances européennes dont la dimension territoriale doit désormais intégrer le continent africain.

Cet article vient en complément de la ressource « La conférence de Berlin et le partage de l’Afrique ». Par Samuel Coulon

La conférence de Berlin et la « course aux clochers »

Au XIXe siècle, les Européens s’implantent en Afrique et s’engagent dans une véritable « course aux colonies ». Dans le sillage des grands congrès du XIXe siècle (Vienne 1815 ; Paris 1856 ; Berlin 1878), la Conférence de Berlin de 1885 réunit les représentants de 14 pays : 12 pays européens, l’Empire ottoman et les États-Unis. Il s’agit de réduire les tensions entre puissances qui désormais concernent l’Afrique, plus particulièrement la question du commerce dans bassin du Congo, et de fixer les « règles » de la colonisation du continent. La conférence ne débouche pas sur le partage de l’Afrique mais en devient le symbole. Dans les années qui suivent, la colonisation s’accélère et les Européens retracent les frontières du continent. À titre d’exemple, le Royaume-Uni et la France signent 249 traités frontaliers pour l’Afrique occidentale entre 1882 et 1905.  

Contexte international

L’Allemagne occupe à cette date une position centrale en Europe. Jusque-là peu concerné par la question coloniale, Bismarck s’intéresse de plus en plus à l’Afrique. Il établit des protectorats sur le Togo (1883), le Cameroun (1884) et place sous la protection du Reich, le « Lüderitz Land », une colonie privée allemande fondée par Adolf Eduard Lüderitz dans le Sud-Ouest africain (1884). Au même moment une expédition de la « Compagnie de l’Afrique orientale allemande » dirigée par Carl Peters s’implante dans l’Est du continent. Ce dernier signe douze traités « d’amitié éternelle » avec les chefs locaux,  annexant ainsi 140 000 km2. Mais Bismarck est irrité par l’attitude des Anglais qui affirment avoir des « droits naturels » sur l’Afrique. Ainsi, un traité anglo-portugais signé le 25 février 1884 prévoit une réglementation de la navigation sur le fleuve Congo par les deux puissances signataires et reconnait la souveraineté du Portugal sur la côte occidentale du continent, au Sud de l’équateur. Le Chancelier proteste contre ce traité qui menace directement les intérêts commerciaux des autres puissances européennes et se rapproche de la France pour préparer une conférence internationale sur la question du Congo.

Le moment est favorable pour l’Allemagne et la France, car les Britanniques, qui renoncent finalement de ratifier le traité anglo-portugais, sont à cette date disposés à négocier des compromis. Affaiblis par leur défaite militaire contre les Boers en Afrique australe en 1881, ils essuient une série de revers militaires depuis 1883 face à l’insurrection mahdiste qui aboutit à la création d’un État théocratique au Soudan. Enfin, malgré leur implantation en Égypte en 1882 au détriment des Français, les Anglais sont en grande difficulté politique et financière. Le protectorat sur l’Égypte ne sera officialisé qu’en 1914.

De son côté, la France est à l’offensive. Elle est présente autour du fleuve Sénégal depuis le XVIIe et le XVIIIe siècle, en Algérie depuis 1830, en Côte d’Ivoire en 1842. Elle s’implante à Djibouti (1er protectorat signé en 1862), s’impose en Tunisie (traité du Bardo en 1881) et à Madagascar (traité franco-malgache signé le 17 décembre 1885, quelques mois après la conférence de Berlin).

Le Congo à la veille de la conférence

La rive droite du Congo (actuel Gabon) est sous le contrôle de la mission française de Savorgnan de Brazza. Il signe en 1880 un traité avec Makoko, roi des Matéké, qui cède à la France la souveraineté de son territoire. Le traité est ratifié par les députés en 1882.

La rive gauche du Congo est occupée par la mission de Stanley pour le compte du roi des Belges (et non de la Belgique). Il conclut des traités avec les chefs africains qui transfèrent leur souveraineté à l’AIC, l’Association internationale du Congo, une association privée à vocation « civilisatrice », créée par Léopold II.

L’embouchure du fleuve est sous le contrôle des Anglais et des Portugais (deux puissances concurrentes pour le contrôle de l’arrière-pays de l’Angola et du Mozambique) qui, au grand dam des Français et des Allemands, exercent le droit de police et établissent des taxes.

Trois mois, 10 séances plénières d’une durée de 30 minutes à 3h00

La langue de travail et des actes est le français (les Américains interviennent en anglais une seule fois au cours des débats).

  • 15 novembre. Ouverture de la conférence par Bismarck qui énonce les 4 points à l’ordre du jour :
    1. Garantir l’ouverture commerciale dans les bassins du Congo et du Niger.
    2. Garantir la liberté de navigation sur les fleuves.
    3. Supprimer l’esclavage.
    4. Définir des procédures à suivre pour les futures occupations européennes en Afrique à partir du littoral.
  • 19 novembre. Formes et modalités de l’ouverture commerciale. Adoptions des principes d’égalité internationale et de franchise douanière
  • 27 novembre. Délimitation de la région concernée par l’ouverture commerciale
  • 1er décembre. Discussions sur la fiscalité. Engagement à mettre fin à l’esclavage
  • 18 décembre.  Acte de navigation sur le Congo et le Niger
  • 22 décembre. Échanges sur le commerce des alcools
  • 7 janvier. Instauration de la liberté commerciale dans le bassin conventionnel du Congo
  • 31 janvier. Occupations futures
  • 23 février. Consécration de l’AIC, l’Association Internationale du Congo de Léopold II
  • 26 février. Signature de « l’Acte général » par les pays participants et l’AIC. Le texte est composé d’un préambule et de six chapitres divisés en 38 articles.

La création de l’État indépendant du Congo

Dans les coulisses de la conférence, Léopold II soumet directement à ses interlocuteurs des cartes indiquant les limites de ses prétentions sur le Congo. Ayant déjà obtenu la reconnaissance de l’Allemagne dix jours avant l’ouverture de la conférence, il lui reste à convaincre les autres puissances. Il réussit à obtenir l’approbation de la France, assez réticente au départ, après un accord sur le tracé de la frontière du Congo français et la promesse d’une option sur le territoire de l’AIC en cas de dissolution de cette dernière (traité signé le 5 février 1885). Contre l’enclave de Cabinda, un territoire situé au Nord de l’embouchure du Congo, il réussit à signer un traité avec les Portugais le 15 février. Les revendications de Leopold II sont évoquées à la fin de la conférence (séance du 23 février) mais le tracé des frontières du futur État Indépendant du Congo (EIC) ne figure pas dans l’Acte général. Plus tard, le 1er septembre, alors que les spécialistes de l’Afrique du Bureau des affaires étrangères britanniques sont absents, les fonctionnaires présents à Londres, pensant que la question du Congo léopoldien était liée à l’Acte général de la conférence de Berlin, envoient une notification de reconnaissance. Léopold II réussit donc à se constituer un territoire immense situé au cœur de l’Afrique. L’AIC devient l’État indépendant du Congo et Léopold II en devient le « roi-souverain ». En rupture avec l’ordre habituel des choses, l’EIC se dote d’un gouvernement, seulement après avoir été reconnu comme un État. Léopold II envoie alors ses mercenaires qui installent un "régime militaire". Pour compenser l’absence de rentrées fiscales, l’EIC s’accapare ou revend les terres des populations locales à des sociétés privées, et a recours au travail forcé.

Modifications ultérieures de l’Acte général

Les pays signataires présents à Berlin se réunissent à nouveau à Bruxelles en 1890 pour intensifier la lutte contre l’esclavage. À cette occasion, une révision du texte de 1885 est adoptée. L’article 4 de la « déclaration de Bruxelles » autorise désormais l’EIC à prélever les droits de douane à hauteur de 10% de la valeur des marchandises transportées ouvrant ainsi la possibilité à la colonie de faire face aux charges qui lui incombent. En 1892, un décret renforce le contrôle économique de Léopold II sur le Congo mettant fin au principe de libre échange.

Avec les révélations par la presse internationale sur la brutalité extrême du système colonial léopoldien, le gouvernement belge, désormais en charge de l’administration de la colonie en 1908, prend ses distances avec l’Acte général qui tombe en désuétude. De nombreux articles ne sont plus appliqués pendant la Première Guerre mondiale. La convention de Saint-Germain-en-Laye en 1919 réaffirme les principes commerciaux de l’Acte général et prépare une nouvelle révision qui autorise notamment la mise en place de péages dans le bassin du Congo. Faute d’un nombre suffisant de pays signataires, ce texte n’entre pas en application.