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« 1948 : le Coup de Prague »

Vignette Prague 1948 Le Coup de Prague correspond à la manière dont le Parti communiste tchécoslovaque prend le pouvoir en février 1948 dans ce pays, la Tchécoslovaquie, qui apparaissait encore échapper à la logique bipolaire. Mise à part la RDA, créée à l’automne 1949 en tant qu’État communiste, la Tchécoslovaquie est le dernier pays d’Europe centrale à basculer dans le camp soviétique.

Le Coup de Prague représente à la fois un processus original par rapport aux autres pays devenant alors des démocraties populaires, et une confirmation de la difficulté à échapper en Europe à la logique de guerre froide.

Par Jean-Philippe Namont, professeur en CPGE au lycée Balzac et chargé de missions d'inspection

Le contexte : la Tchécoslovaquie, un pays d’Europe centrale entre Ouest et Est.

La Tchécoslovaquie d’après-guerre se reconstruit.

La Seconde Guerre mondiale a eu des conséquences profondes en Tchécoslovaquie.

L’occupation allemande a duré six années dans la partie tchèque, puisqu’elle a commencé dès le 15 mars 1939, moment où les troupes allemandes entrent dans le pays contrairement aux engagements issus des accords de Munich : à cette date, la Tchécoslovaquie est scindée en deux entités, « l’Etat slovaque indépendant » sous la présidence de Mgr Jozef Tiso, et le « Protectorat de Bohême-Moravie ». Se doublant d’une importante exploitation économique, l’occupation y est très dure et placée sous la responsabilité du protecteur » Reinhard Heydrich, un des instigateurs de la Shoah ; les Juifs tchécoslovaques sont déportés en nombre dans les camps de mise à mort nazis. La répression y est sévère : après l’assassinat de Heydrich par la résistance tchécoslovaque en juin 1942, a notamment lieu en représailles le massacre de la population de Lidice, un « Oradour-sur-Glane » tchèque. Lé résistance a joué un rôle dans la libération du pays, lors du Soulèvement National slovaque en août 1944 et par le Soulèvement de Prague le 5 mai 1945. La libération totale du pays n’intervient donc qu’en mai 1945.

La relation tchéco-slovaque a été altérée par le conflit. Les Slovaques se sont retirés de l’Etat commun en fondant l’Etat slovaque indépendant en mars 1939 et ont donc alors échappé à l’occupation allemande, mais cet Etat est peu à peu devenu un satellite du Reich. La réussite du Soulèvement national slovaque a conduit à donner une relative autonomie à la Slovaquie pour réorganiser l’Etat commun tchécoslovaque selon un modèle semi-fédéral.

La libération a été rendue possible par l’Armée Rouge, qui est allée d’Est en Ouest jusqu’en Bohême, l’armée américaine n’en libérant qu’une petite partie. Les Soviétiques sont donc des libérateurs et la Tchécoslovaquie est reconstituée.

La Tchécoslovaquie fait le choix de se rapprocher de Moscou pendant le conflit (un traité d’amitié lie les deux pays en décembre 1943). Alors que le Royaume-Uni et la France ont lâché la Tchécoslovaquie à Munich, l’URSS peut défendre paraitre plus fiable, au-delà de l’image de grand frère slave, et au prix de la perte de la Ruthénie subcarpatique, qui devient soviétique : Staline, qui pourra s’appuyer sur le Parti communiste tchécoslovaque (PCT), défend notamment le choix d’expulser les Allemands.

Les élites d’avant-guerre sont considérées comme ayant failli et un nouvel ordre politique et économique doit émerger. C’est ainsi que deux partis politiques compromis avec les Allemands, le Parti populaire slovaque de Hlinka et le puissant Parti agraire, ne peuvent rejoindre le gouvernement d’après-guerre ; une épuration légale mène à des procès. Le gouvernement en exil rentre de Londres, toujours dirigé par le président de la République Edvard Beneš : celui-ci, après un détour par Moscou en mars 1945, proclame à Košice, en Slovaquie libérée, un gouvernement élargi. La coalition au pouvoir comprend surtout des partis de gauche (le Parti communiste, le Parti national social tchèque, le Parti social-démocrate), mais aussi des partis conservateurs comme le Parti démocratique slovaque et le Parti populaire tchécoslovaque (catholique) : c’est le Front National, dirigé jusqu’à l’été 1946 par le social-démocrate Zdeněk Fierlinger. Le 5 avril, ce nouveau gouvernement présente le programme dit de Košice, qui prévoit des confiscations-sanctions, des nationalisations pour redémarrer l’économie, une réforme agraire qui concernera le quart des terres agricoles, mais aussi l’expulsion collective des Hongrois et des trois millions d’Allemands en 1945-1946 : leurs biens et leurs terres reviennent aux populations locales. Avec le retour des concitoyens émigrés, qui est encouragé, et malgré le maintien d’une minorité hongroise importante dans le sud de la Slovaquie, la Tchécoslovaquie devient plus homogène -plus « tchéco-slovaque ».

Ce programme met en place une économie mixte : le décret du 24 octobre 1945 confirme ces orientations et nationalise presque toute l’industrie et le système financier, et le processus se poursuit en 1946. L’opinion adhère par patriotisme à ce qui apparait comme un moyen de reconstruire le pays. Un plan biennal pour les années 1947-1948, qui n’est qu’indicatif et sectoriel, oriente encore l’économie et la stimule.

Dans une Tchécoslovaquie démocratique, le Parti communiste s’affirme au sein du Front National dans un climat de plus en plus tendu.

La Tchécoslovaquie des années 1945-48 se distingue des pays voisins par une atmosphère de liberté retrouvée ; c’était aussi le seul pays de la région véritablement démocratique dans l’entre-deux-guerres. Libéré par l’Armée Rouge, le pays n’est cependant pas occupé ensuite. La presse est libre et il n’y a aucune censure. Les élections se tiennent sans contraintes ni fraude et les partis politiques sont autorisés, même si sont exclus du Front National, qui détient tout le pouvoir, ceux qui ont été sanctionnés pour faits de collaboration.

Le Parti communiste occupe de plus en plus une position de force : il déteint les portefeuilles de l’Intérieur, de l’Education, de l’Agriculture et de la Sécurité sociale ; le général Svoboda, ministre de la Défense, est communiste sans être encore membre du parti. Les communistes prennent aussi le contrôle du syndicat unique mis en place en 1945 ainsi que de nombreuses municipalités. Il est aussi devenu un parti de masse, comptant en janvier 1948 1,5 million de membres. Il joue le jeu démocratique, fort d’un important succès électoral aux élections législatives de mai 1946 : avec 38 % des voix (40 % dans la partie tchèque, mais seulement 32 % en Slovaquie où le Parti démocrate recueille 62 % des suffrages), le PCT devance nettement ses concurrents à l’échelle du pays, le Parti socialiste national du Président Beneš (18 %), le Parti populaire (16 %), le Parti démocrate (14 %) et surtout le Parti social-démocrate du chef du gouvernement Fierlinger (13 %), qui cède donc sa place au très stalinien Klement Gottwald. Celui-ci envisage alors une prise du pouvoir par les urnes.

Cependant, les tensions politiques montent peu à peu. Les questions économiques (la fiscalité, le montant des salaires, le rôle de l’Etat dans l’économie) enveniment les relations entre les membres du Front National. Par ailleurs, le PCT refuse de soutenir la proposition du Parti démocrate de gracier Mgr Tiso, condamné à mort : le président Beneš ne commue pas sa peine en une détention à perpétuité. Mais jusqu’au printemps 1947, domine la volonté de maintenir la coalition de Front National et de travailler en bonne intelligence à l’application du programme de Košice. La Tchécoslovaquie répond même positivement à la proposition américaine de plan Marshall et doit être représentée à la Conférence de Paris de lui 1947. Mais, signe du retournement de tendance, une délégation tchécoslovaque, comprenant le ministre des Affaires étrangères Jan Masaryk, se rend à Moscou où Staline indique que l’URSS verrait d’un mauvais œil la participation tchécoslovaque au Plan Marshall : le pays s’en retire.

Le changement se précise lors la réunion qui fonde en septembre le Kominform, au cours de laquelle Andreï Jdanov théorise la division du monde entre les camps impérialiste et anti-impérialiste. Le parti communiste yougoslave, au pouvoir dès 1945, y critique la pusillanimité du PCT, encouragé à prendre le pouvoir. Le PCT, qui fait face à un mécontentement grandissant dans le pays en raison des difficultés économiques et peut craindre les prochaines élections, se montre plus agressif mais espère que se constituera pour les législatives de mai 1948 une liste unique de Front National qui maintiendrait le gouvernement en place.

Février 1948, ou le « Vítězný únor » (Février victorieux).

La prise de pouvoir par les communistes.

Les événements de février 1948 sont la conclusion de l’évolution des derniers mois. Le point de départ en est le remplacement de commissaires de police de Prague par le ministre de l’Intérieur communiste Václav Nosek, sans accord du gouvernement, donc de façon illégale. Cela provoque un conflit au sein de l’équipe gouvernementale.

Le 20 février, après trois jours de crise gouvernementale où les douze ministres non-communistes ont refusé de participer aux réunions du conseil, ceux-ci démissionnent. Leur plan est que le président Beneš, qui dispose d’une grande autorité morale et leur a accordé son appui, considérant l’état de crise politique, nomme un gouvernement intérimaire en attendant des élections anticipées qui devraient être défavorables au PCT ; sinon, il refusera leur démission.

Mais le chef du gouvernement, Gottwald, propose alors à Beneš qui le reçoit l’après-midi de remplacer les démissionnaires par des communistes ou des sociaux-démocrates, ces derniers n’ayant pas boycotté les dernières séances du conseil des ministres. Dans le même temps, le PCT décide d’organiser pour le lendemain une grande manifestation place de la Vieille Ville. La pression exercée sur Beneš, affaibli et malade, le convainc qu’il existe un risque de guerre civile : déjà, le PCT arme des milices ouvrières, suscite la formation de comités d’action du Front National et le 24 février, une grève générale commence. Les dirigeants des partis non-communistes ont sous-estimé la capacité de mobilisation du PCT.

Beneš accepte les démissions des ministres non-communistes le 25 février. En suivant la proposition de Gottwald, il accepte que ces derniers soient remplacés. Le nouveau gouvernement de Front national que mène Gottwald ne comprend que des communistes et quelques autres, surtout des sociaux-démocrates, acquis au changement en cours ; Jan Masaryk, le fils du fondateur de la Tchécoslovaquie, sans étiquette, reste toutefois ministre des Affaires étrangères.

Le processus se poursuit : l’épuration commence aussitôt, ainsi que le départ en émigration de nombreux opposants. Le 10 mars, Jan Masaryk est retrouvé mort : il se serait suicidé en sautant d’une fenêtre du Ministère des Affaires étrangères. Ce même jour, Gottwald présente un programme d’action devant l’Assemblée nationale constituante, où seuls siègent les députés communistes ou membres consentants des formations qui participent au nouveau gouvernement. Le Parti social-démocrate fusionne ensuite avec le PCT. Le 9 mai, une nouvelle constitution est adoptée, qui fait de la Tchécoslovaquie une démocratie populaire. Le 30 mai, des élections législatives ont lieu, qui confirment la prise de pouvoir par les communistes : une liste unique de Front National l’emporte avec 90 % des voix. Le Front National est en effet maintenu, ce qui donne une image de pluralisme au régime, mais les petits partis qui subsistent (le Parti populaire tchécoslovaque ou le parti socialiste national tchèque par exemple) sont inféodés au PCT. Pour ne pas avoir à ratifier la nouvelle constitution, Beneš démissionne le 7 juin. Il décède le 3 septembre, et ses funérailles sont l’occasion d’une dernière manifestation de soutien à la démocratie.

 

Conséquences et interprétation.

Ce « Coup de Prague », qualifié de « Février victorieux » (Vítězný únor) par le régime qui s’installe alors, a l’apparence d’une crise gouvernementale qui se déroule dans un climat révolutionnaire ; il est aussi aujourd’hui qualifié de coup d’Etat en tchèque (státní převrat). D’une part, tout semble s’être joué entre les membres du gouvernement de Front National, les communistes réussissant en dernier ressort à convaincre le président de la République d’accepter la démission des non-communistes qui pensaient avoir le soutien de Beneš. D’autre part, alors que l’armée et la police étaient sous le contrôle du PCT, la pression exercée par les manifestants, les milices du parti et les comités d’action du Front National ont conduit Edvard Beneš à céder.

L’URSS est en retrait de ces quelques journées, même si Valerian Zorine, vice-ministre des Affaires étrangères d’Union soviétique et l’année précédente encore ambassadeur à Prague, est dépêché dans la capitale tchécoslovaque le 19 février ; il est surtout clair que depuis l’automne 1947 il n’est plus question pour Moscou de laisser la Tchécoslovaquie dans cette situation d’entre-deux, et encore moins de lui permettre d’opter pour l’Ouest. Désormais, il faut choisir son camp.

A l’Ouest, le Coup de Prague provoque la stupeur, car le PCT apparaissait comme modéré, et la Tchécoslovaquie avait l’image d’un pays proche de l’Europe occidentale ; elle devient ce que Kundera appellera plus tard un « Occident kidnappé ».

Mais c’est bien un régime communiste, et plus encore stalinien, qui s’installe : outre la poursuite des nationalisations et expropriations, le parti communiste détient le monopole du pouvoir, la Tchécoslovaquie rejoint le bloc soviétique avec les autres démocraties populaires, la censure est introduite, une répression violente s’abat sur la société et les anciennes élites politiques (la députée socialiste nationale Milada Horáková est ainsi exécutée en juin 1950), et en 1952 les procès de Prague conduisent le processus de purges jusqu’au sein de l’appareil du PCT ; l’un des condamnés de ces procès, Rudolf Slánský, est aussi l’un des acteurs du Coup de Prague.

 

Bibliographie.

  • Roman Krakovsky, L'Europe centrale et orientale. De 1918 à la chute du mur de Berlin, Paris, Armand Colin, 2017, 312 p.
  • Antoine Marès, Alain Soubigou, L’Europe centrale dans l’Europe du XXe siècle, Paris, Ellipses, 2017, 336 p.
  • Milan Kundera, La vie est ailleurs, Paris, Gallimard, 1973 (écrit en tchèque en 1969 sous le titre Život je jinde).
  • Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli, Paris, Gallimard, 1979.

 

Documents

  • La situation de la Tchécoslovaquie en 1947, entre Est et Ouest

Rien n’est plus caractéristique de la Tchécoslovaquie d’aujourd’hui que le fait qu’on y éprouve toujours la même surprise... Quand on vient de l’Ouest, on doute que l’on se trouve déjà à l’Est. Si la démocratie, comme l’a dit Roosevelt, est l’absence de crainte, la Tchécoslovaquie est, extérieurement du moins, une démocratie. Les nombreux vendeurs de journaux de Václavské náměstí [Place Venceslas] n’offrent pas seulement les journaux anticommunistes du parti de Benes. Ici, on peut encore acheter tous les journaux étrangers que l’on désire, depuis l’hebdomadaire réactionnaire français Carrefour jusqu’au Daily Mail, ultra-conservateur de Londres.

Dans les grands cinémas de Bratislava, on représente aujourd’hui presque exclusivement des productions d’Hollywood : « Citizen Kane », « The Great Dictator » et « Lost Week-End ».

Die Weltwoche (journal allemand de la zone occidentale), janvier 1947

  • Le témoignage de Léon Blum sur le « coup de Prague »

À Prague, le Parti social-démocrate semblait intact, et aussi le Parti socialiste national de Benes, et aussi la démocratie chrétienne. Comment toute cette armature s’est-elle disloquée, volatilisée ? On ne parvient pas à le comprendre. Le coup d’État reste un coup de théâtre mystérieux.

Pour la social-démocratie, en particulier, que s’est-il passé ? Le Congrès de Brno ne remonte qu’à peu de mois et une majorité de résistance s’en était dégagée après un débat solennel. Comment cette majorité s’est-elle trouvée renversée ? Comment Lausman, le vainqueur de Brno, a-t-il été réduit à l’impuissance par Fierlinger, son rival vaincu ? Pour quelles raisons Lausman a-t-il signé avec Fierlinger un pacte, qui n’était qu’une capitulation, et a-t-il personnellement pris place dans le nouveau cabinet Gottwald ? Est-ce un effet panique du terrorisme policier, une sorte de fascination collective ? Est-ce une soumission docile au fait accompli ? Le noyautage communiste avait-il, ces derniers mois, gâté la social-démocratie du dedans, comme un fruit ? Rien ne nous a éclairés à cet égard... La succession catastrophique des événements reste une énigme.

Léon Blum, dans L’œuvre de Léon Blum, Paris, Ed. Albin Michel, 1958

  • Le coup de Prague vu par l’ambassadeur Maurice Dejean, 18 mars 1948

« (…) Dans l’organisation d’un bloc économique, politique et militaire, aux ressources et aux énergies étroitement conjuguées, l’URSS a acquis une avance marquée sur les Puissances occidentales. À l’est s’est formé un groupement d’États dont chacun est dirigé par le parti communiste et dont l’ensemble forme un instrument docile aux mains de Moscou, la vieille cité russe prenant de plus en plus figure, à l’égard de tous les pays communisés, de capitale fédérale. (…)

Pratiquement, l’installation d’un gouvernement communiste à Prague signifie que le Haut Commandement soviétique peut disposer désormais, à son gré, de l’armée tchécoslovaque ainsi que des formidables positions stratégiques que représente le plateau de Bohême et des facilités qu’offre le couloir Morave. La même remarque s’applique à tous les Etats de l’Europe centrale et balkanique. L’unité de direction politique réalisée par la mainmise sur ces pays du parti communiste, qui les étreint tous dans un corset de fer, présente au point de vue de la préparation et de la conduite de la guerre, des avantages considérables. En Europe centrale et orientale, une coordination étroite est déjà obtenue dans la direction des affaires économiques, politiques et militaires, alors qu’à l’ouest, les Etats qui voudraient endiguer les progrès du communisme et de l’URSS, se présentent encore, dans la plupart des domaines, en ordre dispersé.

Dans ces conditions, il est clair que les mesures prévues par le plan Marshall sont radicalement insuffisantes pour faire face à la situation. (…) Si l’on veut empêcher que les troupes soviétiques ne se portent un jour de l’Elbe au Rhin, et de là à la côte atlantique, il convient d’envisager sans délai l’établissement d’une ligne d’arrêt judicieusement choisie et l’organisation concertée d’une défense assignant à chaque puissance intéressée des tâches proportionnées à ses moyens. Un pareil rempart ne saurait être constitué uniquement par des crédits ou même par des documents diplomatiques, si bien conçus qu’ils soient. Il doit être fait d’hommes et d’acier. C’est seulement à l’abri d’une telle ligne, et sous la protection d’un tel système défensif que pourrait s’opérer rationnellement et utilement la restauration économique de l’ouest européen. Il semble donc qu’il faille renverser les termes du plan Marshall. L’idée maîtresse de ce plan était de restaurer l’économie des pays de l’Europe occidentale afin de leur permettre d’asseoir, sur une base solide, une politique de défense commune en face de la poussée soviétique et communiste. Il apparaît aujourd’hui que seule, l’adoption immédiate d’une politique de défense concertée et comportant une participation active et adéquate des principales puissances intéressées pourrait permettre la mise en œuvre du plan Marshall.

L’un des facteurs les plus inquiétants de la situation internationale est la très grande disproportion entre les forces militaires soviétiques et les forces des Puissances occidentales stationnées ou disponibles sur le continent européen. En ce qui concerne les effectifs terrestres américains, cette disproportion est de UN à SEIZE. Elle est beaucoup plus grande encore si, au lieu de considérer le nombre global d’hommes de chaque côté, on compare les chiffres des grandes divisions. Elle est aggravée par la supériorité numérique – peu connue, mais trop réelle – de l’aviation soviétique sur l’aviation américaine, l’armée de l’air soviétique comptant actuellement trois fois plus d’appareils que l’armée de l’air des Etats-Unis. Elle est encore accentuée par a pauvreté des effectifs britanniques très réduits en raison des difficultés financières. Elle pèse lourdement sur les destinées de l’Europe et entre certainement pour une large part dans l’intransigeance dont l’URSS a fait preuve jusqu’ici au cours des négociations internationales et dans la désinvolture avec laquelle elle se comporte à l’égard de l’opinion mondiale, hier à Bucarest et à Prague, aujourd’hui à Helsinki, demain peut-être à Oslo, à Copenhague ou à Stockholm. En outre, la supériorité quantitative des forces aériennes soviétiques diminuerait considérablement, dans la phase initiale d’un conflit, les avantages que peuvent attendre les Etats-Unis de leur avance dans le domaine des engins atomiques, ceux-ci ne pouvant guère, jusqu’ici, être transportés que par avions.

(…) En outre, étant donné la force du parti communiste français, le début des hostilités pourrait être chez nous le signal de graves troubles intérieurs tandis qu’une invasion pourrait amener la formation d’un gouvernement insurrectionnel.

La sécurité extérieure comme la sécurité intérieure de l’Etat exige donc que les mesures les plus rigoureuses soient prises pour s’assurer qu’aucun groupement politique ne dispose d’armes ou de formations paramilitaires, telles que les milices d’usine. Elle exige également que la police ne devienne l’instrument d’aucun parti. Ce sont là des conditions préalables à l’établissement de tout système défensif sérieux.

Pour les raisons indiquées plus haut, il est permis de craindre qu’un conflit éclatant dans les circonstances actuelles ne soit marqué pour l’URSS par d’importants succès initiaux.

(…) Les puissances occidentales se trouvent ainsi placées devant une dangereuse alternative :

a) ou laisser subsister l’actuelle disproportion entre leurs forces terrestres et aériennes et celles dont l’URSS dispose sur le continent européen, notamment en Allemagne, et maintenir ainsi l’occident en état d’infériorité militaire et par conséquent, de grave insécurité,

b) ou modifier progressivement, mais d’une façon assez rapide et assez substantielle pour être efficace le rapport des forces (effectifs et matériel) actuellement en présence sur le continent européen, et risquer ainsi de faire naître dans l’esprit des dirigeants soviétiques l’idée qu’ils pourraient avoir avantage à précipiter les événements.

Entre les deux écueils, il n’est sans doute pas facile de discerner la voie à suivre.

Une issue à ce dilemme consisterait peut-être à accompagner le renforcement – aussi réel, aussi prompt mais aussi discret que possible – de la position militaire des puissances occidentales en Europe par un effort soutenu et dans une certaine mesure spectaculaire, à la fois sérieux et exempt d’illusions, en vue de remettre à flot les négociations quadripartites, si problématique que puisse apparaître le succès d’une telle entreprise.

Il y aurait peut-être là un moyen de masquer les mesures militaires dont l’adoption rapide s’impose et de tenter une dernière chance d’enrayer une évolution qui, à la lumière des événements de Prague, risque de s’orienter, dans un délai qui peut être assez bref, vers une nouvelle conflagration mondiale. »

Archives du ministère des Affaires étrangères (La Courneuve), Archives privées et papiers d’agents, Henri Bonnet, volume 1, Télégramme n° 327, Prague, 18 mars 1948, au sujet des événements de Prague et de la situation internationale