Bandeau

Napoléon, de l’histoire à la légende

5 mai 1821 : Napoléon Bonaparte s’éteint à l’âge de 51 ans dans la solitude de Longwood, sur l’île de Sainte-Hélène. Deux siècles se sont écoulés depuis sa mort mais l’Aigle n’a cessé d’exercer, tant en France qu’à l’étranger, une fascination nourrie d’admiration ou de haine. Personnage politique et militaire majeur de l’histoire de France, Napoléon Bonaparte est aussi le héros d’une légende qu’il fait naître de son vivant et que les arts et les lettres ont alimentée au fil du temps.

La présente ressource, en lien avec les programmes d’histoire, d’histoire des arts et de lettres de la classe de première générale propose de faire réfléchir les élèves sur le mythe napoléonien au XIXème siècle. Il s’agit d’en comprendre les composantes et, par un regard critique, d’en saisir les enjeux hagiographiques.Par Marina Plus et Marie Cuirot, lycée Jules Ferry, Paris.

Comment s’est construit le mythe napoléonien au XIXe siècle ?

Objectifs

La place dans les programmes

BOEN spécial no 1 du 22 janvier 2019, le BOEN spécial no 6 du 31 juillet 2020 et le BOEN n°40 du 22 octobre 2020

Programme d’Histoire, tronc commun première

« Nations, empires, nationalités de 1789 au lendemain de la 1ère guerre mondiale »

Thème 1 : L’Europe face aux révolutions/chapitre 1. La Révolution française et l’Empire : une nouvelle conception de la nation (deuxième partie visant à montrer l’établissement par Napoléon Bonaparte d’un ordre politique autoritaire qui conserve néanmoins certains principes de la Révolution ; la diffusion de ces principes en Europe ; la fragilité de l’empire napoléonien qui se heurte à la résistance des monarchies et des empires européens ainsi qu’à l’émergence des sentiments nationaux ; le passage de la nation en armes à la Grande Armée.)

Programme d’Histoire des arts

Enseignement optionnel de la classe de première : « l’art du portrait en France, XIXème-XXIème siècle »

Programme de Lettres, classe de première

Le professeur “peut, dans la mesure du possible, établir des liens avec les programmes des enseignements artistiques et ceux d’histoire et il favorise le travail interdisciplinaire”

Le roman et le récit du XVIIIe siècle au XXIe siècle

En classe de première, le professeur veille à préciser et à approfondir l’étude interne de l’œuvre au programme, (œuvre au programme 2021 = Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830) à en varier les modalités et à la situer dans l’histoire de la littérature et dans son contexte. Il explique comment le roman ou le récit exprime, selon une poétique spécifique, une vision du monde qui varie selon les époques et les auteurs et dépend d'un contexte littéraire, historique et culturel, (il s’attache à la fois à l’étude de la représentation, à l’analyse de la narration, au système des personnages et aux valeurs qu’ils portent, ainsi qu’aux caractéristiques stylistiques de l’écriture et à la réception de l’œuvre).

Parcours : le personnage de roman, esthétiques et valeurs : Le parcours contribue « à situer l’œuvre étudiée dans son contexte historique et générique ». Tissant un jeu d’échos et construisant au fil des lectures des repères essentiels, le parcours permet une meilleure compréhension de l’œuvre et une étude plus efficace de ses enjeux les plus importants.

 

Articulation de la démarche

                         

 

Séance 1. Histoire/histoire des arts (1 heure)

Axe 1 : la construction du mythe par la peinture du vivant de Napoléon

  • Étude du portrait de Bonaparte franchissant le col du Grand-Saint-Bernard, David, 1802
  • Regard critique sur le message de l’œuvre picturale avec l’étude d’un extrait de Marengo, l’étrange victoire de Bonaparte, ouvrage de l’historien Jean Tulard paru en 2021.

Séance 2. Histoire (1heure)

Axe 2 : la fabrication du mythe par la rédaction de mémoires : le Mémorial de Sainte-Hélène

  • présentation du Mémorial de Sainte-Hélène
  • analyse de la préface de 1823 de Las Cases
  • analyse d’un extrait de l’introduction du Mémorial de Sainte Hélène, le manuscrit retrouvé, 2017

 

Séance 1. Lettres (1 heure)

Axe 3 : le mythe napoléonien dans la littérature romantique

 

Etude d’un corpus de deux textes

  • Texte 1 de Musset (1810-1857) dans La Confession d’un enfant du siècle, I, 2, 1836
  • Texte 2 de Stendhal dans Le Rouge et le Noir, 1830

Séance 2. Lettres (1 heure)

L’illusion du mythe napoléonien (suite de l’axe 3 le mythe napoléonien dans la littérature romantique)

  • Texte 3 d’Alfred de Vigny dans Servitude et Grandeur militaire, Livre premier, chapitre 1, 1835

 

 

 

Evaluation de fin de séquence croisant lettres et histoire : devoir maison de synthèse sur « Napoléon ou le mythe du sauveur » (J Tulard)

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Description

Oganisation de la séquence (4 heures) : (1 h histoire des arts - 1heure histoire - 2h lettres)

 

Séance 1. Histoire/Histoire des arts (1 heure) 

Axe 1. La construction du mythe par la peinture du vivant de Napoléon

  • Etude du portrait de Bonaparte franchissant le col du Grand-Saint-Bernard, David, 1802
  • Regard critique sur le message de l’œuvre picturale avec l’étude d’un extrait de Marengo, l’étrange victoire de Bonaparte, ouvrage de l’historien Jean Tulard paru en 2021.

Objectifs : il s’agit d’abord, en utilisant des compétences d’histoire des arts, de faire décrire par les élèves une œuvre picturale (composition/palette/technique, etc), puis, en utilisant des repères historiques, de contextualiser la création de l’œuvre et de l’interpréter pour montrer comment elle a participé à la construction du mythe napoléonien. Enfin, il convient d’amener les élèves à porter un regard critique sur l’œuvre à l’aide du récit d’un éminent historien spécialiste de la période napoléonienne.

 Fichier Microsoft Word  Fichier élève le mythe par la peinture

Séance 2. Histoire (1 heure)

Axe 2. La fabrication du mythe par la rédaction de mémoires : le Mémorial de Sainte-Hélène

  • Présentation du Mémorial de Sainte-Hélène
  • Analyse de la préface de 1823 de Las Cases
  • Analyse d’un extrait de l’introduction du Mémorial de Sainte Hélène, le manuscrit retrouvé, 2017

Objectifs : il s'agit de faire comprendre aux élèves comment le Mémorial de Sainte Hélène a construit une mémoire de l’action et de la pensée de Napoléon Bonaparte à la base de la légende napoléonienne. La découverte récente et l’édition du manuscrit original (non retouché) de Las Cases permettent ensuite de faire réfléchir les élèves sur les conditions d’écriture de cette mémoire hagiographique.

Fichier Microsoft Word Fichier élève Mémorial de Sainte Hélène

Séance 1. Lettres (1 heure)

Axe 3. Le mythe napoléonien dans la littérature romantique

Etude d’un corpus de deux textes.

  • Texte 1 de Musset (1810-1857) dans La Confession d’un enfant du siècle, I, 2, 1836
  • Texte 2 de Stendhal dans Le Rouge et le Noir, 1830

Objectifs : il s'agit de faire comprendre aux élèves que la mélancolie romantique est inscrite dans le mythe napoléonien en montrant que le texte de Musset dépeint une société bloquée et frustrée qui prend pour modèle Napoléon. Puis, en écho au texte de Musset, on revient à un extrait du Rouge et le Noir où Julien Sorel comprend que les prêtres ont dorénavant plus de pouvoir que les généraux d’Empire.

Fichier Microsoft Word Fichier élève le mythe napoléonien dans la littérature romantique

Séance 2. Lettres (1 heure) 

L’illusion du mythe napoléonien (suite de l’axe 3 le mythe napoléonien dans la littérature romantique)

  • Texte 3 d’Alfred de Vigny dans Servitude et Grandeur militaire, Livre premier, chapitre 1, 1835

Objectif : En conclusion, il s’agit de faire travailler les élèves sur un texte où le narrateur-auteur, dans un récit rétrospectif, dénonce l’illusion du mythe napoléonien dans lequel la jeunesse de l’Empire a été nourrie. 

Axe 1 (Histoire des arts). Construire le mythe par la peinture

Document 1 : Bonaparte glorifié par David

JL-David-Napoleon Bonaparte 

Jacques-Louis David, Bonaparte franchissant le col du Grand-Saint-Bernard, 1802,

 huile sur toile 273 x 234 cm, musée national du château de Versailles

 

Focus sur l’œuvre et l’artiste

L’œuvre a été réalisée en 5 exemplaires entre 1800 et 1803, cette version est la troisième.

La première est commandée en 1800 par le roi d'Espagne Charles IV qui désire un portrait du général. Bonaparte demande à David de le représenter « calme sur un cheval fougueux ». La toile est conservée aujourd’hui au musée national du château de Malmaison (92). Trois répliques (avec quelques variantes de couleurs) sont commandées par le Premier Consul à des fins de propagande et sont conservées aujourd’hui à Berlin, Versailles et à Vienne. Une dernière version est réalisée par David pour sa collection personnelle, conservée aujourd’hui au Louvre.

L’évènement représenté est le passage du col du Grand Saint-Bernard dans les Alpes par le général Bonaparte et l’artillerie de l’armée de réserve le 20 mai 1800, avant la bataille de Marengo du 14 juin 1800, lors de la deuxième campagne d’Italie, sous le consulat.

 

L’artiste Jacques-Louis David est un peintre français né le 30 août 1748 à Paris et mort le 29 décembre 1825 à Bruxelles. Acquis aux idées de la Révolution, David est élu député à la Convention. Il devient le peintre officiel de Napoléon. Sous la Restauration, son passé de révolutionnaire régicide et d'artiste impérial lui vaut d'être exilé à Bruxelles. Prix de Rome, David est un grand peintre de scènes d’histoire, il est considéré comme le chef de file du mouvement néo-classique, inspiré de l’Antiquité.

 

Document 2 : Regard critique d’un historien sur le mythe 

La bataille de Marengo n’est pas dans les batailles de Napoléon celle que privilégient ses thuriféraires. D’abord défaite puis victoire, par surprise plutôt que par un coup de génie du Premier Consul, elle est la suite d’un passage du Grand-Saint-Bernard moins glorieux que celui peint par David.

Tout manque, côté français comme autrichien, en cette année 1800.

Objectif de Bonaparte : porter secours à Masséna assiégé dans Gênes par les Autrichiens et prendre ces derniers à revers. Mais Masséna capitule avant l’arrivée des secours.

De son côté, le général autrichien Melas se prépare à envahir le midi de la France quand Bonaparte surgit dans la vallée du Pô et l’oblige à rebrousser chemin   pour l’affronter à Marengo. Grâce à sa supériorité numérique, Melas se croit vainqueur et il l’est pendant une poignée d’heures. Sûr alors de son succès, il part se reposer à Alexandrie, en Piémont, quand survient du côté français Desaix dont l’arrivée transforme la défaite de Bonaparte en victoire. Desaix est tué dans l’assaut qu’il mène contre l’Autrichien : il n’aura que des lauriers posthumes. (…)

Pourtant, la réalité va être progressivement masquée par la légende. (…) Il faut donner à la bataille de Marengo une nouvelle dimension où progressivement s’imposera l’idée d’un retournement de situation dû à un repli stratégique effaçant l’image d’une déroute. [Selon le bulletin de l’armée], Bonaparte recule pour mieux attendre le retour de Desaix et constituer avec ses forces fraîches une ligne défensive sur laquelle vient se briser la poursuite des Autrichiens qu’une contre-attaque surprend en pleine euphorie de la victoire et met en débandade. Tout aurait été maîtrisé, ce qui est évidemment faux.

Napoléon ne va cesser de refaire dans ce sens le récit de la bataille. (…) Peintres, David en tête, sculpteurs, architectes, en sont chargés dès 1800. (…)

La bataille de Marengo a été précédée par un exploit comparable à celui d’Hannibal dans les guerres puniques : le passage du Grand-Saint-Bernard avec toute l’artillerie de l’armée de réserve. La guerre devient épopée. Ce passage, Bonaparte estime qu’il faut l’immortaliser. Comment ? Par la peinture. Un tableau est reproduit à des milliers d’exemplaires grâce à la gravure. (...)

Dans ce tableau, tout est idéalisé par David, y compris le visage de Bonaparte. Celui-ci n’a pas franchi les Alpes sur un cheval mais sur une mule, non pas dans son magnifique uniforme mais enveloppé d’une redingote. Arrivé près du petit bourg de Saint Pierre, un faux pas de la mule faillit le précipiter dans un ravin. Son guide, un habitant du Valais, nommé Pierre Nicolas Dorsaz, le sauva d’une chute qui aurait pu être grave.

Contemplant le tableau de David, Chateaubriand s’irritera : « Ce n’était pas tout que de mentir aux oreilles, il fallait mentir aux yeux… Bonaparte traverse le Saint-Bernard sur un cheval fougueux, dans des tourbillons de neige, et il faisait le plus beau temps du monde. »

 Jean Tulard, Marengo, l’étrange victoire de Bonaparte, 2021

 Fichier Microsoft Word   Questionnaire corrigé 1

Axe 2. Construire le mythe par la rédaction de mémoires (histoire)

Présentation du Mémorial de Sainte Hélène d’Emmanuel Las Cases, 1823

1. Le Mémorial de Sainte-Hélène est un journal que Las Cases a tenu du 20 juin 1815, au surlendemain de la bataille de Waterloo au 23 novembre 1816. Il y a recueilli les mémoires de Napoléon Bonaparte au cours d'entretiens quasi quotidiens avec l'Empereur à Sainte-Hélène. Ce n’est pas donc pas seulement Las Cases qui parle mais, indirectement Napoléon qu’il a suivi dans son exil et qui lui dicte « sa » version de son action politique et militaire.

Selon Jean Tulard, le Mémorial de Sainte-Hélène constitue le « bréviaire du bonapartisme ». En effet, si l’ouvrage contient des réflexions de Napoléon sur sa jeunesse, le récit de ses campagnes ainsi que les vicissitudes de sa captivité à Sainte-Hélène, il constitue aussi un programme politique qui fait l’éloge d’un Napoléon héritier de la Révolution française, protecteur de la liberté, défenseur de la souveraineté nationale, garant de la prééminence de l’exécutif et promoteur du principe des nationalités.

Dans son journal, Las Cases est particulièrement critique à l’égard du gouverneur Hudson Lowe, ce qui lui vaudra de voir son manuscrit saisi lors de son départ de l'île, fin 1816. Celui-ci ne lui est restitué qu'après la mort de Napoléon en 1821. Las Cases retravaille alors son journal original (perdu au XIXème siècle et retrouvé il y a peu). En 1823 la première édition du Mémorial de Sainte-Hélène donne une vision hagiographique de l’histoire du Consulat et de l’Empire et devient le fondement de ce que l’on appelle la « légende napoléonienne ».

Devenu la "bible" des nostalgiques de l’Empire et une source essentielle de l’historiographie napoléonienne, fondé sur les conversations de Las Cases avec l’Empereur, réelles ou supposées, il apparut vite que ce récit était parfois trop beau pour être tout à fait vrai. Pour en juger, il fallait disposer du manuscrit original. Quatre historiens de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek et Chantal Prévot ont retrouvé récemment à la British Library une copie du manuscrit qui sommeillait incognito depuis deux cents ans. Ils l’ont publié en 2017, en indiquant au long du texte en quoi il diffère de la version imprimée en 1823 du Mémorial de Sainte-Hélène. Cette aventure éditoriale apporte un éclairage précieux et souvent inattendu sur ce que l’Empereur a vraiment dit, et que Las Cases avait enrichi et enjolivé. Ainsi, la voix de Napoléon se fait plus proche et plus authentique.  

2. Étude de la préface de 1823 (première édition à l’origine de la fondation de la légende napoléonienne)

Les circonstances les plus extraordinaires m’ont tenu longtemps auprès de l’homme le plus extraordinaire que présentent les siècles.

L’admiration me le fit suivre sans le connaître ; l’amour m’eut fixé pour jamais près de lui dès que je l’eus connu.

L’univers est plein de sa gloire, de ses actes, de ses monuments ; mais personne ne connaît les nuances véritables de son caractère, ses qualités privées, les dispositions naturelles de son âme. Or, c’est ce grand vide que j’entreprends de remplir ici, et cela avec un avantage peut-être unique dans l’histoire.

J’ai recueilli, consigné jour par jour, tout ce que j’ai vu de Napoléon, tout ce que je lui ai entendu dire durant les dix-huit mois que j’ai été près de sa personne. Or, dans ces conversations du dernier abandon, et qui se passaient comme étant déjà de l’autre monde, il devra s’être peint lui-même comme dans un miroir et dans toutes les positions et sous toutes les faces : libre à chacun désormais de l’étudier, les erreurs ne seront plus dans les matériaux.

Tout ce que je donne ici est bien en désordre, bien confus, et demeure à peu près dans l’état où je l’écrivis sur les lieux mêmes. En le retrouvant il y a peu de temps, lorsque le gouvernement anglais me l’a enfin rendu, j’ai voulu d’abord essayer de le refondre, de lui donner une forme et un ensemble quelconques, puis j’ai dû y renoncer : d’un côté l’état de ma santé m’interdisait tout travail ; de l’autre, je me sentais gouverné par le temps. Je considérais la prompte publication de mon recueil comme un devoir sacré envers la mémoire de celui que je pleure ; je me suis mis à courir pour être plus sûr d’arriver. Puis ce sont mes contemporains aussi qui ont causé ma précipitation : j’avais à cœur de procurer quelques jouissances à ceux qui ont aimé, de forcer à l’estime ceux qui sont demeurés ennemis ; enfin un troisième but encore, qui ne m’importait pas moins, c’est que, si quelqu’un s’y trouve maltraité, il aura l’occasion de se défendre ; le public sera juge, et l’histoire consacrera avec plus de certitude.

Le comte de Las Cases, Passy, le 15 août 1822

 Fichier Microsoft Word Questionnaire corrigé 2

3. Regard critique sur la première édition du Mémorial de Sainte-Hélène

 Les ajouts de Las Cases dans l’élaboration de la légende

Le manuscrit de la British Library est assez sensiblement différent du Mémorial publié en 1923. Sa publication ne pourra évidemment pas remettre en cause l’importance politique réelle de l’ouvrage de Las Cases tout au long du XIXe siècle. Elle permettra cependant de mieux évaluer ce qui y relevait du reportage sur le vif – ce qu’a toujours revendiqué Las Cases – et de la recomposition ou des ajouts postérieurs – ce que les historiens ont toujours supputé. Ajoutons-y encore un intérêt historiographique qui n’est pas mineur : on se fera désormais une meilleure idée de la fiabilité et la sincérité historiques du texte publié, notamment – mais pas seulement – pour ce qui concerne la spontanéité et, dans une certaine mesure, l’authenticité des longues citations et des considérations attribuées par Las Cases à Napoléon. (…)

Première remarque concernant d’abord le volume de texte, le manuscrit de la British Library est beaucoup moins copieux que le Mémorial, (…) Las Cases a donc considérablement augmenté son texte final par rapport au matériau constitué à Sainte-Hélène. (…)

Deuxième remarque, malgré de notables différences de style et de fond, la tonalité générale du manuscrit n’est pas fondamentalement différente de celle de la publication. (…)

Troisième remarque, beaucoup des grandes maximes attribuées à Napoléon et tirées du Mémorial ne figurent pas dans le manuscrit, et notamment le très fameux « Quel roman que ma vie ! » qui a depuis tant servi. On peut en citer d’autres, tels « Je suis le Messie de la Révolution », « Je suis le flambeau de la Révolution », « J’ai voulu être le régénérateur de l’Europe », « Je l’ai pris pygmée, je l’ai perdu géant » (pour Lannes), « J’ai refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos. J’ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois. J’ai excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites et reculé les limites de la gloire ! », « J’étais l’élu d’un peuple, j’étais le légitime dans leurs doctrines nouvelles », etc. Nous constatons ici que, généralement, les citations « à succès » de l’historiographie napoléonienne figurent dans le Mémorial de 1823, mais pas dans le manuscrit de la British Library. (…)

Quatrième remarque, dans les éditions antérieures à 1830, Las Cases se montre d’une prudence de Sioux chaque fois qu’il est question de la monarchie restaurée. (…)

Enfin, dans les versions publiées, Las Cases ne lésine pas sur les moyens pour noircir le portrait de sir Hudson Lowe, sa bête noire et celle de tous les compagnons d’exil de Napoléon. (…)

Extrait de l’introduction du Mémorial de Sainte Hélène, le manuscrit retrouvé, édition commentée par Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek et Chantal Prévot, Perrin, 2017

 Fichier Microsoft Word   Questionnaire corrigé 3

Axe 3  (Lettres). Confirmer le mythe dans la littérature romantique

Séance 1

Objectif : il s’agit de faire comprendre que le mythe de Napoléon chez les romantiques repose essentiellement sur l’image de l’homme de guerre, le héros d’épopée qui réussit à la force de l’épée et qui meurt seul à Sainte-Hélène.

Situation dans la séquence : Après l’étude du roman dans le parcours (ou en parallèle dans l’étude du personnage de Julien Sorel) Le Rouge et le Noir, on montre comment le personnage de Julien incarne le mythe de Napoléon dans la littérature. L’empereur représente tout ce à quoi le jeune homme aspire : l’héroïsme guerrier et la capacité́ à gravir les échelons de la société́.

1. Préambule : quelques repères littéraires et historiques

De manière générale, le romantisme est créateur de mythes. Un des plus célèbres d’entre eux est le Faust de Goethe, introduit en France par Mme de Staël et Nerval, adopté par Delacroix, Berlioz ou Gounod. La littérature romantique s’empare également du mythe napoléonien et en devient son principal support.

Des écrivains comme Balzac ou Stendhal puisent en effet dans l’histoire et la société moderne les éléments de nouvelles chroniques et de nouvelles mythologies romanesques. Ils s’emparent de la figure de Napoléon participant ainsi à la fabrication de sa légende. Celle-ci est l’exemple même de ces transformations qui font d’un homme vaincu un personnage sublime. Hugo transforme l’aventure napoléonienne en épopée et en combat contre Napoléon III ; il fait de Napoléon un nouveau Prométhée.

Le Romantisme s’étend sur plusieurs générations. D’abord anglais puis allemand et enfin français, il ne peut se comprendre que comme une prise de position par rapport aux événements historiques de la fin du XVIIIe siècle à la fin du Second Empire. Ne sont pas romantiques pour les mêmes raisons ceux qui ont vécu la révolution de 1789, celle de juillet 1830 ou celle de février à juin 1848.

Stendhal (comme Vigny, Hugo ou Balzac) appartient à la seconde génération romantique, celle qui a été jeune sous la Restauration. Ce sont des écrivains qui ont été perturbés par l’échec de Napoléon Ier.  La Restauration (1815-1830) établit une nouvelle organisation sociale qui est marquée par la chute de l’empereur. Comme la Monarchie de Juillet (1830-1848), c’est un des régimes de « gestion » du pays rompant avec l'héroïsme antérieur. La Restauration est perçue comme un régime passéiste avec le retour des immigrés qui avaient été chassés par la Révolution. Ces « vieillards » occupent désormais les postes importants et c’est dorénavant l’ordre ancien qui prime. Le conservatisme moral et social se double d'une politique favorable aux affaires. Les dirigeants sont de nouveaux riches. La société est comme bloquée, la jeunesse ne trouve plus sa place, elle est sans espoir, sans avenir.

 

Pourquoi Napoléon est-il un héros romantique ? Sur quoi le mythe se base-t-il ?

La génération de l’Empire avait cru dans les rêves de gloire de Napoléon. Avec la chute de Napoléon en 1815 c’est tout un idéal de vie héroïque énergique et intense qui s’écroule.

Pour beaucoup, Napoléon Bonaparte est un héros romantique car il prolonge la révolution de 1789. Homme du peuple devenu empereur et maître de l’Europe, il incarne les forces émancipatrices de la Révolution. Parti de rien, il est devenu un puissant admiré de tous. Adulé puis combattu, Napoléon devient un héros romantique après sa défaite. Lorsqu’il s’est exilé à Sainte-Hélène, la génération des jeunes gens nés avec le siècle est alors désespérée. Napoléon représente pour toute une génération trop jeune pour avoir connu la révolution, un héros providentiel, beaucoup de jeunes héros de Stendhal sont fascinés par l'idéal napoléonien.

 

Pourquoi Julien Sorel fait-il de Napoléon son héros ?

Pour Julien, Napoléon symbolise l’homme énergique, l’ambitieux. Julien, lui, sera l’ambitieux qui ne réussit pas car il est né « trop tard dans un monde trop vieux », comme dit Musset (Rolla, 1833). C’est une réalité historique : après la chute de Napoléon, la voie de la réussite sociale est bloquée pour ceux qui n’ont pas un grand nom. Obstination et volonté ne semblent pas venir à bout des obstacles que la société dresse devant eux. D’où le choix de la prêtrise, seule façon de réussir, mais il s’agit d’une carrière par défaut.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le titre du roman : « le rouge signifie que, venu plus tôt, Julien eût été  soldat, mais à l’époque où il vécut, il fut forcé de prendre la soutane, de là le noir », Stendhal, propos rapporté par Émile Forgues dans Le National du 1er avril 1842.

 

2. Etude du corpus de textes

Texte 1. Le “mal du siècle”

Dans ce roman d’inspiration autobiographique, le narrateur raconte l’itinéraire désenchanté d’un jeune homme dont la génération arrive après l’épopée napoléonienne, temps des héros guerriers. Description d’un monde détruit, celui de la Restauration, qui ne s’est pas remis de la défaite napoléonienne, La Confession d’un enfant du siècle de Musset définit le « mal du siècle ».

Alors il s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides [1]; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées. Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.

De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes ; d’autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu’on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants[2]. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s’étonnait qu’une seule mort pût appeler tant de corbeaux[3].

Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s’il ne voyait pas une abeille[4] dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l’argent ; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait ; d’autres se contentaient de lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d’aller dans sa grande salle, que les échos en étaient sonores ; d’autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effacé les abeilles, et à ceux-là il donnait un habit neuf.

Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l’ombre de César allait débarquer à Cannes[5] et souffler sur ces larves ; mais le silence continuait toujours, et l’on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis[6]. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : Faites-vous prêtres ; quand ils parlaient d’ambition : Faites-vous prêtres ; d’espérance, d’amour, de force, de vie : Faites-vous prêtres.

Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, « Un monde en ruine », I, 2, 1836

 

Texte 2. Le mythe Napoléon et Julien Sorel

Pour Julien, faire fortune, c’était d’abord sortir de Verrières ; il abhorrait sa patrie. Tout ce qu’il voyait glaçait son imagination.

Dès sa première enfance, il avait eu des moments d’exaltation. Alors il songeait avec délices qu’un jour il serait présenté aux jolies femmes de Paris, il saurait attirer leur attention par quelque action d’éclat. Pourquoi ne serait-il pas aimé de l’une d’elles, comme Bonaparte, pauvre encore, avait été aimé de la brillante madame de Beauharnais ? Depuis bien des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa vie, sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s’était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs qu’il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.

La construction de l’église et les sentences du juge de paix l’éclairèrent tout à coup ; une idée qui lui vint le rendit comme fou pendant quelques semaines, et enfin s’empara de lui avec la toute-puissance de la première idée qu’une âme passionnée croit avoir inventée.

« Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur d’être envahie ; le mérite militaire était nécessaire et à la mode. Aujourd’hui, on voit des prêtres, de quarante ans, avoir cent mille francs d’appointements, c’est-à-dire, trois fois autant que les fameux généraux de division de Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de paix, si bonne tête, si honnête homme jusqu’ici, si vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il faut être prêtre. »

Stendhal, Le rouge et le Noir, Livre I chap 5, 1830

[1]Allusion aux conquêtes napoléoniennes, la campagne de Russie (1812) et celle d’Egypte (1798 à 1801)

[2]Allusion au retour des exilés qui avaient été chassées par la Révolution française et reviennent avec la Restauration pour récupérer leurs propriétés.

[3]Le mort est Napoléon.

[4]Emblème de Napoléon.

[5]Lieu du débarquement de Napoléon lors de son retour de l’île d’Elbe en mars 1815, avant sa défaite à Waterloo. Début de la période des Cent jours.

[6]Emblème de la royauté française.

 Fichier Microsoft Word   Questionnaire corrigé 4

Séance 2

Texte 3 : regard critique sur le mythe napoléonien

Servitude et Grandeur militaire est un recueil de nouvelles dans lequel Alfred de Vigny décrit la condition militaire dans toute sa misère et présente la guerre comme un fléau.

Vers la fin de l’Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu’un langage froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n’étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l’étoile de la Légion d’honneur, la plus belle étoile des cieux pour des enfants.

Nulle mméditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des Te Deum ! Lorsqu’un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de hussard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de « Vive l’Empereur ! » interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d’armes, nos salles d’études à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues.

Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la gloire des armes ; passion d’autant plus malheureuse que c’était le temps précisément où, comme je l’ai dit, la France commençait à s’en guérir. Mais l’orage grondait encore, et ni mes études sévères, rudes, forcées et trop précoces, ni le bruit du grand monde, où, pour me distraire de ce penchant, on m’avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette idée fixe.

Bien souvent j’ai souri de pitié sur moi-même en voyant avec quelle force une idée s’empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et combien il faut de temps pour l’user. La satiété même ne parvint qu’à me faire désobéir à celle-ci, non à la détruire en moi, et ce livre aussi me prouve que je prends plaisir encore à la caresser et que je ne serais pas éloigné d’une rechute. Tant les impressions d’enfance sont profondes, et tant s’était bien gravée sur nos cœurs la marque brûlante de l’Aigle Romaine !

Ce ne fut que très tard que je m’aperçus que mes services n’étaient qu’une longue méprise, et que j’avais porté dans une vie tout active une nature toute contemplative. Mais j’avais suivi la pente de cette génération de l’Empire, née avec le siècle et de laquelle je suis.

Alfred de Vigny, Servitude et Grandeur militaire, Livre premier, chapitre 1, 1835

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Piste pour une évaluation commune lettres-histoire en fin de séquence 

Suggestion de sujet de devoir à la maison :

En 1977 paraissait chez Fayard une biographie de Napoléon par l’historien Jean Tulard. L’ouvrage, plusieurs fois enrichi et réédité fait encore aujourd’hui autorité et a pour titre complet Napoléon ou le mythe du sauveur. A l’aide des connaissances acquises en lettres, histoire des arts et histoire et en argumentant avec des exemples précis, commentez et justifiez le choix de ce titre par l’historien.

 

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