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L’année 1989 dans le monde

Les célébrations du bicentenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1989, soulignent symboliquement l’un des aspects saillants de l’année 1989, l’affirmation de la démocratie dans le monde : la présence de nombreux chefs d’Etat à Paris donne l’impression de voir s’affirmer des valeurs universelles, et la présence dans la tribune officielle d’étudiants chinois rescapés du massacre de Tiananmen le mois précédent rappelle l’actualité de ce combat. Temps fort de cette année, le 9 novembre à Berlin, la « chute du Mur » confirme et résume à elle seule la force des révolutions démocratiques en cours.

Cette année-là, le symbole de ce 14 juillet rencontre la réalité. De ce moment démocratique inédit, on retient donc d’abord la fin des « démocraties populaires », mais la démocratie semble triompher ailleurs et partout dans le monde, tant en Amérique latine, avec par exemple la fin de la dictature Stroessner, qu’en Afrique du Sud, où l’apartheid est démantelé. Avec la désagrégation du bloc soviétique en Europe, le monde vit aussi un moment-clé de la fin de la guerre froide ; l’année 1989 sera également celle de la paix, et avec cette victoire concomitante de la démocratie et de la paix, d’aucuns voient déjà le début de la « fin de l’histoire ».

Pourtant, au-delà des symboles et de la réalité des événements du moment, apparaissent aussi en cette année 1989 des limites à cet unanimisme. Comment comprendre l’évolution de la Yougoslavie ou la réaction du pouvoir du Parti communiste chinois dans ce contexte ? D’autres événements qui marquent cette année 1989, comme la fatwa qui frappe l’écrivain Salman Rushdie, rappellent que le nouvel ordre mondial à venir sera plus complexe qu’imaginé.

Par Jean-Philippe Namont, professeur en CPGE au lycée Balzac et chargé de missions d'inspection

L’année 1989, ou le triomphe de la démocratie

L’année 1989 évoque d’abord la chute des démocraties populaires d’Europe centrale. Les réactions des partis communistes à la politique de Gorbatchev, glasnost et perestroïka, y sont variables d’un pays à l’autre. En Bulgarie, Todor Jivkov accepte le principe de réformes économiques, mais refuse tout changement politique. Erich Honecker en RDA, Gustáv Husák en Tchécoslovaquie ou encore Nicolas Ceausescu en Roumanie sont hostiles au changement. C’est de Pologne et de Hongrie que celui-ci vient : ces deux démocraties populaires, qui avaient montré dans le passé des velléités réformatrices (dès l’octobre polonais de 1956, lequel avait entraîné la révolte hongroise de novembre), amorcent une transition démocratique avant les autres.

En Pologne, où la situation économique est préoccupante en raison notamment d’un fort endettement, le mécontentement s’appuie sur l’existence clandestine d’une dissidence incarnée par le syndicat Solidarność (Solidarité), que soutient indirectement l’Église catholique du pape polonais Jean-Paul II. Le général Jaruzelski n’a d’autre choix que de négocier avec le syndicat en janvier 1989 : c’est la « table ronde » qui dure jusqu’en mars et que l’URSS de Gorbatchev n’empêche pas. Jaruzelski, qui a accepté de légaliser Solidarność, lui donne la possibilité de participer à des élections parlementaires anticipées.

Prévues pour le printemps, elles sont libres et doivent permettre au Parlement d’élire ensuite un président de la République dont le poste est ainsi créé. Le Sénat, dont le rôle est limité, doit être librement élu, tandis que 35% des sièges de la Diète sont réservés à l’opposition, et 65% au Parti ouvrier unifié polonais. Une campagne électorale libre mène en juin 1989 à une nette victoire de l’opposition : Solidarność s’adjuge 99% des sièges au Sénat, et tous les sièges réservés à l’opposition à la Diète.

Cela aboutit à une forme de cohabitation : les deux Chambres élisent Jaruzelski président de la République, mais à une voix de majorité, et celui-ci nomme comme chef d’un gouvernement de coalition un membre de Solidarność, Tadeusz Mazowiecki ; il garde quelques ministres communistes, dont ceux de l’Intérieur et de la Défense. Pour la première fois dans le bloc soviétique, le premier ministre d’une démocratie populaire n’est pas communiste. Ce n’est cependant que le 22 décembre 1990, à la démission de Jaruzelski, que Lech Walesa, le fondateur de Solidarność, est élu président et amorce une évolution vers l’économie de marché.

En Hongrie, dans un contexte économique difficile, l’aile réformiste du Parti socialiste ouvrier hongrois (le Parti communiste hongrois, PCH) s’impose en mai 1988 en écartant János Kádár qui dirigeait le pays depuis novembre 1956. Dans un premier temps, le gorbatchévien Károly Grosz amorce à la tête du PCH une libéralisation progressive, mais qui va vite le déborder. Le multipartisme est accepté dès février 1989 et des partis d’opposition sont autorisés. En mai, le rideau de fer à la frontière autrichienne commence à être démantelé. Symbole fort, sont célébrées en juin les obsèques solennelles d’Imre Nagy, le chef du gouvernement de 1956 exécuté en 1958.

Dans un second temps, en juin-juillet 1989, les plus réformateurs l’emportent au PCH, et mettent Grosz en minorité au sein d’une direction collégiale : c’est donc le parti lui-même qui prépare le retour à l’économie de marché, réunit une table ronde avec l’opposition en vue d’élections libres pour 1990. En octobre 1989, le parti devient le Parti Socialiste hongrois (les communistes qui refusent les changements forment le Parti ouvrier hongrois), et donne à l’État le nom de République de Hongrie : ce n’est plus alors une démocratie populaire. Aux premières élections libres de mars et avril 1990, les communistes sont laminés en n’ayant aucun élu, et le pouvoir passe au Forum démocratique et à un gouvernement de coalition de centre-droit, investi par le Parlement le 23 mai 1990.

L’évolution de l’URSS depuis 1985, l’exemple de la Pologne et de la Hongrie et la très forte pression populaire entraînent la fin des autres démocraties populaires et du bloc soviétique.

En RDA, le pays du Mur, où malgré la pression de Gorbatchev Erich Honecker refuse toute perestroïka, celui-ci croit seulement utile de satisfaire certains besoins de consommation. A l’été 1989, les Allemands de l’Est profitent de l’ouverture du rideau de fer entre la Hongrie et l’Autriche pour passer en RFA (avant pour certains d’investir les ambassades de RFA à Prague et Varsovie). En octobre, Gorbatchev est reçu à Berlin-Est pour les quarante ans de la RDA : il y est acclamé par la population aux cris de « Wir sind das Wolk », « Gorbi », « Freiheit ». Des manifestations populaires ébranlent bientôt le régime, comme celles du lundi à Leipzig. Le 18 octobre, Erich Honecker est évincé et remplacé par Egon Krenz, qui multiplie les concessions (changement de gouvernement et de la direction du parti, promesses de réformes et de la tenue d’élections libres).

Le tournant a lieu le 9 novembre, quand Krenz annonce aux autres membres du SED la possibilité, dès le 10, de se rendre à l’étranger sans conditions pour tout citoyen faisant une demande de visa de voyage à titre personnel. Mais en fin de journée, lors d’une conférence de presse retransmise en direct à la télévision est-allemande, le porte-parole du parti Günter Schabowski répond à une question d’un journaliste italien à ce sujet (« Les autorisations seront données dans de brefs délais. Les services compétents de la Volkspolizei ont pour ordre d’accorder immédiatement les autorisations de quitter le territoire (...). Les sorties du pays sont possibles par tous les points de passage de la RDA vers la RFA comme vers Berlin-Ouest »). Quand on lui demande quand cela entre en vigueur, hésitant, il ajoute « Pour autant que je sache, cela entre en vigueur… c’est maintenant, immédiatement ». Les Berlinois de l’Est se rendent immédiatement sur place et le Mur, désormais inutile, tombe.

Les choses vont ensuite très vite : en décembre 1989, le rôle dirigeant du parti SED est aboli, le comité central et le bureau politique se dissolvent, et la STASI, la police politique, est aussi dissoute.

En Bulgarie, Todor Jivkov a en 1988 écarté du pouvoir les réformateurs. Mais le 10 novembre 1989, il démissionne du secrétariat général du PC bulgare. Il est remplacé par un réformateur, Petar Mladenov, qui engage des réformes et abolit la censure. Mais ce n’est en 1990 que les changements majeurs ont lieu : en janvier, le Parlement abolit le rôle dirigeant du parti communiste, qui devient le Parti socialiste bulgare et l’emporte aux élections de juin, et le 15 novembre la Bulgarie cesse d’être une démocratie populaire en devenant la « République de Bulgarie ».

En Tchécoslovaquie aussi, la situation semble bloquée : en 1988, Gustáv Husák (au pouvoir depuis 1968) est remplacé à la tête du parti par Miloš Jakeš, l’homme de la « normalisation », et reste Président de la république. Le 15 janvier 1989 encore, une manifestation à la mémoire de Jan Palach, à Prague, est durement réprimée ; Václav Havel est emprisonné.

A l’automne, l’agitation reprend : le 16 novembre, une manifestation pacifique d’étudiants a lieu à Bratislava, et le lendemain ce sont les étudiants pragois qui descendent dans la rue, malgré la répression policière. Sous l’impulsion de Havel, un Forum civique propose aux autorités de négocier. Le 27 novembre une grève générale conduit des millions de personnes dans les rues des grandes villes. C’est une « révolution de velours ».

Le régime cède à la pression ; le Parlement abolit le rôle dirigeant du parti, un nouveau gouvernement est nommé où les communistes sont minoritaires, Husák démissionne de son poste de Président de la République et Václav Havel le remplace fin décembre, tandis qu’Alexander Dubček, l’homme du Printemps de Prague en 1968, est élu à la présidence du Parlement. C’est aux élections législatives de juin 1990 que le Forum civique obtient la majorité absolue des sièges.

En Roumanie, rien ne bouge jusqu’à l’automne et le 24 novembre 1989, Ceausescu est réélu à l’unanimité secrétaire général du parti communiste roumain. Mais le 16 décembre, des manifestations populaires ont lieu à Timisoara pour soutenir un pasteur protestant critique du régime : l’armée tire sur la foule. Le 21 décembre, une manifestation de soutien est organisée à Bucarest pour acclamer Ceausescu ; mais les « manifestants » huent le dictateur et les Bucarestois sortent dans la rue. Un Front de Salut National (FSN) est formé, tenant lieu de gouvernement provisoire, et obtient le soutien de l’armée. Cette dernière révolution centre-européenne de l’année 1989 se fait dans la violence : pendant trois jours, des éléments de la police politique, la Securitate, tirent sur la foule, et le 25 décembre, on annonce que le couple Ceausescu a été jugé, condamné à mort et immédiatement exécuté.

Le FSN, dirigé par Ion Iliescu, un ancien membre éminent du Comité central tombé en disgrâce en 1971, promet des élections des élections démocratiques pour le mois de mai 1990, mais réprime l’opposition et les manifestants qui le contestent, faisant intervenir l’armée et la police, voire des mineurs appelés à Bucarest. Le FSN l’emporte en mai et Iliescu devient Président de la République. L’issue de cette révolution roumaine en limite donc la portée démocratique.

 

Mais en cette année 1989, la démocratie progresse ailleurs dans le monde, et d’abord en Amérique latine.

Après 20 ans de dictature militaire, le Brésil poursuit sa transition démocratique entamée en 1985 : la première élection présidentielle au suffrage universel se tient en décembre 1989 avec la victoire de Fernando Collor de Mello.

Le 3 février 1989, un coup d’État militaire au Paraguay mené par le général Rodriguez met fin aux 35 ans de la dictature Stroessner ; pour légitimer son coup d’Etat, Rodriguez fait organiser une élection présidentielle en mai, qu’il remporte, tandis que son parti Colorado gagne la majorité au Congrès, mais une opposition peut néanmoins s’organiser.

Au Chili, un référendum s’est tenu le 5 octobre 1988 pour maintenir Pinochet pour 8 années de plus : mais la victoire du non, à 56% des voix, conduit le chef de la junte à s’effacer et à accepter des réformes constitutionnelles démocratiques, validées par un référendum en juillet 1989 ; des élections générales conduisent le 14 décembre à l’élection comme président de la République de Patricio Alwin (Démocratie chrétienne), soutenu par la gauche et le centre.

Au Nicaragua, l’année 1989 est celle d’une transition vers la démocratie. Dans ce pays en proie au conflit entre le président sandiniste Daniel Ortega et la guérilla des Contras, un accord en 1988 aboutit au désarmement des Contras contre la promesse du régime sandiniste d’une démocratisation du pays : les premières élections libres auront lieu en février 1990.

Le Panama est dirigé de fait par le général Noriega, qui invalide l’élection de mai 1989 pour se maintenir son pouvoir : le 20 décembre, les Etats-Unis dont il avait été la créature mènent l’opération Just Cause et le renverse, permettant un timide et très lent processus démocratique de s’enclencher.

En août 1989, en Afrique du Sud, le président Pieter Botha démissionne et Frederik de Klerk lui succède, qui va immédiatement approfondir les négociations avec l’ANC : c’est en février 1990 que l’ANC est légalisé et Nelson Mandela libéré, prélude à un véritable démantèlement de l’apartheid.

La Chine n’est pas à l’écart de ce processus. Les étudiants de Pékin investissent la place Tiananmen en avril pour rendre hommage à Hu Yaobang, ancien Secrétaire général du Parti communiste chinois jusqu’en 1987 et réformateur, qui vient de mourir : on y débat de la nécessaire libéralisation du régime, on y signe des pétitions. Le 26 avril, un éditorial du Quotidien du peuple, en fait écrit par Deng Xiaoping, dénonce les manifestants étudiants comme des « fauteurs de troubles », inspirés par des « amère-pensées contre-révolutionnaires » : dès lors, les manifestants vont vouloir que le parti désavoue ce texte et par là-même Deng Xiaoping, afin de favoriser les réformes politiques, c’est-à-dire la démocratisation de la Chine.

Le 27 avril, une manifestation réunit 100 000 personnes, avant qu’un forum permanent ne s’installe place Tiananmen, tandis que le mouvement essaime en province, notamment à Shanghai. Le 4 mai, le secrétaire général du PCC, Zhao Ziyang, montre sa préférence pour le dialogue avec les manifestants.

Deux mille étudiants pékinois entament une grève de la faim à partir du 13 mai, soutenus le 17 mai par peut-être deux millions de Pékinois qui manifestent et montrent ainsi une très forte volonté de changement. Le pouvoir du Parti communiste est menacé s’il ne satisfait pas le désir de démocratisation de la Chine.

 

L’année 1989 annonce, après la guerre froide, un nouvel ordre mondial

 

La paix s’installe en Europe avec la fin de la guerre froide, consécutive aux changements survenus en URSS en en Europe centrale. Gorbatchev, qui parle depuis 1985 de la « maison commune européenne », précise sa pensée dans un discours devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg le 6 juillet, tandis que la fin des démocraties populaires laisse entrevoir la possibilité d’une réunification européenne.

Mais dès la fin de l’année 1989, c’est la réunification allemande qui est envisageable et avec elle la résolution de la « question allemande » : en décembre, le Chancelier Kohl est reçu en RDA. Mais c’est en 1990 que cette amorce de rapprochement entre les deux Etats est confirmée : les premières élections libres en RDA en février donneront 40% des voix à l’Alliance pour l’Allemagne rassemblant les partis conservateurs tandis que le SED s’effondre à 20% des suffrages. En avril, le chrétien-démocrate Lothar de Maizière forme un gouvernement de coalition. La réunification intervient sous la forme, le 1er juillet, de l’Union économique et monétaire, puis le 4 octobre 1990 de l’union politique, aboutissement de la rupture de 1989.

La fin des démocraties populaires rend par ailleurs possible un élargissement, certes encore lointain, de la CEE, alors que celle-ci progresse vers la monnaie unique : le plan Delors, adopté au sommet de Madrid en juin 1989, prévoit les étapes qui doivent mener à la création d’une monnaie unique émise par une banque centrale européenne. Les premières négociations d’adhésion des anciennes démocraties populaires ne commenceront qu’en 1994, pour n’aboutir que dix ans plus tard, en 2004.

 

D’autres théâtres d’affrontements liés à la guerre froide bénéficient de la détente des relations internationales, qui marque un apogée en cette année 1989.

En février s’achève le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, après une décennie d’occupation et de guerre. Mais pour l’Afghanistan, le retour à la paix n’est pas au rendez-vous : la guerre civile qui oppose les factions militaires qui avaient résisté à l’occupant soviétique prend le relais.

Le 30 avril 1989, alors que le Vietnam a annoncé le retrait prochain de ses troupes du Cambodge, la constitution est révisée ; une conférence de l’ONU se tient à Paris en août, mais ce n’est qu’au début des années 1990 que le pays sortira de la guerre civile issue à la chute du régime des Khmers rouges en 1979, par le biais d’une mission de l’ONU. 

Les relations sino-soviétiques, qui avaient été marqué par une rupture idéologique et géopolitique depuis les années 1960, connaissent une réconciliation spectaculaire : en mai, Gorbatchev se rend à Pékin pour un sommet permettent à la Chine et à l’URSS de renouer des relations amicales.

Le 22 juin, la guerre civile qui a commencé en 1975 en Angola et oppose le MPLA du président Dos Santos, soutenu par l’URSS et Cuba, à l’UNITA de Jonas Savimbi, soutenu par les Etats-Unis et l’Afrique du Sud, semble s’achever par une réconciliation (déclaration de Gbadolite).

Le 2 décembre 1989, au sommet de Malte entre Gorbatchev et George Bush, ceux-ci s’accordent pour déclarer que la guerre froide est terminée.

D’autres conflits dans le monde semblent trouver une résolution, y compris au Moyen-Orient.

Le 14 mai, le premier ministre d’Israël Yitzhak Shamir propose un plan proposant des négociations sur le statut des territoires palestiniens occupés sur la base des accords de Camp David, mais assorti de conditions comme le refus d’un Etat palestinien intégrant la bande de Gaza et la région frontalière avec la Jordanie et l’exigence que les négociateurs palestiniens soient issus d’élections et non de l’OLP : le plan est accepté par le secrétaire d’Etat américain James Baker sans qu’il ne valide pour autant l’idée d’un Grand Israël, tandis que Yasser Arafat consent à des négociations sous conditions (notamment le retour des réfugiés et le retrait militaire israélien). Il faudra attendre encore avant que l’on aboutisse aux Accords d’Oslo, en 1993.

L’année 1989 met par ailleurs un terme à la guerre civile qui avait commencé en 1975 au Liban. Le 22 octobre, les députés libanais issus de tous les camps en présence signent les Accords de Taëf, du nom de cette ville saoudienne où se tiennent des pourparlers sous la protection de l’Arabie Saoudite, de l’Algérie et du Maroc. Les accords, s’ils ne sont pas intégralement et immédiatement respectés, s’ils sont par ailleurs contestés ou rejetés, en particulier par le général Aoun qui dirige le gouvernement libanais, marquent le début d’une désescalade dans le conflit libanais en prévoyant le désarmement des milices ainsi que des changements constitutionnels permettant un équilibre entre chrétiens et musulmans.

 

L’année 1989 et la complexité du nouvel ordre mondial

 

L’exemple libanais illustre l’illusion d’optique qu’il y aurait à voir 1989 comme l’année de la démocratie et de la paix. A contre-courant, des tensions subsistent, à commence par le Moyen-Orient.

L’Iran, sorti l’année précédente de son conflit avec l’Irak de Saddam Hussein, continue d’incarner un islamisme politique hostile à l’Occident : on réagit en février 1989 à la décision de l’ayatollah Khomeiny de lancer une fatwa contre l’écrivain britannique Salman Rushdie qui le condamne à mort pour blasphème et apostasie après la publication de son roman Les versets sataniques. Et si Khomeiny meurt le 3 juin, le régime qu’il dirige depuis 1979 est installé : en août, Hachemi Rafsandjani, conservateur, est élu à la présidence de la république islamique, tandis que son prédécesseur Ali Khamenei hérite des pouvoirs suprêmes du grand ayatollah, et montre vite qu’il sera le tenant d’une ligne conservatrice.

Le 30 juin, l’islamisme politique connait une victoire significative avec le coup d’Etat qui au Soudan mène Omar el Bechir au pouvoir, qu’il conservera jusqu’en 2019.

 

L’Afrique ne suit pas toute entière le chemin vers l’apaisement que connait l’Afrique du Sud.

En avril débute un conflit entre le Sénégal et la Mauritanie. Dans la région du fleuve Sénégal frontalière entre les deux pays, où vivent Mauritaniens et Sénégalais, les tensions dégénèrent : pillages et exactions contre les commerçants mauritaniens travaillant au Sénégal et les Sénégalais établis en Mauritanie, transfert de réfugiés, rupture des relations diplomatiques entre les deux pays marquent ce conflit, et les deux Etats ne rétabliront leurs relations qu’en 1992.

Autre tension dans la région, la Sénégambie qui rapprochait le Sénégal et la Gambie depuis 1981 et devait mener à une confédération entre les deux Etats est dissoute en août.

En Afrique de l’ouest, c’est à l’automne 1989 que commence la lutte armée du NPFL de Charles Taylor au Libéria, contre la dictature du président Samuel Doe : c’est le début de la première guerre civile qui durera jusqu’en 1997.

L’évolution de la situation en Chine contredit brutalement l’idée d’une marche irrépressible vers la démocratie que les premiers mois de 1989 pouvaient laisser imaginer. Le 17 mai, Zhao Ziyang est mis en minorité au Bureau politique du PCC : il en informe lui-même les étudiants de Tiananmen le 19. Le 20, la loi martiale est instaurée, mais le 21, l’armée est d’abord empêchée d’entrer dans Pékin par la foule et les soldats n’insistent pas.

Les dirigeants étudiants, qui ont compris qu’ils n’y avaient pas d’issue tentent de convaincre les étudiants d’évacuer la place, mais beaucoup restent et sont présents quand dans la nuit du 3 au 4 juin l’armée intervient brutalement, tirant à balles réelles et écrasant les tentes des derniers occupants de Tiananmen. Des affrontements d’une grande violence font près de 2 500 morts chez les étudiants, ouvriers et employés qui refusent de partir, et quelques dizaines chez les militaires.

L’agitation dure plusieurs jours et l’armée reprend le contrôle de la situation : l’image du jeune manifestant qui arrête un moment une colonne de chars, si elle fait le tour du monde et reste comme l’un des symboles de l’année 1989, ne doit pas faire oublier la réalité d’une répression violente et qui se poursuit les semaines suivantes contre les leaders du mouvement et les dissidents qui sont emprisonnés, exécutés, disparaissent sans laisser de traces ou sont contraints à fuir à l’étranger ; c’est le cas de Wuer Kaixi qui quelques semaines plus tard assistera au bicentenaire de la Révolution française à Paris. Le 23 juin, Zhao Ziyang est remplacé comme secrétaire général du PCC par le maire de Shanghai, Jiang Zemin, qui a su mettre un terme au mouvement dans sa ville. La Chine ne sera pas démocratique en 1989.

Elle n’est pas la seule à demeurer dirigée par un parti communiste ; c’est aussi le cas de Cuba, du Vietnam ou de la Corée du Nord.

Il n’est pas jusqu’à l’Europe qui ne connaisse un retour des tensions : la situation de la Yougoslavie illustre la résurgence du nationalisme sur son sol et avec lui le risque de guerre.

Le 28 juin 1989, pour le 600e anniversaire de la bataille de Kosovo Polje, date de la défaite du royaume de Serbie contre l’Empire ottoman, Slobodan Milošević prononce un discours nationaliste devant un million de Serbes, où il réclame l’unité du peuple serbe pour assurer sa « prospérité économique, politique, culturelle et sociale », sans exclure à l’avenir un nécessaire recours au combat armé, ceci dans une région de Serbie où la majorité de la population est albanophone.

Le nationalisme serbe ainsi exprimé provoque des réactions dans les autres républiques yougoslaves, à commencer par les partis communistes de Croatie et de Slovénie qui contestent l’organisation de la fédération yougoslave et la Ligue des communistes de Yougoslavie qui fédère ces partis.  La crise s’aggrave le 27 septembre 1989 quand la Slovénie réforme sa constitution en plaçant sa souveraineté avant celle de la fédération et affirme ainsi son droit à l’autodétermination : la Macédoine, puis la Croatie en décembre font la même démarche, et les trois républiques abolissent le rôle dirigeant du parti communiste. Un fondement de la Yougoslavie fédérale cède face aux nationalismes.

 

C’est lors de cet été 1989 que Francis Fukuyama se demande si le monde ne vit pas là la fin de l’Histoire avec le triomphe du libéralisme dans un article qui fera date, The end of History ? dans la revue The National Interest ; la revue française Commentaire le publie à l’automne.

Conclusion

L’année 1989 voit donc un spectaculaire progrès de la démocratie dans le monde : la pression des populations d’Europe centrale pour qui les démocraties populaires ont définitivement perdu toute légitimité conduit à des changements de régimes dans l’ensemble pacifiques, à l’image de la « Révolution de velours » tchécoslovaque. La confirmation de ces changements, cependant, vient parfois ensuite, en 1990 et 1991, même si l’on a parfois l’impression d’une transition qui aurait été très rapide en ces quelques mois de 1989. Pour les contemporains, au moins en Occident, ce tournant semble global : l’évolution de l’Amérique latine va dans le même sens et fait écho à ce qui se passe en Europe, le retrait de Pinochet au Chili soulignant l’ampleur du phénomène après seize ans de dictature ; le démantèlement du régime d’apartheid en Afrique du Sud, alors que la mobilisation pour la libération de Nelson Mandela avait été vive en Europe les années précédentes, est suivi avec espoir et parait prouver qu’aucun régime politique ne peut tenir face à la volonté populaire.

Autre raison d’être d’optimiste, la « chute du Mur » qui accompagne la fin des démocraties populaires marque la fin de la guerre froide après quarante années d’affrontement Est-Ouest, alors que depuis la fin des années 1970 la tension était redevenue vive. La paix qui s’impose aussi ailleurs dans le monde, comme le montre la fin de la guerre civile au Liban, apporte d’autres bienfaits ; l’ONU semble appeler un rôle plus important de régulation, et pour les Européens se dessine la perspective d’une réunification du continent.

D’autres événements qui se produisent semblent cependant aller à contre-courant de l’histoire : c’est le cas en Iran, seul représentant visible de l’islamisme politique et où Khomeiny meurt le 3 juin 1989, le jour même de l’écrasement de la révolte estudiantine de Tiananmen en Chine.

Au-delà, les changements attendus mettront du temps à se concrétiser. Dans les pays d’Europe centrale et orientale et sans même parler de l’Union soviétique, on entre dans une phase de construction très progressive de l’état de droit et de la démocratie ; l’adhésion à l’Union Européenne viendra seulement en 2004 pour les premiers d’entre eux, et l’élévation du niveau de vie sera également un long processus, réel mais contredit par l’augmentation des inégalités. Cette partie de l’Europe sera vite gagnée par les « illusions et désillusions de l’après-1989 », pour citer le dossier que consacre Esprit à l’année 1989 vingt ans après, et par « la mélancolie du réel ».

Moment-clé dans l’histoire du XXe siècle, tournant essentiel pour de nombreux pays et pas seulement en Europe, année où l’optimisme peut vaincre les craintes en l’avenir, l’année 1989 ne marque donc pas la « fin de l’histoire » mais semble lui donner un sens, mais aussi en rappeler la complexité.

 

Bibliographie

Dossier « Ce qui nous reste de 1989 », Esprit, octobre 2009 (https://esprit.presse.fr/tous-les-numeros/ce-qui-nous-reste-de-1989/777).

Pierre Grosser, 1989. L’année où le monde a basculé, Paris, éd. Perrin, coll. « Tempus », octobre 2019 (1re éd. août 2009), 732 p.

Roman Krakovsky, L'Europe centrale et orientale. De 1918 à la chute du mur de Berlin, Paris, Armand Colin, 2017, 312 p.

Patrick Michel (dir.), Europe centrale la mélancolie du réel, Paris, CERI / Autrement, 2004, 137 p.

Documentaire

Tian’anmen, de Ian Mac Millan et Audrey Maurion (France/USA/GB, 2019), en VOD sur Arte, ou visionnable sur YouTube.

Documents

« Les temps forts du bicentenaire de la Révolution française » avec l’INA

Déclaration du bureau politique du Comité central du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), Berlin, 8 octobre 1989

« Au lendemain du 40e anniversaire de la RDA, nous nous adressons à la classe ouvrière, aux paysans coopérateurs, aux scientifiques, aux artistes et à tous les intellectuels, à la jeunesse, aux fonctionnaires des organes de protection et de sécurité, à tous les citoyens de la République démocratique allemande. Le bureau politique du Comité central du parti socialiste unifié d’Allemagne remercie tous ceux qui ont édifié le socialisme sur le sol allemand et qui ont préparé le 40e anniversaire de la RDA par leurs efforts (…).

            Notre République démocratique allemande socialiste est l’œuvre du peuple tout entier. Elle s’est développée grâce au travail de ses citoyens (…), grâce à leur participation à la discussion, à l’action, aux décisions et aux responsabilités. C’est ensemble que nous avons bâti cette République socialiste [et] défendu dans de rudes épreuves son existence (…). Nous sommes et resterons des combattants résolus pour la paix.

            En compagnie de bons amis et de compagnons de lutte, nous avons pu célébrer solennellement le 40e anniversaire de la fondation de la RDA. La présence de nombreux invités venus du monde entier témoigne du prestige dont jouit notre pays dans la communauté des peuples. La ferme alliance avec le parti de Lénine et les peuples de l’Union soviétique a été réaffirmée une fois de plus, ce qui s’est exprimé par la présence du camarade M. S. Gorbatchev, secrétaire général du Comité central du PCUS, président du Soviet suprême de l’URSS. Le président de la République populaire de Pologne, W. Jaruzelski, le secrétaire général du Comité central du parti communiste de Tchécoslovaquie, M. Jakes, et de hauts représentants des autres pays socialistes frères ont manifesté leur solidarité avec l’Etat allemand socialiste de paix.

            La volonté politique de notre parti de construire une vie assurant l’avenir de chacun est devenue (…) la volonté consciente de millions de travailleurs (…). Le socialisme a besoin de chacun. Il offre de la place et des perspectives à tous. Il est l’avenir des générations montantes. C’est justement pour cela qu’il ne nous est pas indifférent que des gens qui travaillaient et vivaient ici aient rompu leurs attaches avec la République démocratique allemande. Nombre d’entre eux ont abandonné la sécurité que leur offre la patrie socialiste et l’avenir assuré de leurs enfants et d’eux-mêmes. Ils avaient grandi dans notre pays, avaient acquis ici leur qualification professionnelle et gagnaient bien leur vie. Ils avaient des amis, des collègues et des voisins (…). Les causes de leur décision (…), c’est aussi chez nous que nous devons les chercher (…).

            Beaucoup de ceux qui ont tourné le dos à notre République au cours des derniers mois, ont été les victimes d’une provocation de grand style. Il se confirme une fois de plus que l’impérialisme de la RFA ne se résignera jamais à l’existence d’un Etat socialiste sur le sol allemand, qu’il rompt des traités et ignore le droit international. Les milieux impérialistes voyaient dans le 40e anniversaire (…) le moment propice pour semer à travers une campagne haineuse de leurs mass-médias le doute sur le socialisme et ses perspectives. Ils cherchent à détourner l’attention de la question principale de notre époque, la sauvegarde de la paix (…). Et surtout, ils veulent reléguer au second plan leurs propres besoins de réformes et leur incapacité de les réaliser. Des rêves pangermaniques nourris par les sources revanchardes et néo-fascistes n’ont aucune chance de se matérialiser. Démagogie, débauchage et chantage ne sont pas des méthodes nouvelles (…). Et l’objectif de modifier l’ordre de paix en Europe par l’élimination du socialisme sur le sol allemand n’est pas nouveau (…). La RFA s’ingère dans les affaires intérieures de la RDA, s’arroge un « devoir de protection » des citoyens de la RDA. En remettant en question l’ordre d’après-guerre, la RFA décline la responsabilité commune de tout faire pour que le sol allemand ne soit plus jamais le berceau d’une guerre (…).

            A l’avenir non plus, nous ne permettrons pas que l’on porte atteinte au pouvoir des ouvriers et des paysans, aux valeurs, aux idéaux et aux acquis du socialisme (…). Et les centaines de milliers de révolutionnaires allemands, les patriotes allemands sincères, les millions de victimes du fascisme et du militarisme allemands ne sont pas les derniers auxquels nous en sommes redevables. C’est ce que nos amis de l’organisation du Traité de Varsovie et du monde entier attendent de nous.

            (…) Nous résolvons nous-mêmes les problèmes du développement du socialisme en RDA par un dialogue réaliste et une action politique commune dans un climat de confiance. Nul ne peut exercer un chantage sur le pouvoir socialiste des ouvriers et des paysans. Ceux qui cherchent et attisent sciemment la confrontation n’agissent pas dans l’esprit des intérêts du peuple, portent atteinte à la vie sociale et poursuivent des objectifs politiques très égoïstes. Les irresponsables qui troublent le calme et l’ordre public doivent s’attendre à ce qu’on leur demande pour qui ils travaillent (…).

            Le bureau politique se sait unanime avec la grande majorité de notre peuple dans son action. Ils sont des millions de gens à œuvrer, par leur travail acharné, par leurs initiatives et leurs suggestions, tout comme notre parti marxiste-léniniste, pour un socialisme qui accorde à tout le monde les mêmes droits et les mêmes chances, mais qui, naturellement, impose aussi les mêmes devoirs.

            C’est cette volonté de notre peuple, la force de notre parti agissant dans l’unité et la cohésion, l’alliance de toutes les forces de notre pays unies dans le front national et le bloc démocratique qui feront échouer aussi à l’avenir toute tentative de nos adversaires de liquider le socialisme dans notre patrie (…).

            Le SED a convoqué son XIIe Congrès. Comme l’a déclaré Erich Honecker, secrétaire général du Comité central du SED, président du Conseil d’Etat de la RDA (…), tous les citoyens de la République démocratique allemande sont invités à soumettre des idées et des propositions pour faire progresser le socialisme dans notre pays dans les années 90 (…).

            Nous voulons tous ensemble trouver une réponse à la question de savoir comment relever les grands défis de la prochaine décennie dans l’esprit des idéaux humanistes du socialisme [et] développer notre patrie de sorte que les besoins matériaux et culturels croissants de chacun soient toujours mieux satisfaits en fonction de son travail (…). L’enjeu, c’est un potentiel économique élevé et son utilisation au profit de tous, la coopération démocratique et la contribution engagée de tous, une offre élargie de produits et un salaire en fonction du travail fourni, des médias en prise sur la vie, des possibilités de voyage et un environnement sain. L’enjeu, c’est la contribution de notre pays à la sauvegarde de la paix dans le monde (…). Nous voulons tous ensemble franchir le seuil du prochain millénaire dans une RDA socialiste et forte.

            A la prochaine session du Comité central, nous soumettrons à notre parti et au peuple tout entier nos propositions pertinentes conçues dans l’esprit de notre conception stratégique de la continuité et du renouveau. Elles reposeront sur les milliers de discussions menées au sein du SED et sur les propositions et les réflexions qui nous sont parvenues des travailleurs de tout le pays. Toute opinion et toute proposition pour un socialisme attrayant en RDA ont leur importance (…).

            La démocratie socialiste offre toutes les formes et toutes les enceintes nécessaires à la discussion. Nous appelons à en faire davantage usage. Mais (…) nous sommes opposés aux propositions et aux manifestations faites dans le dessein de désorienter les gens ou de modifier les fondements constitutionnels de notre Etat. La République démocratique allemande, ce sont les citoyennes et les citoyens, qui, réunis dans une alliance démocratique et sous la conduite du SED, ont créé cet Etat pour leur bien. RDA, socialisme et paix, démocratie et liberté sont à jamais en symbiose. Rien ni personne ne nous fera dévier de cette voie.

            Plus que jamais, la coopération confiante est appelée à fournir des réponses communes dans l’intérêt de tous aux questions qui préoccupent beaucoup de gens et concernent chacun. Ces réponses, on ne saurait les trouver dans le passé capitaliste. L’existence du socialisme sur le sol allemand n’est pas négociable (…).

            Dans cet esprit, mettons-nous ensemble au travail, sachant par expérience que le socialisme doit être l’œuvre de tous. Par notre travail, nous contribuerons à la lutte pour le socialisme et la paix ».

 

Source : Documents d’actualité internationale, Ministère des Affaires étrangères, janvier 1990, n°1, Paris, La Documentation française.