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Lectures

mis à jour le 30/04/11

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Jérôme FERRARI, L’art dans Le monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer

SCEREN CNDP-CRDP, collection Philosophie en cours
92 pages, 9,90 €
La réflexion sur l’art – objet du troisième livre du Monde comme volonté et comme représentation et de nombreux chapitres des suppléments – occupe une place éminente dans le développement de la pensée de Schopenhauer. L’art y tient sa valeur de sa relation à l’être – au monde, d’un côté comme volonté, de l’autre comme représentation.
« Toute œuvre d’art tend donc, à vrai dire, à nous montrer la vie et les choses telles qu’elles sont dans la réalité… »
A la faveur de ce déplacement vers l’ontologie, les dimensions cognitive et éthique intègrent l’expérience esthétique. Par des analyses d’une grande précision, liée à une fréquentation intime des œuvres, Schopenhauer manifeste ainsi la puissance propre à l’art.
Sommaire

Médecine, santé et sciences humaines. Nouveau manuel pour les études médicales

Sous la direction du Collège national des enseignants de sciences humaines et sociales en médecine et santé

Christian BONAH, professeur d’histoire des sciences, faculté de médecine de Strasbourg

Claudie HAXAIRE, maître de conférences d’anthropologie, faculté de médecine de Brest

Jean-Marc MOUILLIE, maître de conférences de philosophie, faculté de médecine d’Angers
Anne-Laurence PENCHAUD, maître de conférences de sociologie, faculté de médecine d’Angers
Laurent VISIER, professeur de sociologie, faculté de médecine de Montpellier
Préface de Tzvetan TODOROV
Les Belles Lettres, coll. Médecine & Sciences Humaines.
718 pages, 23 €

Cet ouvrage pluridisciplinaire est destiné à accompagner l’enseignement des sciences humaines et sociales au sein de la formation médicale. Il s’adresse aux étudiants de médecine et à tous ceux qui s’engagent dans les métiers du soin ou qui s’intéressent aux questions épistémologiques, éthiques et sociales posées par la médecine contemporaine.

Les nouvelles relations entre soignants et patients, l’interrogation sur l’identité scientifique de la médecine, le développement spectaculaire des techniques médicales, l’exigence d’une sensibilisation aux enjeux éthiques et bioéthiques du soin face à l’évolution des demandes, individuelles et sociales, appellent une réflexion spécifique.

Fournir des repères historiques et conceptuels à cette réflexion, interroger les présupposés de la pensée médicale, évaluer les multiples responsabilités liées au soin, promouvoir l’indépendance du jugement, le sens des problèmes et la clairvoyance critique sont les objectifs de l’introduction des sciences humaines dans le monde médical. L’ambition de ce recueil est d’y contribuer.

Sans prétention encyclopédique, il invite le lecteur à s’approprier les questions à partir de regards croisés et à prendre ainsi la mesure de la diversité et de la complexité des problèmes humains de la médecine.

Le livre se compose d’une centaine d’études présentées par thématiques, de plusieurs annexes « ressources » et d’un index analytique.

Les auteurs, médecins et non médecins, sont des spécialistes des thèmes abordés travaillant aussi bien en sciences humaines (comme anthropologues, économistes de la santé, historiens, juristes, philosophes, psychanalystes, psychologues, sociologues) que dans le monde de la santé (en biologie, cancérologie, génétique, gériatrie, médecine générale, médecine interne, neurologie, neurochirurgie, psychiatrie, rééducation fonctionnelle, et dans les soins infirmiers). Le projet résulte notamment de la collaboration des responsables et enseignants en sciences humaines et sociales des facultés de médecine françaises.

Sophie ITURRALDE, Don Quichotte et ses fantômes

Millon, collection nOmina
410 pages, 28 €
Dessins de Guy Pehourcq

Il y a peu de héros de la littérature mondiale que l’on reconnaisse aussi immédiatement que Don Quichotte et Sancho en leurs innombrables avatars, peu d’œuvres qui fournissent des schémas aussi clairement identifiables d’attitudes humaines face au monde. Mais lorsqu’on lit le livre, aussi « simplement » qu’il est possible pour un ouvrage précédé d’une ombre aussi monumentale, on est frappé de voir à quel point nos attentes sont déjouées et nos souvenirs menteurs. Tout et son contraire a été dit à propos du livre et de ses personnages, et cette incohérence n’a pas moins de vérité que les apparentes convergences des représentations : car dans le monde qu’est ce roman coexistent toutes les nuances et les contradictions du nôtre.

Pour lire Don Quichotte, il faudrait être capable de faire le vide de ce grouillement d’images spectrales et de discours convenus. A nous qui sourions et nous laissons émouvoir par ce personnage, que nous disent de nous-mêmes et de notre rapport à l’altérité du monde et des hommes l’indulgence et la fascination pour les fantômes qu’il a su inventer pour nous ? Puisqu’il ne saurait être question d’une « lecture juste » d’une œuvre de l’art comme Don Quichotte, œuvre baroque, ouverte à tous les vents, contentons-nous d’exister avec et en lui, de mettre des fragments et des lignes de vie, de pensée, de rêverie et d’émotions « en intelligence » avec lui, d’adopter un principe a-théorique, émotif, de guidage pour l’interprétation. Accompagnons Don Quichotte en ses errances, prêtons attention aux émotions que suscitent en nous sa confrontation à l’espace du voyage, au vieillissement, au conflit intime entre l’amour pour Dulcinée et le remue-ménage du désir. Nous y trouverons ce qui nous touche au cœur secret de nos désirs et de nos inquiétudes.

Professeur agrégé de Philosophie, Sophie ITURRALDE enseigne au Lycée Alain-Fournier de Bourges.

Guillaume PIGEARD de GURBERT , Fumer tue. Peut-on risquer sa vie ?

Flammarion, coll. Antidote
120 pages, 8 €

Fumer, assurément, est mauvais pour la santé. De cette évidence partagée, que peut dire le philosophe ? A partir d’un examen de la formule figurant sur les paquets de cigarettes, ce petit livre conduit le lecteur de l’analyse des mécanismes du néolibéralisme à la découverte de la dimension métaphysique de l’acte de fumer en passant par la recherche de la signification anthropologique de l’art de fumer.

Fidèle au mot d’ordre de la collection dans laquelle il s’inscrit, il s’agit d’un vrai livre de philosophie, à la fois léger et profond, destiné « à tous ceux qui veulent se construire un avis, par eux-mêmes et pour eux-mêmes ».

Professeur agrégé, docteur en philosophie, Guillaume Pigeard de Gurbert enseigne au Lycée de Bellevue à Fort-de-France.

 Aline BEILIN, Denis Diderot – La culture et l’éducation

SCEREN CNDP-CRDP, collection Philosophie en cours
94 pages, 9,90 €

Le philosophe éclectique qu’est Diderot n’admet rien au titre du préjugé et au privilège de l’ancienneté ou de la tradition ; il est curieux, avide de connaître la variété des représentations et des pratiques humaines. Il faut alors le suivre dans le tableau des cultures et des mœurs de son temps.

Il y découvre les tensions que recouvrent le naturel et le culturel. Il tente de mettre au jour les processus d’acculturation de l’homme, ce que sont ces processus et ce qu’ils devraient être. Dénonçant les travers d’une culture trop proche ou, à l’opposé, trop éloignée de la nature, Diderot avance ainsi les principes d’une éducation moderne.

 François ATHANE, Pour une histoire naturelle du don

PUF, coll. Pratiques théoriques. 332 pages, 26 €

Nous donnons tous les jours, souvent sans même y penser. Nous offrons notre aide ou une friandise, nous donnons des indications, des nouvelles, des pièces de monnaie, des coups de main et, par-dessus tout peut-être, du temps. Mais, si nous employons quotidiennement ces mots : don, donner, cadeau, offrir, recevoir, nous ne savons pas pour autant dire ce que c’est que donner.

Ce livre se propose d’examiner les diverses définitions du don qui ont été proposées dans la philosophie et les sciences sociales. Ce faisant, on est progressivement amené à identifier chacune des modalités par lesquelles les humains peuvent transférer un bien à autrui. Parmi celles-ci, le don présente une caractéristique cruciale, qui le différencie notamment de l’échange : avec le don, celui qui reçoit peut se trouver absolument démuni, n’avoir rien, ni rien à donner en retour.

Ce trait, pour être longtemps passé inaperçu dans les écrits sur le don, s’avère fondamental. Ce livre se propose en effet de montrer que, pour cette raison, le don a joué un rôle décisif dans la préhistoire de l’espèce humaine, tout comme dans l’histoire de chacun d’entre nous : lorsque nous étions enfants.

Dans sa première partie, l’ouvrage développe une étude détaillée de l’« Essai sur le don » de Marcel Mauss, qu’il confronte à d’autres textes du même auteur, notamment ses Ecrits politiques, en général peu sollicités par les précédents commentateurs parce que longtemps difficiles d’accès. L’analyse conduit à réfléchir sur des notions adjacentes au don et à l’échange, comme celles d’Etat, de marché ou de loi.

La deuxième partie examine des textes relevant de la postérité de langue française de Marcel Mauss, empruntés à Claude Lévi-Strauss, Claude Lefort, Jacques Derrida, ainsi que Roger Maunier et Pierre Bourdieu. Le fil directeur de l’analyse visant à éclairer les différences entre don, échange, dette, intérêt, est fourni par les travaux d’Alain Testart. Elle aboutit à théorie générale des transferts permettant une classification de leurs diverses formes.

La dernière partie choisit de prendre à la lettre l’une des thèses de Mauss – le don est universellement partagé chez les humains – et s’achève en cinq thèses exposant les raisons […] pour lesquelles le don revêt une importance simplement vitale pour le genre humain. Elle justifie le titre de l’ouvrage en soutenant que le don est universel parmi l’humanité et que l’universalité du don résulte d’une nécessité naturelle.

La qualité philosophique de ce livre, issu de la thèse de doctorat de F. Athané, tient d’abord à ce que son approche du don se veut résolument élémentaire : essayer de dire ce que c’est que donner et pourquoi donner importe, ce en vue de quoi il développe, avec une entière clarté, des analyses précises, fines et détaillées, nourries d’une connaissance approfondie des œuvres sur lesquelles porte l’examen.

Il faut souligner combien ce livre, parfaitement accessible et maniable, sera utile aux professeurs de philosophie dans la composition de leur cours.

Professeur agrégé et docteur en philosophie, François ATHANE enseigne dans l’Académie d’Orléans-Tours.

 

Hadi RIZK, Comprendre Sartre

Armand Colin, 256 pages

« Qu’est-ce qu’on peut comprendre d’un homme aujourd’hui ? », se demande Sartre dès L’Etre et le Néant.

A l’heure où l’Histoire et la société sont tantôt craintes comme des instances fatales et opaques, tantôt éludées dans une indifférence individualiste et nihiliste, Sartre renoue, au-delà de Marx et de son héritage, les liens entre l’activité des individus et la genèse du pouvoir. La leçon du groupe en fusion, de la fraternité et de l’institution, est qu’il n’y a pas de totalité sociale ou historique qui préexiste aux possibles que les hommes imaginent, même si leur propre Histoire leur échappe, en raison du caractère irréductible de la multiplicité. Puissance et liaison de libertés singulières, qui s’unissent sans se confondre, pour refuser l’inhumain et affirmer l’impossibilité de l’impossibilité de vivre, dans une dialectique subjective et vivante des luttes.

Cet essai s’attache à suivre dans l’œuvre de Sartre l’entreprise infinie de totalisation de l’être, du monde et de l’Histoire en fonction du primat de l’existence particulière. Hadi Rizk s’intéresse à cet axe qui relie l’Etre et le Néant (1943), la Critique de la raison dialectique (1960) et l’Idiot de la famille (1972) pour montrer comment s’opère dans la philosophie de Sartre cette totalisation du réel, du monde et de l’Histoire par une aventure de la liberté.

Une magnifique leçon de philosophie qui arrache Sartre aux interprétations convenues et mutilantes pour retrouver dans le mouvement même de l’œuvre l’exigence radicale de totalisation qui l’habite. 

Ancien élève de l’ENS, docteur en philosophie, Hadi RIZK est professeur de philosophie en khâgne au lycée Henri IV et responsable de la Préparation académique parisienne des concours internes.

 

> Jean-Paul JOUARY, Diderot face à Galilée et Descartes – La science en héritage

SCEREN CNDP-CRDP, collection Philosophie en cours

96 pages, 9,90 €

En rompant avec la culture dominante de la Renaissance, le moment galiléo-cartésien a façonné notre représentation de ce qu’est une science. Mais il a aussi fondé la physique sur de nouveaux postulats philosophiques et religieux.
Ce sont ces présupposés que le matérialisme de Diderot critique au XVIIIe siècle. Il ouvre alors les perspectives d’une nouvelle construction du monde qui éclairent jusqu’aux sciences contemporaines, de la relativité à Ilya Prigogine.

Sommaire

Introduction
Les obstacles culturels à la physique
Les obstacles théoriques à la physique
La révolution galiléenne
Les conditions culturelles de la physique galiléenne
L’impact contradictoire de la physique galiléenne
Un nouveau mode de pensée
De nouvelles contradictions
Descartes : comment fonder le fondement ?
Comment la science inventa le « monde sensible »
Diderot : la construction d’un nouveau monde
Un « siècle newtonien » ?
Diderot et les mathématiques
Une nouvelle conception du monde
Dans le rétroviseur de la physique contemporaine
La science comme interprétation
Des cordes, des boucles et des mathématiques
La leçon de Prigogine

Avec un index chronologique des auteurs cités et une riche bibliographie.
Un petit livre très clair dont les analyses précises et détaillées font un instrument de travail extrêmement précieux.

Docteur en philosophie, Jean-Paul JOUARY est professeur en classes préparatoires au Lycée Claude Monet. Très actif en formation initiale et continue, il est, entre autres, responsable du module Philosophie & sciences du Plan Académique de Formation parisien.

 

> Benoît SCHNECKENBURGER, Apprendre à philosopher avec Épicure

 Éditions Ellipses, 192 p.  

Philosophie longtemps censurée, l’épicurisme constitue pourtant une des plus belles sagesses grecques. Parce que le plaisir est le principe et le but de la vie, l’hédonisme d’Épicure propose un système complet de philosophie, de la métaphysique atomistique à l’éthique, qui n’a d’autre but que de nous délivrer des craintes et superstitions. Il propose une leçon de vie, où les plaisirs simples et partagés permettent aux amis de vivre heureux. Devenir épicurien, c’est  découvrir que la philosophie est un discours rationnel qui procure le bonheur. Y a-t-il meilleure façon d’apprendre à philosopher ? 

Benoît Schenckenburger est professeur au Lycée Turgot.

 

Alain CHAUVE, Russell-Wittgenstein – La vérité et la logique

SCEREN/CNDP, Collection "Philosophie en cours" dirigée par Hadi Rizk
108 pages, 9,90 €

1900-1914. Entre ces deux dates se produisent des bouleversements intellectuels majeurs. L’un d’eux est longtemps resté méconnu dans la tradition philosophique française : la création de la logique moderne qui rend obsolète la logique traditionnelle et qui, du même coup, sape le fondement de la métaphysique classique.

Ce bouleversement a pour auteurs deux hommes : Russell et son étudiant Wittgenstein. Le premier écrit, en 1910, le volume I des Principia mathematica ; le second médite depuis 1913 le Tractatus logico-philosophicus, finalement publié en 1921 en allemand et en 1922 en anglais.

Au centre de ce bouleversement, une notion dont l’analyse et l’interprétation vont commander la signification et la portée philosophiques de la logique moderne : la vérité. Russell est conscient de la force et de la pertinence des objections de son cadet. Pourtant, il ne saura admettre, comprendre, ni même entrevoir l’immense portée du refus de Wittgenstein d’introduire dans la logique une référence à un sujet pensant et à des lois de la pensée.

Avec la présentation d’un choix de textes de Russell et Wittgenstein, ainsi qu’une préface de Paul Mathias, IGEN.

Alain Chauve est IA-IPR honoraire. Nombreux sont les collègues qui ont eu et qui ont l’occasion d’apprécier ses interventions en formation continue, toujours lumineuses et provoquant à la réflexion. Il faut se réjouir de la publication de ce petit livre clair et décisif.

 

> Olivier DEKENS, Comprendre Kant

Armand Colin
191 pages, 19,50 €

La philosophie de Kant se démarque de toute autre par l’obligation dans laquelle elle a placé toute pensée ultérieure de procéder à l’examen de ses propres principes. Comment réfléchir à l’origine des connaissances humaines sans poser la question des limites, dans les termes irremplaçables de la Critique de la raison pure ? Comment penser ou contester la conscience morale sans se référer à la présence en nous de la loi, que Kant tient pour un fait de la raison ? Comment dire le beau, les fins de l’humanité ou celles de l’individu sans mettre en œuvre cette faculté de juger dont Kant a su exprimer la souplesse si particulière ?

Mais il y a plus. La pensée critique apparaît comme une philosophie de la philosophie ou, pourrait-on dire, de l’homme comme animal philosophique. Kant considère en effet qu’il y a au plus profond de l’être humain une tension irrépressible vers l’au-delà de l’expérience. Cette tendance à penser Dieu, la liberté, le monde, cette orientation vers l’inconditionné, voilà ce qu’il s’agit de préserver et de sauver, à la condition de savoir parer au risque de l’errance, voire du fourvoiement. La critique s’entend dès lors comme un dispositif intellectuel destiné à dire le droit d’une disposition de l’homme à l’égard de la métaphysique.

Ce livre de synthèse et de réflexion a pour mérite de fournir les clefs de compréhension d’une pensée redoutablement complexe, de dégager champ par champ son importance historique précise et de faire ressortir tout ce qu’elle conserve de vif, voire d’encore inexploité pour le philosophe contemporain.

Docteur en philosophie et professeur agrégé, Olivier Dekens enseigne en classes préparatoires au Lycée Pothier d’Orléans.

 

> Cahiers de philosophie de l’Université de Caen, n° 47, dirigé par Jean-Marie LARDIC et Ari SIMHON

Le phénomène Europe

Avec les contributions d’Emmanuel HOUSSET, Robert LEGROS, Jean-Luc MARION, Jean-Michel SALANSKIS, André STANGUENNEC, Emilie TARDIVEL, Etienne TASSIN, Robert URIAC.

183 pages, 15 €

L’Europe n’est pas une simple identité culturelle facilement repérable et la tâche propre du philosophe est de montrer qu’elle est d’abord une question décisive et prioritaire, car c’est la possibilité même de sa définition qui ne va pas de soi. Etudier l’Europe en tant que « phénomène », être attentif au « phénomène Europe » comme le proposent les travaux réunis ici par les équipes de recherche de Nantes (CAPA) et de Caen (Identité et subjectivité) permet, d’une part, de ne pas enfermer dangereusement l’Europe dans une définition limitée qu’elle soit géographique, religieuse ou politique. Cela rend possible, d’autre part, de mettre en lumière que l’Europe, dans sa crise structurelle, n’est pas une « idée fixe », une obsession accidentelle de certains, mais un projet, un avenir, de l’humanité elle-même, qui ne peut être pleinement déterminé à l’avance. Les grands philosophes contemporains que sont Hegel, Husserl, Heidegger, Patočka, Lévi-Strauss, Arendt, Levinas, Gadamer et Derrida, peuvent redonner foi en l’Europe en montrant que, dans la difficulté de sa tâche de rationalisation, dans sa fragilité historique, elle est d’abord une exigence éthique de responsabilité universelle qui doit cependant s’accorder aux exigences de l’action.

Sommaire
Jean-Luc MARION                             Préface
Jean-Marie LARDIC & Ari SIMHON       Présentation
Robert LEGROS                                Hegel et l'Europe
Emmanuel HOUSSET                         Husserl et l'impératif de l'Europe idéale
Jean-Michel SALANSKIS                   L'Europe, les idées et les hommes. Notes sur la lecture derridienne d'une phrase de Husserl
Robert URIAC                                   Heidegger et l'Europe
Ari SIMHON                                    La mauvaise conscience de l'Européen. Levinas devant Lévi-Strauss
Emilie TARDIVEL                              La crise de l’humanité européenne selon Patočka
André STANGUENNEC                        Gadamer et l’héritage grec de l’Europe
Etienne TASSIN                                Hannah Arendt. Le moment politique de l’Europe

 

Guillaume PIGEARD de GURBERTContre la philosophie 

Actes Sud, coll. « Un endroit où aller »
304 pages, 23 €

« Où l’on voit que la philosophie passe sa vie à affronter ce qui la menace de mort »

On a pris l’habitude de se représenter la philosophie comme une activité intellectuelle : l’activité de réfléchir, d’analyser, de questionner, en un mot, l’activité de penser. Et, de là, on s’est mis à en attendre des diagnostics, voire des solutions pratiques, politiques, morales, éthiques, écologiques… Ce qui invalide cette image commune de la philosophie comme acte de penser, c’est qu’elle l’installe d’emblée dans le cercle de la puissance de penser, en passant sous silence le fond d’impuissance ou d’impossibilité de penser qui fonde toute philosophie et constitue comme la griffe de la philosophie. Or la philosophie n’est pas un cercle, qui est fermé par définition, mais une piste, qui est un cercle brisé, ouvert à un endroit, par où entre ce qui va contre la philosophie et qui la fait exister tout en l’exposant au risque de son inexistence.

Ce livre introduit une nouvelle figure : la philosophie comme art de la piste. S’il s’intitule Contre la philosophie, ce n’est donc pas par provocation, mais pour attirer l’attention sur le fait que la philosophie ne commence jamais par elle-même, ne se fonde pas sur une décision de la raison ni une simple action de pensée, et ne baigne pas dans l’élément du concept comme le poisson dans l’eau, mais se trouve tout au contraire d’abord en présence d’un dehors de la philosophie sans lequel celle-ci n’existe tout simplement pas.

« La philosophie naît de l’épreuve même de sa propre impossibilité. […] Faire l’économie de l’épreuve de son impossibilité, ce serait confondre la philosophie avec une paisible construction mentale, avec ses contraintes internes, mais délestée de toute adversité. Or, la pensée philosophique naît de cela qui lui arrive ou qu’elle rencontre et qui la laisse démunie. Pour en éprouver à son tour la radicalité philosophique, il faut la surprendre en train d’être défaite avant même d’avoir pu se faire, au lieu de s’installer confortablement dans la représentation inoffensive d’une philosophie toute faite. C’est bien l’objet de ce livre que de tenter d’appréhender la philosophie dans son fait, et non d’analyser sa représentation ni de décliner les attributs contenus dans son essence. »

Ce livre propose une tentative nouvelle de formulation de la question « Qu’est-ce que la philosophie ? ». En dialoguant avec les contemporains (Deleuze, Foucault, Heidegger, Wittgenstein…), G. Pigeard de Gurbert relit en particulier Descartes, Platon et Hegel, à la recherche de l’impensable qui, du dehors, les saisit et, en fin de parcours, dégage les enjeux de cette découverte de l’insu de la philosophie pour concevoir la politique. Un ouvrage philosophique original et profond dans lequel les professeurs trouveront éclairée leur pratique quotidienne : comment faire exister la philosophie. 

Guillaume Pigeard de Gurbert est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne en classes préparatoires et terminales à Fort-de-France (Martinique).

 

> Christophe BEAL, Hobbes 

Ellipses, coll. « Pas à pas »

« Même si les références à l’auteur du Léviathan sont récurrentes dans le champ de la théorie politique, on constate que la pensée de Hobbes est souvent réduite à quelques formules lapidaires ou à quelques arguments sommaires. Hobbes appartient à cette catégorie de philosophes abondamment cités mais souvent méconnus. S’agissant de la théorie politique, la lecture que l’on en fait se focalise le plus souvent sur les chapitres du Léviathan ou Du Citoyen qui présentent l’état de nature ou les fondements de la souveraineté, mais sans tenir compte des principes et de la méthode qui sous-tendent le contractualisme hobbesien. Quant aux questions proprement juridiques (par exemple, sur l’interprétation des lois) ou théologico-politiques (sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat), elles bénéficient rarement de l’attention qu’elles méritent. Il faut enfin reconnaître que même si n’importe quel manuel d’introduction à la philosophie ou d’histoire des idées politiques contient une partie consacrée à la pensée politique de Hobbes, la plupart de ses thèses sur le langage, la métaphysique ou la science demeurent souvent méconnues en dehors des spécialistes. Des pans entiers de l’œuvre de Hobbes sont ainsi occultés, alors qu’au XVII° siècle les réactions qu’il suscite parmi ses contemporains ne portent pas seulement sur la politique, mais aussi sur ses thèses matérialistes et déterministes ainsi que sur son interprétation de l’Ecriture (comme en témoignent les accusations d’athéisme ou d’hérésie).

Un des objectifs de cet ouvrage est de fournir au lecteur un ensemble de repères qui lui permettra de découvrir la pensée de Hobbes dans toute son étendue et dans toutes ses nuances. Il s’agit de guider le lecteur afin qu’il puisse parcourir « pas à pas » cette œuvre, en comprendre les thèses majeures et en saisir les enjeux. La philosophie, telle que la conçoit Hobbes, est une forme de connaissance rationnelle qui vise à expliquer les causes et les propriétés des « corps naturels » (philosophie naturelle) aussi bien que des « corps politiques » institués par les hommes (philosophie civile). Bien que portant sur des objets distincts, la philosophie présente une unité à la fois par ses principes et par ses méthodes. En concevant le projet des Eléments de philosophie, Hobbes envisage un exposé de sa pensée philosophique en trois sections principales : l’une sur la logique, la métaphysique et la philosophie naturelle ; la seconde sur l’homme et l’étude de ses différentes facultés ; la troisième sur la société politique et les devoirs citoyens. Ces trois parties correspondent respectivement au De Corpore (1655), au De Homine (1658) et au De Cive (première édition en 1641, seconde édition 1647). Dans un tel programme, la philosophie politique apparaît comme une partie de la philosophie et dépend en partie des sections qui précèdent. Dès lors qu’on connaît les mouvements des corps en général, on est en mesure d’expliquer les mouvements internes du corps humain, et donc la sensation, l’imagination et les désirs, ce qui permet d’élaborer une théorie des affects et des passions à partir de laquelle peuvent être analysées les relations humaines ; et, de cette anthropologie philosophique, se déduit rationnellement un ensemble de prescriptions (les lois naturelles) qui constituent les fondements du contractualisme hobbesien. De l’étude des corps en général à la théorie des corps politiques, il y a donc unité et continuité. Il nous apparaît essentiel de permettre au lecteur de pouvoir comprendre les différentes parties de l’œuvre de Hobbes et de saisir leurs relations mutuelles. Néanmoins, Hobbes accorde une certaine autonomie à la philosophie politique ; dans la préface du De Cive, il se justifie de publier la troisième section des Eléments de philosophie avant d’avoir rendu publiques les autres sections en avertissant son lecteur qu’il est tout à fait possible de comprendre son analyse des droits et des devoirs des citoyens même si on ignore sa philosophie première et sa philosophie naturelle.

Conformément à ce principe, nous avons choisi de suivre une présentation qui conserve, au moins en partie, la systématicité du projet hobbesien, mais dans laquelle chaque partie peut être lue indépendamment des autres. L’ouvrage s’organise donc en cinq chapitres qui portent respectivement sur la théorie de la connaissance de Hobbes et sur sa conception de la philosophie (chapitre I), sur la philosophie première et la philosophie naturelle (chapitre II), sur la philosophie morale (chapitre III), sur la théorie politique et juridique (chapitre IV) et enfin sur les questions religieuses (chapitre V). Ces chapitres peuvent être lus dans l’ordre ou de façon isolée. Dans l’introduction, nous rappellerons brièvement quelques éléments biographiques et bibliographiques qui sont également l’occasion de présenter le contexte dans lequel écrit Hobbes. Une certaine connaissance des circonstances historiques, des événements et des discours politiques qui caractérisent l’Angleterre du début de la première moitié du XVII° siècle nous paraît indispensable pour comprendre le sens et les enjeux des textes que nous présentons. Dans la conclusion, nous ferons une présentation non exhaustive des différentes lectures et interprétations qui ont pu être faites de l’œuvre de Hobbes, et de leurs répercussions dans la pensée politique contemporaine. Aborder Hobbes « pas à pas », c’est donc guider la lecture et la compréhension de ses textes, pouvoir les situer dans leur contexte, mais aussi repérer les usages et les lectures que l’on peut en faire aujourd’hui. »

Extrait de la Préface.

Christophe BEAL est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne en classes terminales et à l’université à Tours.

 

>Eric COMBET, L'art, ou la plasticité de l'esprit
Préface de Bernard BOURGEOIS
Ellipses (320 pages, une vingtaine d'illustrations)

Commencer par une analyse des Ménines, c'est recommencer là où Foucault, lui-même, commença. Pourquoi ? Parce que Les Ménines sont en elles-mêmes un commencement : elles actualisent la puissance essentielle de l'art.
Il s'agit de montrer que le tableau de Velázquez met en œuvre un regard divin, protecteur de l'infante Marguerite dans un moment particulièrement sombre de l'histoire de l'Espagne. Cette actualisation de la peinture comme vision divine permet d'illustrer une première fois la thèse qui sera celle de tout l'ouvrage : l'art est l'activité par laquelle l'homme, au lieu de se fixer en son humanité, la dépasse dans l'immanence même en se dianouménalisant, c'est-à-dire en traversant (dia) les formes culturelles et historiques déjà réalisées de l'esprit (noûs). Cette éprouvante, mais féconde, plasticité de l'esprit ne cesse, selon E. Combet, de s'affirmer au cours du temps : elle est déjà présente, ignorante d'elle-même dans l'art préhistorique. Elle connaît une actualisation particulièrement éprouvante et tragique avec l'art gréco-romain (la peinture grecque, mais aussi les figures d'Achille, d'Ulysse, d'Œdipe, d'Antigone, font ainsi l'objet d'une approche interprétative nouvelle, très éloignée de l'idée hégélienne de la belle unité). Enfin, avec nous aujourd'hui, cette plasticité débouche sur une « déshominisation » de l'existence consciente d'elle-même.
A la lecture de ce livre qui hégélianise contre Hegel et maintient l'effort d'une pensée universalisante, on sera peut-être conduit à penser que notre histoire - celle de l'art - fut plus audacieuse qu'on ne le croit et que notre temps est, quant à lui, moins relativiste et finissant qu'on ne le dit.

Agrégé de l'Université, docteur en philosophie, Eric COMBET est membre du jury de l'agrégation d'art, option Arts Appliqués. Il est professeur en classes préparatoires et enseigne l'esthétique à l'Ecole Supérieure de Design La Martinière de Lyon. Pour L'art, ou la plasticité de l'esprit, il a reçu le Prix Araxie Torossian 2006, décerné par l'Académie des Sciences Morales et Politiques.


>Alain Billecoq: Spinoza. Questions politiques
Préface de Pierre-François Moreau
L'Harmattan éditeur, collection Ouverture philosophique
136 pages, 13 €

Les quatre études qui composent cet ouvrage sont la reprise d'exposés et de conférences prononcés dans divers colloques, séminaires et stages de formation continue destinés aux professeurs de philosophie.
Ultime écrit, au demeurant inachevé, de Spinoza, le Traité politique est le seul livre où le philosophe aborde les problèmes de la liberté concrète en tant qu'incarnée dans des institutions, et ce qu'il en dit est cohérent avec ce qu'il expose dans l'Ethique et le Traité théologico-politique. Mais il l'énonce différemment, sur un autre plan, à savoir sur celui des conditions institutionnelles de la réalisation de la liberté de chacun, peuple ou individu, et qui n'a peut-être pas assez retenu l'attention des commentateurs jusqu'à présent.
Ces études sont le commentaire de passages et fragments qui apparaissent à l'auteur essentiels à la compréhension du projet du Traité politique, ce pourquoi elles portent en majeure partie sur cet ouvrage mais pas exclusivement. Comment, en effet, parler de la vie quotidienne de l'homme dans la société sans recourir aux enseignements de l'Ethique ? Comment étudier la liberté politique ou le statut des religions dans l'Etat en omettant de se référer aux thèses développées dans le Traité théologico-politique ? Et ce, d'autant plus que dans ce système réticulaire chaque élément est un tout qui renvoie à chacun des autres et au tout qu'il constitue.
Après avoir précisé l'objet du Traité politique et sa situation dans le corpus spinoziste, Alain Billecoq étudie ici les thèmes forts qui structurent l'ouvrage. On trouvera donc successivement examinées les questions de la citoyenneté (qui est citoyen et comment l'est-il ?), de la paix et de la guerre (pourquoi la paix n'est-elle pas seulement l'absence de guerre ?), du statut des religions dans un Etat de droit à travers les interrogations sur la tolérance et la laïcité, autrement dit sur la liberté de penser et d'agir. Peu à peu se dégage le concept philosophique de l'homme libre qui n'est ni éloigné de la foule, ni englué dans les passions qu'elle engendre, d'un individu humain qui se construit chaque jour parce qu'il construit sa et la liberté.
Au fil de ces études, Spinoza apparaît non seulement comme un penseur profond, réaliste et original de la politique mais aussi, voire surtout, comme un philosophe qui fournit des instruments intellectuels susceptibles de nous aider à réfléchir à notre contemporanéité, ainsi que le soulignent les Remarques figurant en annexe de chaque chapitre.

Alain BILLECOQ est IA-IPR de Philosophie honoraire.

 
>  Christian RUBY: L'Interruption, Jacques Rancière et la politique
 La Fabrique éditions, février 2009
126 pages, 14 €

Ce petit ouvrage de Christian Ruby est une introduction à la pensée de Jacques Rancière, une pensée qui s'efforce d'esquisser, en un sens polémique, une philosophie contemporaine de l'émancipation et tient que la politique ne peut exister que dans un acte d'interruption, de dérèglement ou d'effraction.
On y trouvera recensés et éclairés les concepts qui servent chez Jacques Rancière de matériaux de construction : le sensible et son partage, la subjectivation, le régime esthétique des arts, le couple police/politique, la mésentente...
Ch. Ruby retrace le parcours du philosophe, depuis la plongée dans les archives ouvrières du XIXe siècle (La Nuit des prolétaires) jusqu'aux textes les plus récents (La Haine de la démocratie, Le Spectateur émancipé). Il explique les divergences qui opposent J. Rancière à certains de ses contemporains - Althusser, Bourdieu, Lyotard - et portent sur l'idée maîtresse d'émancipation.

Christian Ruby est professeur de philosophie à l'Ecole Active Bilingue (Paris).

 

Kant et le nazisme. L'étrange passion de Michel Onfray
 A propos du Songe d'Eichmann
, publié aux éditions Galilée, Paris, 2008
Claude Obadia, Professeur de philosophie au Lycée Paul Lapie, Courbevoie, 14 octobre 2008

 À l'inverse de Hannah Arendt convaincue qu'en dépit de ses allégations Adolf Eichmann n'avait rien compris à Kant, Michel Onfray entend démontrer que le criminel de guerre a non seulement lu Kant mais qu'il l'a très bien compris, ce qui prouverait que la pensée kantienne est en définitive compatible avec la mécanique du III° Reich. Le livre, partagé en deux parties, comprend un essai et ce que l'on pourrait appeler une « fiction théâtrale » qui voit Adolf Eichmann, à la veille de son exécution, visité par Kant dans sa prison et mener avec lui une discussion en présence d'un Nietzsche résolument intempestif.
Le titre de l'essai ouvrant le livre mérite attention. « Un kantien chez les nazis », écrit Michel Onfray. Or, comme Eichmann est nazi, cela prouverait donc qu'il n'y a rien d'antinomique entre le nazisme et le kantisme... Lire la suite

Hegel et le scepticisme, Bertrand QUENTIN
L'Harmattan, coll. Ouverture philosophique, 311 pages, 28,50 €
Septembre 2008

Hegel a, dans l'opinion, une réputation de dogmatisme. Le présent ouvrage vise à montrer au contraire que, dans sa confrontation au scepticisme, le penseur allemand manifeste une ouverture philosophique étonnante et inédite : le scepticisme ne sera pas représenté comme un « ennemi à abattre » mais comme un moment incontournable de toute pensée. Il faudra ainsi passer par lui pour accéder au Système de la Science.
L'ouvrage s'intéresse d'abord au scepticisme en tant que source fécondante, durant la gestation intellectuelle du système philosophique hégélien (1797-1807). Il évalue ensuite la qualité de l'interprétation hégélienne des philosophes « protosceptiques » ou sceptiques de l'Antiquité. C'est finalement dans la reconnaissance de la contingence comme contingence que Hegel s'avère avoir dépassé définitivement ce que les Sceptiques appelleraient un dogmatisme rationaliste a priori.

Professeur au Lycée Claude Bernard, Bertrand QUENTIN est diplômé de HEC, agrégé et docteur en philosophie.

 
>Le Contrat social de Rousseau, Emile DURKHEIM
Introduction et notes de Pierre HAYAT
Editions Kimé, 14 €, Septembre 2008

Ce texte est l'un des derniers cours professés par Durkheim à la Faculté des Lettres de Bordeaux, avant qu'il ne soit nommé, en 1902, à la Sorbonne. Il était particulièrement destiné aux candidats à l'agrégation de philosophie mais Durkheim ne manque pas de lire Rousseau à la lumière de ses propres préoccupations et de son ambition sociologique. Aux yeux du fondateur de la sociologie, le principal mérite de Rousseau est d'avoir aperçu que la vie morale et psychique se développait avec les sociétés. Le Rousseau de Durkheim est celui pour qui tout tient radicalement à la politique, précisément parce que la politique est la condition de la civilisation et de la morale. Ainsi c'est à son existence sociale que l'homme doit son humanité. Reste à comprendre comment s'organise cette existence sociale et c'est autour de la notion d'individu que se nouent les problèmes. D'après Durkheim, la doctrine de Rousseau se caractérise par deux tendances antithétiques : d'un côté, le philosophe assure que la société unifiée par la volonté générale est au-dessus de la multitude des particuliers ; mais d'un autre, il présente la volonté générale comme un moyen pour l'individu, en l'occurrence d'assurer sa sécurité et la sauvegarde de sa liberté. C'est ainsi qu'elle ne va pas sans égoïsme puisque c'est moins l'intérêt commun qui motive l'obéissance que l'engagement individuel du contrat. C'est moins cependant sur le terrain de l'individualisme atomistique que sur celui de l'organicisme social que se marquent le plus nettement les réticences de Durkheim. Contre Rousseau, Durkheim développe un individualisme fonctionnel, proprement sociologique. Mais lorsqu'il s'engage publiquement dans l'affaire Dreyfus, au moment de la rédaction de son cours sur Rousseau, le sociologue choisit de se situer sur le plan des principes philosophiques en faisant valoir un individualisme moral contre un individualisme utilitaire, ce qui le rapproche alors de Rousseau. On suivra avec intérêt l'analyse que donne Pierre Hayat de la différence d'approche des droits inaliénables de l'individu humain chez les deux auteurs et de leurs effets sur l'articulation du social et du politique.

Professeur au Lycée Jules Ferry, Pierre HAYAT est agrégé et docteur en philosophie. Ses travaux portent principalement sur la pensée de Levinas ainsi que sur les auteurs français du XIX° siècle, notamment autour de la question de la laïcité.

 >Hegel, la Phénoménologie de l'esprit à plusieurs voix, Coordonné par Czeslaw Michalewski
Ellipses, février 2008

Destiné à accompagner la patiente lecture de cette œuvre difficile qu'est la Phénoménologie de l'esprit, ce livre reprend les communications proposées aux professeurs de l'académie de Versailles, dans le cadre du séminaire organisé en 2005-2007 à l'occasion du bicentenaire du texte hégélien.

SOMMAIRE
Présentation
Czeslaw MICHALEWSKI, Professeur au Lycée de Sèvres

Les structures logiques de l'œuvre
Pierre-Jean LABARRIERE, Professeur au Centre Sèvres

« Saisir et exprimer le vrai non pas comme substance mais aussi bien comme sujet »
Remarques sur la Préface de 1807
Ari SIMHON, Professeur au Lycée Camille Saint-Saëns, Rouen

Le chemin phénoménologique comme libre auto-critique du savoir
Gilles MARMASSE, Maître de Conférences à l'Université Paris-IV

Désespérer de l'objet : les premières expériences de la conscience
Olivier TINLAND, Maître de Conférences à l'Université Paul Valéry, Montpellier

Le soi et son essence
Jean-François MARQUET, Professeur émérite de l'Université Paris-IV

Le « concept de raison »
Marie-Jeanne KÖNIGSON-MONTAIN, Professeur émérite de l'Université Paris-I

Les dernières figures de la section « Raison »
Pierre-Jean LABARRIERE, Professeur au Centre Sèvres

Du monde éthique grec au monde du droit romain
André STANGUENNEC, Professeur à l'Université de Nantes

L'accomplissement formel du savoir de soi de l'esprit ou le langage de l'auto-compréhension
Isabel WEISS, Professeur agrégé docteur en philosophie

« Le sommet de la subjectivité se saisissant comme ce qui est ultime »
Emmanuel CATTIN, Professeur à l'Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand

Le « concept de la religion » dans la Phénoménologie de l'esprit
Myriam BIENENSTOCK, Professeur à l'Université François Rabelais, Tours

Phénoménologie de la religion et de l'art
Hélène DEVISSAGUET, Professeur au Lycée Richelieu, Rueil-Malmaison

La religion manifeste
Bernard BOURGEOIS, Professeur émérite de l'Université Paris-I

« L'esprit se sachant en figure d'esprit ou le savoir conceptualisant »
Pierre-Jean LABARRIERE, Professeur au Centre Sèvres


 >PHILOSOPHER, et si c'était facile ? , Jean-Paul JOUARY
Editions Milan, 156 pages, 14 €, Septembre 2008

Ce petit livre écrit dans une langue simple se propose d'aider à entrer en douceur en philosophie, à prendre à contre-pied quelques fausses évidences, à susciter le désir d'aller plus loin. Si, délibérément, pour faciliter la lecture, pratiquement aucun auteur n'est cité, certains reconnaîtront à juste titre une idée de Kant ici, de Descartes là. Les autres pourront les identifier dans les quelques textes qui complètent chaque chapitre.
Le lecteur doit accepter de se trouver parfois en contradiction avec lui-même, non pour se voir asséner des vérités à adopter en remplacement de ses anciennes opinions, mais pour s'ouvrir à de nouvelles démarches et tracer de nouveaux itinéraires. Loin de prétendre avoir réponse à tout, ce livre au contraire s'efforce d'inciter à avoir question à tout.
Il n'est pas seulement destiné au grand public mais peut être utilement recommandé aux élèves de toutes les filières de l'enseignement secondaire.

Professeur au Lycée Claude Monet et à l'ENC Bessières, Jean-Paul JOUARY est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne désormais en classes préparatoires après avoir longtemps exercé en lycée sensible en Seine-Saint-Denis. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, il est également responsable de formation.
 
 
Les Principes de l'éthique biomédicale, Tom L. Beauchamp et James F. Childress
Traduit de l'anglais par Martine Fisbach
Coll. Médecine et Sciences Humaines, Les Belles Lettres
648 pages, 39 €.

Peut-on élaborer un cadre d'analyse philosophiquement solide et pourtant suffisamment souple pour répondre aux multiples questions éthiques soulevées par la pratique de la médecine contemporaine ?
Tom L. Beauchamp et James F. Childress relèvent le défi dans cet ouvrage, sans doute le plus influent de la bioéthique médicale. Plutôt que d'aborder les problèmes à l'aide des théories morales traditionnelles (cf. Kant ou l'utilitarisme), les auteurs proposent un nouveau cadre d'analyse constitué par quatre principes fondamentaux : le respect des choix autonomes, la non-malfaisance, la bienfaisance et la justice. Ils élaborent une théorie originale et controversée sur la manière de résoudre les conflits qui peuvent apparaître entre ces principes.
Ce livre, publié initialement en 1979 et inédit en français, n'a cessé d'être modifié, nuancé et amplifié au fil des ans, jusqu'à la cinquième édition (2001) présentée aux lecteurs francophones. Il contient toute l'histoire des débats théoriques complexes suscités par la bioéthique aux Etats-Unis.

James F. Childress est professeur émérite d'Ethique à l'Université de Virginie, où il dirige l'Institute for Practical Ethics. Tom L. Beauchamp est professeur de philosophie à l'Université de Georgetown (Kennedy Institute of Ethics). En 1976, il a rejoint l'équipe de la National Commission for the Protection of Human Subjects of Biomedical and Behavioral Research, et a écrit le Belmont Report (1978). Diplômée de King's College (Londres), Martine Fisbach est professeur d'anglais à l'UFR de Sciences Médicales de l'Université d'Angers.

Le Toucher. Se soigner par le corps, Bernard Andrieu
Préface de David Le Breton
Coll. Médecine et Sciences Humaines, Les Belles Lettres
288 pages, 21 €

 Massages, relaxation, kinésiologie/kinésithérapie, gestalt-thérapie, danse-thérapie, érotisme, toucher sensori-tonico-moteur, packs/enveloppements, psycho-drame, expression corporelle, orgonomie, bio-énergie, toutes ces thérapies connaissent aujourd'hui un essor sans précédent. Leur existence même pointe du doigt une peur, et un manque : les médecines alternatives fleurissent pour pallier le manque de contact dans notre société civilisée. Nous ne nous touchons plus, ou alors dans un contexte codifié, voire médicalisé.
Comment en est-on arrivé là ? Comment se repérer parmi toutes ces pratiques ? Quelles sont leur histoire et leurs prétentions ?
Bernard Andrieu répond à toutes ces questions dans un ouvrage clair et documenté qui propose à la fois une réflexion sur l'histoire du soin de toucher et un recensement des pratiques les plus importantes.

Philosophe du corps, Bernard Andrieu enseigne l'épistémologie du corps et des pratiques corporelles à l'Université Henri Poincaré. Il a notamment publié Médecin de son corps et a dirigé le Dictionnaire du corps en sciences humaines (2006).

>Médecine et sciences humaines - Manuel pour les études médicales
Sous la direction de Jean-Marc Mouillie, Céline Lefève et Laurent Visier
Préface de Tzvetan Todorov
Les Belles Lettres, Coll. Médecine & Sciences Humaines
667 pages, 23 €

On ne le sait pas assez : la philosophie et les sciences humaines sont présentes dans le cursus des étudiants en médecine où elles occupent une place non négligeable, y compris dans leur évaluation dès la 1ère année.
Cet ouvrage pluridisciplinaire est destiné à accompagner l'enseignement des sciences humaines et sociales au sein de la formation médicale. Il s'adresse aux étudiants en médecine et à tous ceux qui s'engagent dans les métiers du soin ou qui s'intéressent aux questions épistémologiques, éthiques et sociales posées par la médecine contemporaine. Il ne peut manquer d'intéresser les professeurs de philosophie.
Les nouvelles relations entre soignants et patients, l'interrogation sur l'identité scientifique de la médecine, le développement spectaculaire des techniques médicales, l'exigence d'une sensibilisation aux enjeux éthiques et bioéthiques du soin face à l'évolution des demandes, individuelles et sociales, et face aux perspectives ouvertes par les sciences du vivant appellent une réflexion spécifique.
Fournir des repères historiques et conceptuels à cette réflexion, interroger les présupposés de la pensée médicale, évaluer les multiples responsabilités liées au soin, promouvoir l'indépendance du jugement, le sens des problèmes et la clairvoyance critique sont les objectifs de l'introduction des sciences humaines dans le monde médical. L'ambition de ce recueil est d'y contribuer. Sans prétention encyclopédique, il invite le lecteur à s'approprier les questions à partir de regards croisés et à prendre ainsi la mesure de la diversité et de la complexité des problèmes humains de la médecine.

Les auteurs, non médecins et médecins, sont des spécialistes des thèmes abordés travaillant aussi bien en sciences humaines (comme anthropologues, économistes de la santé, historiens, juristes, philosophes, psychanalystes, psychologues, sociologues) que dans le monde de la santé (en biologie, cancérologie, génétique, gériatrie, médecine générale, médecine interne, neurologie, neurochirurgie, psychiatrie, rééducation fonctionnelle et dans les soins infirmiers). Le projet résulte notamment de la collaboration de responsables et enseignants en sciences humaines et sociales des facultés de médecine d'Amiens, Angers, Brest, Créteil, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Nantes, Paris VII, Strasbourg, Tours.

Le livre se compose d'une centaine d'études présentées par thématiques, de plusieurs annexes « ressources » (chronologies, références cinématographiques et littéraires, textes de référence en éthique et bioéthique) et d'un index analytique.

>Christian BONAH, Histoire de l'expérimentation humaine en France
Discours et pratiques, 1900-1940
Les Belles Lettres, mars 2007, 423 pages, 25 €
Collection Médecine et sciences humaines, dirigée par Jean-Marc Mouillie.

 « Il y a des hommes qui se sont attribué le droit effrayant de se servir de la chair d'autres hommes comme d'un matériel de laboratoire. » déclare en 1905 un médecin de Bordeaux dans sa thèse. Il n'affirme pas seulement que l'expérimentation non thérapeutique existe alors en France, mais il soutient qu'elle est dans bien des domaines indispensable. Pourtant, jusqu'à l'avènement de la loi Huriet-Serusclat en 1988, de telles expériences sont en principe interdites par la loi.
L'enquête historique présentée ici s'interroge sur les conditions dans lesquelles des innovations thérapeutiques sont développées et testées en laboratoire et en clinique au moment de la naissance de la biomédecine contemporaine. La question est abordée par les discours théoriques, les textes juridiques et déontologiques ainsi que par une analyse détaillée de la pratique de la recherche. Pour appréhender la perception publique, elle se tourne vers une source moins habituelle : une pièce de théâtre qui traite ce sujet de manière explicite.
L'ouvrage analyse le « faire » concret des scientifiques. A partir de l'étude de la mise au point de la vaccination du BCG dans l'entre-deux guerres, le livre s'interroge sur les « pratiques » des risques et des bénéfices en France. La question est abordée dans deux univers différents, d'une part l'introduction du BCG chez le nouveau-né ; d'autre part, les militaires tirailleurs africains particulièrement exposés à une contagion par la tuberculose. Concrètement, il s'agit d'analyser comment un médecin investigateur évalue les risques d'un traitement nouveau.
Autant les situations concrètes posent la question de savoir si tel ou tel acte est « une expérimentation humaine », autant les discours sur l'expérimentation en reste à celle de ses limites et de son bien-fondé. Il y a là un paradoxe essentiel qu'il convient d'éclairer de manière historique : lorsqu'on parle de l'expérimentation humaine, on est loin de la pratique concrète, et lorsqu'on essaie des démarches thérapeutiques nouvelles, on ne parle jamais d'expérimentation humaine.
De lecture aisée, cet ouvrage propose les moyens d'une réflexion informée sur une question dont les enjeux philosophiques sont d'un grand intérêt pour un cours en classe terminale.

Christian Bonah est professeur d'épistémologie et d'histoire des sciences à la faculté de médecine de Strasbourg.

>Christian RUBY, Schiller ou l'esthétique culturelle
Apostille aux Nouvelles Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme
Ed. La Lettre volée, mars 2007, 48 pages, 13 €

Ce court livre fait retour sur les Nouvelles Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, paru chez le même éditeur en 2005, qui proposait une relecture de la philosophie de Friedrich von Schiller (1759-1805) inaugurant un nouveau type de rapport entre la culture et l'esthétique ou, plus exactement encore, entre la politique et l'esthétique. En composant un ouvrage sur le mode de ses fameuses Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme (1794), l'intention de l'auteur, en se pliant à cet exercice de style philosophique, était de reprendre à nouveaux frais la discussion sur la possibilité d'une émancipation politique par l'esthétique, alors même que sont aujourd'hui dénoncées l'esthétisation du monde et la politisation de l'art

>Christian RUBY, L'Age du public et du spectateur- Essai sur les dispositions esthétiques et politiques du public moderne
Ed. La Lettre volée, mars 2007, 304 pages, 21,50 €

Pourquoi référons-nous « naturellement » la culture et les arts à un public et des spectateurs ? Pourquoi, dans le même temps, disposons-nous, non moins « naturellement », la politique autour de cette référence au public ? Pour répondre à ces questions, il fallait reconstruire le processus d'invention du public et du spectateur. Ce sont des élaborations modernes nouées autour d'un idéal de communauté marqué au sceau de l'unité-identité. L'esthétique est au cœur de cette histoire. En parcourant les descriptions des attitudes du spectateur, les règles qui les disciplinent, on s'aperçoit que l'esthétique, domaine de la sensibilité, n'est pas dissociable de la réflexion sur le spectateur et de la réflexion sur la démocratie parlementaire. La recherche exposée ici a pris pour objet la formulation moderne de l'adresse au public et au spectateur. Cette adresse fonde les rapports entre la culture, les arts et la politique en les nouant à l'esthétique. Cette dernière fonctionne d'abord à l'encontre des formes religieuses de l'adresse à la divinité et à l'encontre des formes politiques de l'adresse au roi. Mais tandis qu'elle se déploie dans une perspective égalitaire, elle n'est pas sans jouer le rôle d'une discrète mise au pas morale et politique du sujet.

 Christian Ruby est professeur à l'Ecole Active Bilingue (Paris).

> Sous la direction de François ROUSSEL, Rue Descartes, n° 53, automne 2006 « A quoi pense le cinéma ? »

Au delà du travail continu de quelques figures philosophiques majeures (Gilles Deleuze, Stanley Cavell, Jacques Rancière, Jean-Luc Nancy...), il y a incontestablement un intérêt renouvelé pour l'objet « cinéma » dans le champ des analyses philosophiques. En témoignent, de manière hétérogène, une récente livraison de la revue Critique intitulée « Cinéphilosophie » (n° 692-693, janvier-février 2005), un petit volume collectif, Matrix, machine philosophique, autour de l'analyse de la trilogie des films du même nom (Ellipses, 2004), ou encore les livres de Dominique Château : Cinéma et philosophie (Nathan, 2003) et Sartre et le cinéma (Séguier, 2005) - analyse d'un rendez-vous manqué ; enfin, pour ne prendre que ce dernier exemple, un tout récent numéro des Actes de la recherche en sciences sociales sur « Cinéma et intellectuels. La production de la légitimité artistique » (n° 161-162, mars 2006). On pourrait évidemment allonger la liste, mais ce regain ou cet accroissement d'intérêt ne se limite pas à une littérature de langue française : le recueil d'articles sur Film as philosophy. Essays on cinéma after Wittgenstein and Cavell (éd. Palgrave Macmillan, 2005) en est la meilleure preuve, même si c'est en France que l'héritage d'une critique de cinéma soucieuse d'une approche conceptuelle soutenue a trouvé et conservé ses points d'appui les plus féconds.
Par ailleurs, on voit se multiplier des initiatives qui activent sous d'autres formes l'entrecroisement entre philosophie et cinéma : le Collège international a entamé depuis quelques années une collaboration fructueuse avec le cinéma Le Méliès de Montreuil, sur le mode d'interventions régulières accompagnant la projection d'un film, et dans le souci commun d'analyses philosophiques mobilisant diverses approches susceptibles de produire un regard singulier. Tout récemment, Georges Didi-Huberman est venu faire une conférence dense et marquante concernant sa « lecture » d'un film réalisé par Samuel Fuller - le premier film de celui-ci, alors qu'il était soldat dans l'armée américaine, attestant de la découverte et de la libération du camp de concentration de Falkenau en mai 1945 ; longtemps après, ce film a été interrogé, avec son auteur, dans un autre film réalisé par Emil Weiss en 1988, Falkenau, vision de l'impossible. Le texte développé de cette conférence, « Ouvrir les camps, fermer les yeux », paraîtra dans un prochain numéro de la revue des Annales ; son questionnement croise le travail récemment publié par Christian Delage, La vérité par l'image (Denoël, 2006).
Plusieurs autres lieux proposent des confrontations qui ne ressortissent pas exclusivement ni même prioritairement de la stricte critique de cinéma ni du commentaire universitaire, mais essaient de faire jouer des correspondances entre textes et films à partir de l'idée que le cinéma, comme tout art, développe des formes de pensée auxquelles une approche philosophique ne peut être étrangère. La récente journée organisée par Marc Cerisuelo à l'ENS. d'Ulm sur l'un des films les plus emblématiques d'Alfred Hitchcock, Vertigo, en a constitué un bon exemple : l'un des intervenants, dans cette riche journée, a même prétendu faire entrer la totalité des hypothèses du Parménide de Platon dans le principe de construction du film d'Hitchcock (à moins que ce ne soit l'inverse : faire rentrer le film dans cette structure métaphysique - ce qui montre à tout le moins les ressources inépuisables du commentaire philosophique). On peut ici se souvenir de la remarque auto-ironique de Stanley Cavell dans l'introduction de son livre, A la recherche du bonheur, lorsqu'il s'interroge sur les vives résistances suscitées par son rapprochement entre certaines analyses de Kant et un film de Frank Capra, It Happenned One Night : « Si j'ai juxtaposé Kant et Capra, c'était pour suggérer qu'il est impossible de répondre à la question : "cela en vaut-il la peine ?" avant d'en avoir fait soi-même l'expérience - en tout cas, c'est impossible dans le cas de Capra et celui de Kant [...] Dans le cas de Capra, je ne compte pas simplement sur la capacité de notre brillante intelligence à s'appliquer à pratiquement n'importe quoi [...]. Ce qu'il nous faut percevoir, c'est l'intelligence déjà appliquée par un film à sa réalisation ; et de là, peut-être, réfléchirons-nous à ce que sont l'improvisation et l'importance. » (trad. frse, éd. de l'Etoile/Cahiers du cinéma, 1993, p. 17)
Ces analyses aujourd'hui proliférantes sont autant d'invites et de nouvelles promesses. Tout en prenant acte de ce renouveau qui a quelque chose de réjouissant et qui ne pourra attrister que les âmes déjà tristes, il n'a donc pas semblé trop présomptueux de proposer un numéro de Rue Descartes qui prendrait pour fil conducteur cette question sans obscurité excessive, mais au caractère délibérément flottant : « A quoi pense le cinéma ? ». Il faut résister à la tentation d'une réponse univoque qui, dans l'esprit facétieux mais ajusté de Philippe Sollers commentant les dessins érotiques de Rodin et les rattachant à la pose sculpturale du « Penseur », soutiendrait avec quelques arguments que le cinéma ne pense finalement qu'à « ça ». Une réponse aussi nette n'a pas trouvé ici de ligne de fuite - même si elle pourrait s'autoriser d'une remarque subtile de Stanley Cavell relevant judicieusement, dans la scène inaugurale du film de Howard Hawks, Bringing Up Baby, le mimétisme de la pose du personnage de savant lunaire (joué par Cary Grant) avec ce même « Penseur », jusque dans son "impensé" qui n'apparaîtra qu'au fil du film.
Les tentatives de réponse à la question posée ne requièrent aucun principe analytique ou herméneutique commun à celles et ceux qui ont collaboré à ce numéro, comme on s'en apercevra à la lecture de la diversité des styles et des objets d'analyse retenus ici. S'y entrecroisent sans préalables ni précautions méthodologiques particulières des réflexions de nature et de portée hétérogènes. Certaines portent plus volontiers sur « le » cinéma conçu comme une machine, à tous les sens du terme : machine à capter, à percevoir, à enregistrer, et machine à projeter, à renvoyer, à diffracter - puisque ces deux fonctions sont indissolublement liées dès l'invention du dispositif cinématographique par les frères Lumière. D'autres contributions ont préféré suivre le chemin en apparence plus familier d'analyses centrées sur un film singulier ou sur le travail d'un cinéaste, privilégiant l'idée qu'une œuvre ne se résorbe pas entièrement dans le dispositif qui la rend possible, même si cette séparation est certainement plus difficile à soutenir lorsqu'il s'agit du cinéma, autrement dit d'un art qui s'est d'emblée inscrit dans la logique industrielle des activités de loisir, qu'on la nomme « divertissement de masse » ou qu'on cherche à mieux cerner cette dimension, comme s'y essaient les analyses - convergentes sur ce point - de Jean-Louis Comolli (Voir et pouvoir, Verdier, 2004) et de Bernard Stiegler (La technique et le temps 3, Galilée, 2001 ; De la misère symbolique, volume 1, Galilée 2003,).
De manière plus "motivée", la question incitant à expliciter ce qui est donné à penser par le cinéma se reconnaît plusieurs dettes, dont les plus attestées sont évidemment celle de Gilles Deleuze mais aussi celle de Pierre Macherey qui avait naguère donné quelques éléments de réponse à une question du même ordre, A quoi pense la littérature ? (PUF, 1992) ; on peut y ajouter les cheminements de Stanley Cavell, notamment son article sur « La pensée du cinéma », traduit une première fois dans la revue Trafic et récemment recueilli dans un choix de textes, Le cinéma nous rend-t-il meilleurs ? (Bayard, 2003). Le titre retenu ici n'a cependant rien de programmatique et ne cherche pas à dégager une figure de « la » pensée comme ce qui viendrait rehausser un objet qui feint d'en manquer singulièrement - et qui prend même souvent un malin plaisir à marquer son  hostilité de principe à toute exigence de cet ordre, revendiquant volontiers le registre de la pure « distraction » ramené à son contenu le plus élémentaire, autrement dit un divertissement de masse impliqué par sa dimension industrielle de formatage de production et de diffusion. Il ne s'agit donc pas de chercher à parcourir à nouveau frais, à partir du cinéma, quelque chose qui pourrait s'intituler : « Qu'appelle-t-on penser ? » - même si le texte de Heidegger qui porte ce titre est l'un des premiers, dans le champ philosophique, à évoquer la question du dispositif télévisuel et de ses effets de masse. Dans un autre sens, si Merleau-Ponty a raison d'insister sur le motif perceptif et sa configuration singulière au cinéma, il n'est pas certain qu'il y ait un réel bénéfice à séparer aussi résolument qu'il le fait « perception » et « pensée ». La question reste ouverte et on trouvera dans ce numéro quelques éléments pour la faire travailler diversement.
Concernant la façon de faire vivre l'invitation du titre, il y avait aussi à ne pas éluder l'alternative : « le » cinéma ou « les » films ? On ne peut éviter de se confronter à la difficulté de ce choix, comme le souligne une remarque de Jacques Aumont à laquelle il était impossible de ne pas songer et de ne pas faire droit ici : « "Le" cinéma, pas plus que "la" musique ou "la" peinture, ne peut être considéré comme un lieu unifié, détenteur de façon homogène de qualités et de propriétés. Dans l'optique de ce livre, "cinéma" est le nom d'une institution d'ailleurs complexe et multiforme, au sein de laquelle ont été produites des œuvres constituées d'images mouvantes ». (A quoi pensent les films ?, éd. Séguier, 1996, p. 7). Il faudrait reprendre patiemment les termes de cette proposition avec laquelle on peut difficilement ne pas s'accorder, dès lors qu'il s'agit bien d'analyser des formes de pensée à l'œuvre dans ces « images mouvantes », ce qui ne prend évidemment sens qu'en fonction d'œuvres précises et singulières. On se contentera ici, en guise de signe de reconnaissance, d'une autre remarque faite en passant- c'est à dire en fait très attentivement - par Serge Daney, à l'occasion d'un film de Jacques Rivette, Le Pont du Nord : « Par commodité, on dit : je vais voir un film. Souvent, on ne voit que deux ou trois images flottant dans du rien, des pubs honteuses, des spots étirés, mais ça ne fait rien, on dit : j'ai vu un film. Force de l'habitude, emprise fatale du un. Parfois, on voit vraiment un film, quelque chose qui ne ressemble à rien de connu, Le Pont du Nord par exemple. Et là, si on était honnête (et moins esclave du « un »), on dirait : j'ai vu des films, ou : j'ai vu du cinéma. Nuance. » (La maison cinéma et le monde, P.O.L. tome 2, p. 99). C'est aussi cette petite « nuance » que le présent numéro de Rue Descartes a essayé de ne pas laisser totalement échapper.

François Roussel

Sommaire

1) Corpus
Clara da Silva : « Penser la coïncidence : In the mood for love » de Wong Kar wai
Frédéric Neyrat : « Avances sur images »
Gérard Bras : « L'homme qui tua Liberty Valance, ou la constitution imaginaire du peuple »
François Roussel : « La gloire de ce qui revient. Quelques notes à propos de The Ghost and Mrs Muir de J.-L. Mankiewicz »
Paola Marrati : « Une image mouvante du scepticisme » (sur le cinéma selon Stanley Cavell)

2) Parole
Entretien de François Roussel avec Jean-Louis Comolli : « La pensée dans la machine »

3) Périphéries
Clélia Zernik : « Merleau-Ponty et la perception cinématographique »
F. Neyrat : « Résister, c'est percevoir. A propos de They live, de John Carpenter »
Richard Baxstrom, Stéfanos Geroulanos, Todd Meyers : « Dead Man de Jim Jarmusch. La poésie du fusil Arriflex »

4) Répliques
Elise Domenach : note de lecture sur le livre de Michel Chion, La ligne rouge (éd. de La Transparence, 2005).

François Roussel est professeur au Lycée Carnot et directeur de programme au Collège International de Philosophie.

>Michel KAIL, Simone de Beauvoir philosophe
PUF, coll. Philosophies, 2006.

Dans l'introduction du Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir déclare que s' "il n'y a pas toujours eu des prolétaires : il y a toujours eu des femmes; elles sont femmes par leur structure physiologique; aussi loin que l'histoire remonte, elles ont toujours été subordonnées à l'homme : leur dépendance n'est pas la conséquence d'un événement ou d'un devenir, elle n'est pas arrivée". La dépendance des femmes est une réalité qui n'est ni événementielle, ni devenue. Est-ce à dire que cette subordination doive s'interpréter comme un fait de nature ? Beauvoir ne se contente pas de rejeter cette idéologie naturaliste au nom d'un culturalisme bien-pensant, qui a besoin de la notion de "nature" pour détacher celle de "culture". En prévenant que "pas plus que la réalité historique la nature n'est un donné immuable", elle dépasse cette dualité de la nature et de la culture, et forge de nouveaux outils conceptuels pour penser cet objet d'analyse inédit : "la dépendance des femmes qui n'est pas arrivée". Les trois types de discours qui pourraient être convoqués pour mener à bien cette analyse, la biologie, la psychanalyse et le matérialisme historique, sont confrontés à leurs limites, qui les contraignent, quoi qu'ils en aient, à justifier l'oppression des femmes. Ils partagent la conviction que si quelque chose est, c'est arrivé, et qu'il suffit d'en rechercher les causes ou les raisons biologiques, symboliques ou historiques. Beauvoir se propose de rendre compte de l'oppression sans donner aucun gage à sa légitimation. Cette ambition philosophique inédite devrait lui valoir le titre de "grande philosophe", que seuls les préjugés dominants lui disputent encore.

Michel Kail est professeur au Lycée Sophie Germain.

> Emmanuel LEVINAS, Altérité et transcendance
Le Livre de Poche, coll. Biblio essais, 2006
Préface de Pierre Hayat.

Dans Altérité et transcendance - le dernier ouvrage de philosophie publié de son vivant -, Emmanuel Levinas définit sa problématique en confrontant des écrits de sa dernière période avec des pages des années 1960-1970, arrachées au silence. Ces textes nous offrent de nouvelles et percutantes analyses sur la proximité et la paix, sur l'interdit de la représentation, sur les droits de l'autre homme, et développent une saisissante réflexion sur la mort. On y retrouve également le thème de la "métaphysique du visage" qui, nul ne l'ignore désormais, est au cœur de son paysage conceptuel.
Son texte liminaire, "Philosophie et transcendance", rappelle avec force, dans un monde où sévit si souvent le fanatisme religieux, que la voie par excellence de la transcendance est l'éthique. Dans l'étude suivante sur "Totalité et totalisation", Levinas se demande "si la notion de l'être ne doit pas être repensée en fonction de l'idée de totalité". A la lumière de la biographie de l'auteur, qui fut tributaire des vicissitudes d'un siècle inondé de barbarie, cette ultime parole philosophique est d'une actualité prégnante.
On célèbre en 2006 le centenaire de la naissance d'Emmanuel Levinas, dont l'œuvre compte désormais parmi les plus emblématiques dans l'histoire de la philosophie du XXème siècle.

Pierre Hayat est professeur au Lycée Jules Ferry.

>Coordonné par Thierry MENISSIER, L'idée d'empire dans la pensée politique, historique, juridique et philosophique
L'Harmattan, coll. La Librairie des Humanités, juin 2006, 280 pages. Prix éditeur : 25 €.

L'idée d'empire, dont l'emploi semble aujourd'hui connaître un retour en force, a été utilisée pour désigner des contextes historiques très différents, et afin d'élucider des logiques politiques extrêmement variées. Le présent volume réunit les contributions de philosophes, d'historiens, de politistes et de juristes dans le double but de la clarifier et d'évaluer sa pertinence.
Politique, l'idée d'empire paraît nécessairement se fonder sur la domination ; cependant, qu'est-ce qu'une politique d'empire ? Et tout empire est-il nécessairement impérialiste ? Si, du point de vue historiographique, la notion d'empire semble constituer un outil approprié pour penser certaines configurations et certains moments de civilisation, pourrait-on penser l'histoire du monde sans y faire référence ?
Parce que sur le plan des relations internationales, elle désigne une unité qui coordonne des nations éventuellement antagonistes, la notion d'empire ne semble pas compatible avec les exigences démocratiques modernes. Mais juridiquement parlant, la souveraineté impériale du pays dominant est-elle définitivement négatrice des souverainetés nationales et des libertés de ceux qui lui sont soumis ? Ou bien, justement parce qu'elle fournit une unité à cette irréductible diversité, est-il possible de justifier certaines formes d'empire ?
Enfin, de notables élaborations philosophiques ont, grâce à l'idée d'empire, lié la réflexion sur la civilisation, la prescription d'une spiritualité et la représentation du monde comme unité. Une telle conception de l'empire offre-t-elle une alternative à celle qui l'envisage en fonction de la seule puissance ? L'idée moderne des Droits de l'homme est-elle cohérente ou contradictoire avec un tel modèle ?
En examinant de nombreuses expériences impériales de référence, et en analysant les arguments qui furent régulièrement déployés en faveur ou en défaveur de l'empire, ce volume espère apporter des éléments de réponse à ces questions.

Thierry Menissier, docteur de l'EHESS, est maître de conférences de philosophie politique à l'Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2. Spécialiste de Machiavel, ses travaux actuels portent sur les formes modernes et contemporaines de l'obligation civique.

 

SOMMAIRE
Introduction
Thierry Ménissier

Première partie : L'INVENTION DE L'IDEE D'EMPIRE DANS LA PENSEE GRECO-LATINE
Marie-Laurence DESCLOS : "L'empire athénien et les mots pour le dire"
Alain FOUCHARD: "L'idée d'empire appliquée à l'histoire grecque"
Pierre CORDIER : "L'empire romain : le pluriel et le singulier"

Deuxième partie : L'IDEE D'EMPIRE DANS UN CONTEXTE THEOLOGICO-POLITIQUE
Thierry MENISSIER : "Monarchia de Dante : de l'idée médiévale d'empire à la citoyenneté universelle"
Ghislain WATERLOT : "Signification et cause de la défense de l'empire chez Marsile de Padoue"
Jean-Yves GOFFI : "Machiavel et la succession des Empires"
Troisième partie : L'IDEE D'EMPIRE A LA LUMIERE DE L'IMPERIALISME MODERNE
Gilles BERTRAND : "L'empire comme idée ou comme pratique ? Sur la "domination" vénitienne à l'époque de la Sérénissime République"
Robert DAMIEN : "Volney, ou l'Europe entre l'Orient et les Etats-Unis : un nouvel empire ?"
Mai LEQUAN : "Empire, république mondiale et confédération dans la philosophie de Kant"
Blaise BENOIT : 'L'empire : une politique de la volonté de puissance ? Nietzsche, la grandeur et le tragique"
Philippe FORO : "‘Salut au Duce, fondateur de l'Empire' : l'idée d'empire dans l'Italie fasciste"

Quatrième partie : QUEL AVENIR POUR L'IDEE D'EMPIRE ?
Yves-Charles ZARKA : "La question de l'empire aujourd'hui"
Stefania MAZZONE : "Le temps de l'empire : travail, subjectivité, multitude"
Jean-Luc CHABOT : "L'idée d'empire dans la représentation de la construction européenne"
Massimo LA TORRE : "Citoyenneté globale ? Les droits politiques en régime impérial".

>Hadi RIZK, Comprendre Spinoza
Armand Colin, coll. Cursus dirigée par France Farago

Spinoza, philosophe à part ? Ou plutôt philosophie qui refuse de se mettre à l'écart de la réalité, de la force d'être de toute chose, qu'il faut regarder en face et évaluer ?
Par-delà sa singularité biographique, son inscription "scandaleuse" de juif en rupture de ban dans le panorama culturel d'une Europe chrétienne, vivant tant bien que mal le passage du Dieu d'Abraham au Dieu des philosophes, avant de se confronter à cette mort de Dieu qu'annoncera Nietzsche, Spinoza développe un système qui met radicalement hors jeu superstitions et illusions, et coupe toute voie de fuite vers les "arrière-mondes". Une telle fiction se nourrir en effet de la croyance en la pauvreté ontologique et l'imperfection des choses finies.
Spinoza reste unique dans sa démonstration de l'appartenance pleine, entière et sans à-côté des choses à la réalité. Son interrogation rationnelle de la finitude et de la puissance le conduit à reconnaître que la détermination finie est également infinie, parce qu'elle exprime la puissance de l'infini, immanente en toutes choses. Il est sans objet de séparer ou d'opposer la puissance infinie de Dieu et la puissance singulière de telle chose naturelle, et tout est à rebâtir à partir de ce constat : l'éthique de Spinoza se réalise comme un rationalisme conquérant, une connaissance des choses singulières et une invention existentielle de ce qui augmente la puissance d'agir de l'individu.
Le présent livre a le double mérite d'offrir une introduction très pertinente et pédagogique à la pensée spinoziste dans toutes ses dimensions et d'affirmer sa tension propre : pour autant que l'infini forme la condition et l'horizon d'une affirmation ontologique de la puissance humaine d'agir et de produire, à quels cheminements restons-nous conviés ?

Hadi RIZK, ancien élève de l'ENS (Saint-Cloud), docteur en philosophie, enseigne aux Lycées Fénelon (Lettres 1ère Année) et Henri IV (Lettres 2ème Année). Il est également responsable de la Préparation Académique de l'agrégation interne à Paris. Ses travaux et publications portent sur Spinoza, Sartre, la subjectivité, l'existence et, plus généralement, sur les rapports entre les catégories ontologiques, la théorie de l'action et la philosophie politique.

>Jean-Jacques WUNENBURGER, Imaginaires et rationalité des médecines alternatives
Les Belles Lettres, coll. Médecine et Sciences humaines, dirigée par Jean-Marc Mouillie
300 p., 19 €

La médecine scientifique conventionnelle connaît à la fois un spectaculaire développement de ses performances dues aux innovations biotechnologiques et une contestation sans précédent qui s'appuie sur ses échecs, ses méthodes déshumanisantes, ses coûts, sa transgression de la nature.
A l'heure d'un doute général sur le progrès, les médecines alternatives ou des pratiques candidates au titre de "médecine" se multiplient, rencontrent un succès croissant, faisant même figure de thérapies complémentaires dans les pays développés, quand elles ne s'imposent pas, hors d'Europe, comme modèle traditionnel dominant.
L'ouvrage vise à comprendre ces phénomènes, en commençant par reconstituer le contexte de la médecine dominante, qui n'a jamais pu se réduire à une science parce qu'elle a affaire avant tout à des hommes malades et pas seulement à des maladies. Cette médecine connaît aujourd'hui une crise profonde, qui favorise la tentation d'autres modes d'approche de la santé et des maladies. Il s'agit alors de restituer la complexité de ces médecines alternatives, leurs thèmes de prédilection, le portrait de leurs adeptes, le mélange d'imaginaire et de rationalité qui traverse leurs discours et leurs pratiques.
Ces analyses autorisent-elles à les rejeter comme des leurres, voire comme des impostures, ou au contraire encouragent-elles à plaider en faveur de leur intégration dans nos systèmes de santé ? La question est abordée en fonction des grands défis de notre époque et des mutations générales de la rationalité contemporaine.

Jean-Jacques WUNENBURGER, agrégé de philosophie et docteur-ès-lettres, est professeur de philosophie à l'Université Jean Moulin-Lyon 3. Fondateur du Centre de recherches Gaston Bachelard sur l'imaginaire et la rationalité de l'Université de Bourgogne.

>Jean-Luc GUICHET : Rousseau, l'animal et l'homme. L'animalité dans l'horizon anthropologique des Lumières
Editions du Cerf, coll. La nuit surveillée, mars 2006, 464 pages. ISBN 2-204-08026-8

Dès qu'ils parlent des bêtes, les hommes s'opposent et souvent s'échauffent comme s'il s'agissait d'eux-mêmes, même ceux qui, pourtant, leur refusent presque tout. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, stimulé par le défi cartésien de l'animal-machine, le thème prend une importance accrue. L'animal fait figure de drapeau que philosophes et savants des Lumières tentent de s'arracher pour l'annexer à leurs préoccupations diverses. Ce faisant, ils renouvellent les données d'un débat ancestral dans des termes dont nous héritons aujourd'hui et qu'il nous faut pour cette raison comprendre. Rousseau, avec davantage de distance, reconnaît une âme aux bêtes, sur la base de l'expérience décisive de la pitié, sa perspective se distinguant et intégrant à la fois celles plus unilatérales de Diderot, d'Helvétius, de Condillac et de Buffon largement inspiré de Descartes. Son originalité essentielle apparaît au croisement avec l'anthropologie sous l'idée majeure que l'homme ne peut se définir simplement en opposition à l'animal, mais aussi en assumant de façon réflexive leur part commune, cela éclairant non seulement son origine, mais son humanité même. Très logiquement, la refondation rousseauiste du droit et des valeurs non plus exclusivement sur la raison,mais également sur la sensibilité, prendra encore appui sur les bêtes. Investi par la passion d'apprivoisement habitant Rousseau depuis toujours, l'animal est ainsi l'instrument et la fin d'une réflexion philosophique majeure. Celle-ci intéresse notre monde qui, sur le mode d'une évidence dramatique, parfois traumatique, découvre que cette question de l'animal, si ancienne pour l'homme, est désormais « la question animale de l'homme », celle que la nature tout entière nous adresse par le truchement des bêtes et qui met en jeu l'humain lui-même à travers l'animal. Ce que l'homme fait de l'animal révèle ce qu'il fait de lui-même.

Jean-Luc Guichet, professeur agrégé au Lycée privé Saint-Louis, directeur de programme au Collège international de philosophie (programme: Animalité et anthropologie, des Lumières à nos jours), membre du Comité régional d'éthique Expérimentation animale Paris-Ile de France.

>Ludwik FLECK, Genèse et développement d'un fait scientifique
Traduit de l'allemand par Nathalie Jas. Préface d'Ilana Löwy. Postface de Bruno Latour
Les Belles Lettres, coll. Médecine et sciences humaines dirigée par Jean-Marc Mouillie
Octobre 2005, 280 pages, 25 €.

Publié en allemand en 1934 (passé totalement inaperçu au moment de sa publication), Genèse et développement d'un fait scientifique a anticipé des solutions aux problèmes du progrès scientifique, de la vérité du fait scientifique et du rôle de l'erreur en science, aujourd'hui associés au travail de Thomas Kuhn.
Pour beaucoup de scientifiques comme pour beaucoup d'historiens et de philosophes des sciences, les faits ne sont rien d'autre que ce que nous découvrons par notre propre observation passive de la réalité naturelle. Face à de telles opinions, Fleck (1896-1961) réplique que les faits sont inventés et non découverts. Plus exactement, l'apparence des faits scientifiques en tant que découvertes est elle-même une construction sociale, une chose fabriquée.
Au travers de l'analyse de la genèse et du développement de la réaction de Wassermann (outil de dépistage de la syphilis), Ludwik Fleck élabore une vision constructiviste extrêmement originale de l'activité de recherche et de production de nouveaux savoirs scientifiques. Fort de sa propre expérience de bactériologiste et d'immunologiste, Fleck affirme que les faits scientifiques sont construits par les groupes de scientifiques auxquels il donne le nom de "collectif de pensée". Chaque collectif de pensée possède un "style de pensée" propre, qui intègre les normes, les concepts et les pratiques de ce collectif. Les nouveaux venus dans une communauté professionnelle sont socialisés par son style spécifique de pensée et développement une façon unique de voir le monde. L'ouvrage s'intéresse au fonctionnement de ces collectifs. L'incommensurabilité des faits scientifiques et ses conséquences, le besoin de traduire ces faits dans le style de différents collectifs de pensée à l'intérieur d'un usage inter-communautaire sont, selon Fleck, une source importante d'innovations dans la science et dans la société. L'ouvrage intègre des réflexions portant aussi bien sur la psychologie des chercheurs que sur leurs techniques matérielles ou sociales, sur la recherche médicale de l'époque que sur les conditions de l'élaboration d'une théorie de la connaissance rendant compte de la production des savoirs scientifiques au moment où émergent les techno-sciences.
Les idées de Fleck ont été redécouvertes dans les années 60-70 par ceux qui développèrent les études sociales sur les sciences et par Thomas Kuhn qui, dans l'introduction de La Structure des révolutions scientifiques, reconnaît sa dette envers la pensée de Fleck. La richesse de Genèse et développement d'un fait scientifique fit qu'il devint un ouvrage classique pour les historiens, sociologues et épistémologues des sciences, des techniques et de la médecine. Traduit rapidement dans de nombreuses langues à partir de la fin des années 1970, une traduction française est attendue depuis longtemps.

 Nathalie Jas est historienne et maître de conférences à l'Université de Paris Sud.

Bruno Latour, spécialiste des sciences et techniques, est l'auteur de nombreux ouvrages dont : La vie de laboratoire (1984), La science en action (Poche, Folio), Nous n'avons jamais été modernes (1991) et Petites leçons de sociologie des sciences. Professeur au département d'histoire des sciences de Harvard, il enseigne également au CNAM et à l'Ecole des Mines.

Ilana Löwy est historienne et directrice de recherche Inserm.

> Coordonné par Annie IBRAHIM, Qu'est-ce qu'un monstre ?  
PUF, coll. Débats philosophiques, janvier 2005 - 12 €

Annie IBRAHIM, Introduction. Qu'est-ce qu'un monstre ?
Annick JAULIN, Aristote et la pathologie politique
Pierre MAGNARD, Au-delà du spécisme
Annie IBRAHIM, Les aléas de l'inquiétude sourde de la molécule
Jacques DARRIULAT, Le monstre et l'Idéal
Jean GAYON, Les monstres prometteurs : évolution et tératologie

De l'imaginaire du monstrueux aux monstruosités empiriques, l'interrogation philosophique sur le monstre s'applique tout à la fois aux paradigmes biologique, anthropologique, esthétique, éthique, politique. En effet, si le monstre concerne principalement le corps vivant, les métaphores de l'organisme l'entraînent dans d'autres domaines d'investigation où se manifestent à la fois la richesse heuristique et les difficultés spéculatives qu'il suscite. Un large éventail dessine de multiples approches du concept de forme, dans l'espace ouvert entre l'extrême négation du monstre par un principe d'ordre normatif et son extrême affirmation par une pensée inquiète, capable de rapporter sa propre forme et l'exercice de sa force à un écart inédit.
Cette tension oblige à un déplacement de l'interrogation classique sur la nature de la forme dissemblable vers celle de la forme au travail dans l'activité formatrice. Comment mesurer la signification de l'alternative entre la conjoncture accidentelle et la structure substantielle - ou la nécessité de son dépassement ? Il s'agit de mettre à l'épreuve le sens à donner à notre hésitation entre le plaisir de la curiosité pour ces miroirs déformants et la crainte du difforme, entre les promesses séduisantes et les inquiétantes dissemblances.

>Frédéric DUBAS, La médecine et la question du sujet. Enjeux éthiques et économiques.
Les Belles Lettres, coll. Médecine et Sciences humaines, dirigée par Jean-Marc MOUILLIE, novembre 2004 - 288 pages - 17 €
D'un côté, il est possible de montrer que la maladie est l'unique objet de la médecine scientifique. De l'autre, il est évident qu'un malade, toujours sujet, n'est pas réductible à sa maladie. De ces deux constats naît un problème : concilier le modèle objectiviste, nécessaire à la maîtrise des phénomènes biologiques, et une prise en compte de la vie subjective, nécessaire à la reconnaissance de la personne et souvent, pour ne pas dire toujours, à la pertinence du soin. Prendre la mesure de ce problème suppose de l'appréhender à la source à travers une étude historique et épistémologique : celle de la constitution du modèle biomédical qui structure aujourd'hui la formation du médecin (notamment ses modes de pensée et de raisonnement) tout en évoquant ce qui, dans l'expérience clinique quotidienne, se dérobe à ce modèle et le met en difficulté.
Une analyse du caractère problématique de la domination du modèle scientifique en médecine se doit d'en préciser aussi les enjeux éthiques et économiques. L'injonction de qualité et l'introduction du productivisme dans les hôpitaux sont-elles compatibles avec un souci de véritable qualité (non quantifiable) du soin, dès lors que ce dernier ne saurait être un bien de consommation ordinaire ? Accompagner de réflexion éthique chaque acte médical, y compris le plus courant, peut-il aller dans le sens d'une médecine attachée à ne pas mettre en danger, par son coût, la solidarité nationale ? Une attention à la situation et à l'histoire singulières du patient, telle que l'a proposée la psychanalyse, peut-elle orienter l'écoute du médecin et permettre une réponse non étroitement biomédicale à la demande d'un sujet ?
Telles sont quelques-unes des questions auxquelles tente de répondre cet essai qui, entre la réflexion d'un praticien sur le fondement théorique qui inspire son diagnostic et l'analyse de situations cliniques que structure le vécu d'un sujet, explore les limites de la médecine scientifique non pour la mettre en cause mais pour en accroître la pertinence.

>Christian RUBY, Nouvelles Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme
Ed. La Lettre volée. Bruxelles. 225 pages.  ISBN : 2-87317-258-4

Ces "Nouvelles Lettres" paraissent au moment où se déroulent les festivités du 200ème anniversaire du décès du philosophe et poète allemand Friedrich von Schiller.  Elles constituent un essai proposant au lecteur une orchestration libre autour des traits théoriques et pratiques de la formation culturelle, esthétique et artistique des citoyennes et citoyens contemporains. Et ceci, à l'heure même où les œuvres culturelles les plus marquantes, et les pratiques de l'art contemporain, inclinent à mettre en question l'enrôlement de la culture et des arts dans le conformisme ambiant. Le titre donné à cette série de Nouvelles Lettres, et le style même de la Lettre, induit un parallèle tout à fait explicite. Les démonstrations s'enroulent en effet autour du fil conducteur offert à ses lecteurs par Friedrich von Schiller (1759-1805), dans ses Lettres sur l'éducation esthétique de l¹homme (1794). Non que Schiller constitue un modèle de réflexion vénérable, au point de nous imposer de l'imiter. Bien au contraire, et plus justement, parce que sa philosophie qui, simultanément, exprime un sentiment réformateur vis-à-vis du monde social et politique tel qu'il va et conçoit le nœud de sa réforme dans la liaison entre une éducation esthétique (une éducation par l'art) et la vie civique (la morale et la liberté) - peut passer pour un excellent amer lorsqu'on envisage de renouveler les pistes grâce auxquelles recommencer à penser et à agir au cœur de notre temps. À la charnière de la pensée des Lumières et de l'élaboration des philosophies de l'histoire, il construit une sorte de grandiose utopie pédagogique dans laquelle les problèmes politiques (liberté, Etat, universel) sont résolus par le truchement de l'éducation esthétique et culturelle des personnes, susceptibles de réaliser en elles l'unité du particulier et de l'universel. Il octroie ou propose ainsi de consacrer la culture et les arts modernes (autonomes) à un projet éducatif : forger la noblesse morale des individus, leur unité-identité, afin de les acheminer vers la liberté. Le beau, critique de la réalité présente, mène donc, selon Schiller, au bon et à la liberté. Mais c'est de cette idée que notre époque cherche à se défaire. Et c'est ce que ce livre démontre.

>Bruno ANTONINI : Etat et socialisme chez Jean Jaurès
Ed. L'Harmattan, Paris, 2004, 280 pages , Prix éditeur : 25 € / 164 FF
Préfacé par André Tosel

Quel est le rôle de l'Etat dans la conversion de la République en socialisme, dans la pensée et l'action de Jean Jaurès ? C'est dans cette conversion de la "République bourgeoise" que Jaurès tente de façonner une "méthode socialiste" réformiste qui renouvelle la pratique politique révolutionnaire du prolétariat. Il s'agit d'un ouvrage sur l'actualité des problèmes posés par Jaurès et sur la modernité de son approche ; touchant la question de l'Etat, la question sociale et une réflexion sur l'action politique socialiste et les enjeux de la République.

> Hacking Ian,1975, L'émergence de la probabilité,
Traduction de l'anglais Editions du Seuil, 2002

Ceci n'est pas un banal essai d'histoire des sciences. D'abord parce que la réputation de l'auteur n'a cessé de grandir au point qu'une chaire de philosophie et histoire des concepts scientifiques a été créée pour ce canadien anglophone au Collège de France. Ensuite parce qu'il s'agit d'un premier exemple, considéré généralement comme un classique, de ce programme de recherche qu'il dénomme méta-épistémologie parce qu'il porte sur l'histoire des grands concepts organisateurs de la connaissance et pour lequel il renvoie volontiers au Michel Foucault de Les mots et les choses.
Pour comprendre l'émergence et le succès soudain de la notion moderne de probabilité aux alentours de 1660, alors qu'il ne soulève aucune difficulté technique insurmontable auparavant et malgré son ambivalence (puisqu'il porte à la fois, et dès l'origine,  sur l'être et le connaître), l'auteur propose de remonter aux mutations qui ont affecté la conception aristotélicienne de la science et permis l'apparition de la notion moderne de celle-ci. Il insiste en particulier sur la transformation du concept de « signe » qui est à l'origine de la notion de « fait » comme élément de preuve. Cela permet de comprendre que la théorie de la probabilité s'est construite contre le « probabilisme » chez Pascal en particulier et pourquoi le problème du « fondement de l'induction », autrement dit, de la probabilité des hypothèses, est devenu épistémologiquement aussi décisif.
Un peu de connaissance mathématique est nécessaire pour faire un usage pédagogique de ce texte, mais il est aisément disponible, même pour des élèves de terminale. Sur cette base, il est possible, à l'aide de ce livre, de proposer des explications précises de textes bien connus et essentiels de Pascal, Leibniz ou Hume, ou encore de la Logique de Port-Royal. Partant de là, on peut passer facilement à l'étude du sens du risque exigé par la société d'aujourd'hui de tout individu conscient et responsable.

> Nouvel Pascal, sous la direction de, Enquête sur le concept de modèle, PUF,2002
   Legay Jean-Marie, L'expérience et le modèle, INRA éditions, Paris 1996

La construction de modèles, si courante dans la pratique et si présente dans le discours des scientifiques est encore trop souvent absente de la réflexion philosophique sur les sciences. Cet ostracisme que l'on peut faire remonter au moins à la Théorie physique de Duhem mériterait à lui seul un examen  tant il est significatif de la trop grande distance entre le discours philosophique courant sur la science et la pratique effective des savants. Font exception heureusement les textes bien connus de Canguilhem, et d'autres moins accessibles parce qu'enfouis dans les actes de colloques interdisciplinaires (voir les références ci-dessous).
Legay a beaucoup écrit sur la méthodologie des modèles en tant que biométricien, spécialiste de l'écologie, ce genre de science de la complexité qui nécessite la construction interdisciplinaire de modèles. Il nous donne dans ce petit livre une présentation très synthétique, très claire et très réfléchie de son expérience. Il a le mérite d'insister sur l'idée que le modèle n'est qu'un outil, indispensable certes, mais utile à condition qu'il soit bien construit, bien utilisé et surtout que l'on n'en oublie pas les limites comme c'est trop souvent le cas dans l'usage public qui en est fait.
Le livre dirigé par Pascal Nouvel rassemble des interventions de scientifiques et de philosophes pour un colloque.. Qu'on n'en espère donc pas une présentation synthétique. Par contre, chacun  peut y trouver de quoi nourrir sa réflexion sur tous les aspects de cette question complexe. La richesse et la diversité des interventions défie la volonté de synthèse, et là réside peut-être la leçon principale.

Bibliographie complémentaire (titres qui ne figurent pas dans ces textes):

Bachelard Suzanne, « Quelques aspects historiques des notions de modèle et de justification des modèles »,Actes du Colloque Elaboration et justification des modèles, 1979, Paris, Maloine-Doin.

Canguilhem Georges : « Modèles et analogies dans la découverte en biologie » in Etudes d'histoire et de philosophie des  sciences, 1968, Paris Vrin

Parrochia Daniel, « Quelques aspects épistémologiques et historiques des notions de « système » et de « modèle » » in La modélisation confluent des sciences, 1990, CNRS, Paris

> Hénaff Marcel : Le prix de la vérité ; le don, l'argent, la philosophie, 2002, 
Editions du Seuil

A l'origine de ce livre, un étonnement : pourquoi Platon condamne-t-il les sophistes parce qu'ils se font payer pour enseigner et pourquoi cela nous semble-t-il, au contraire, normal ? L'auteur cherche dans un double mouvement historique l'explication de cette énigme : l'extension des échanges marchands jusqu'à l'intégration de l'enseignement de la philosophie en leur sein, et le changement d'attitude des philosophes à l'égard de l'argent et du marché. Ce qui nous vaut de belles explications de textes philosophiques significatifs de cette transformation, ceux d'Aristote tout particulièrement. L'auteur montre que pour comprendre et apprécier correctement ces textes, il convient de clarifier conceptuellement les rapports entre échange cérémoniel de dons et échanges marchands d'une part, et don cérémoniel et don gracieux de :l'autre. Il propose donc une vaste et utile synthèse anthropologique sur ce thème qui embrasse et ordonne une immense littérature. On appréciera en particulier son explication précise et fidèle de l'Essai sur le don de Mauss à la lumière, en particulier, des travaux du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, dont les recherches sont une des sources d'inspiration du mouvement anti-mondialisation). Il s'efforce surtout de montrer que l'échange cérémoniel de dons n'est ni une forme primitive du marché, ni une forme améliorée de celui-ci, pour la bonne raison qu'il n'opère pas dans le même registre :il concerne non les choses, mais les personnes, le hors-de-prix.
L'auteur esquisse pour finir une ambitieuse perspective non- hégélienne : plutôt que de chercher l'origine du lien social dans une lutte à mort pour la reconnaissance il conviendrait peut-être de la chercher du côté du don , la dynamique de l'échange valant alors comme processus de reconnaissance. Cette hypothèse ayant des implications théoriques et pratiques considérables, on ne peut qu'espérer que l'auteur donnera une suite à ce beau travail.

> Habermas Jürgen : L'avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, 2002, Gallimard

L'auteur veut imposer des limites moralement justifiées à l'extension du droit, des parents par exemple,  « d'intervenir dans le génome des cellules germinales fécondées » au-delà de ce qui est strictement nécessaire d'un point de vue thérapeutique. Mais où passe la différence entre un tel eugénisme « négatif » et l' « eugénisme positif » et surtout comment la justifier puisqu'elle semble s'opposer à l'accroissement des droits personnels et à l'amélioration de l'espèce ? Contre l'auto-instrumentalisation eugénique de l'espèce humaine l'auteur fait valoir la nécessité de préserver l'autonomie de la personne (future) : si l'on n'y prend pas garde, le pouvoir accru de la génération présente sur les générations futures sapera jusqu'au principe même de la vie morale. Toute la difficulté est de donner une forme actuelle et rationnelle à cette inquiétude légitime, car il est trop facile d'en rejeter, au nom de la science et de la rationalité, l'expression ordinairement  passionnelle et même apocalyptique. A cet effet, l'auteur mobilise la distinction qui lui est chère entre raison instrumentale et raison communicationnelle, « la perspective du « nous » - à partir de laquelle tous peuvent parvenir en commun à des orientations axiologiques universalisables.»
Ce livre assez bref et assez clair offre, à propos d'une question décisive et très actuelle, une bonne présentation de la reformulation « post-métaphysique » de l'impératif moral par Habermas et constitue pour son œuvre un peu l'équivalent des Fondements de la métaphysique des mœurs pour celle de Kant.

> Andler Daniel, Fagot-Largeault Anne, Saint-Sernin Bertrand : Philosophie des sciences, 2 volumes, 2002, Gallimard, collection Folio Essais

Ce qui se présente sous la forme d'un gros manuel en livre de poche s'avère être en réalité un véritable traité de « philosophie naturelle » comme savaient en écrire les grands savants philosophes comme Cournot ou Whitehead, pour ne parler que de ceux dont nos trois auteurs se réclament le plus volontiers . « Notre thèse, c'est que la philosophie de la nature doit être une philosophie des sciences : non pas un discours sur les sciences, mais une interrogation surgie des sciences elles-mêmes, qui, en tant qu'elles sont une recherche de la vérité, sont philosophiques. » (1,128). Les auteurs proposent donc une mise à jour de la philosophie naturelle, très informée des débats scientifiques d'aujourd'hui, dans les trois ordres qu'ils proposent de distinguer, physico-chimique, biologique et humain. Ils nous donnent ainsi une synthèse qui fera sans doute autorité pour assez longtemps. On peut en juger par la grande qualité des exposés consacrés en dernière partie aux trois grandes catégories transdisciplinaires  judicieusement choisies, que sont la causalité, l'émergence et la forme.
Ce texte diffère beaucoup de ce qui s'écrit le plus souvent en philosophie des sciences aujourd'hui : il privilégie l'ontologie par rapport à la méthodologie, et il souligne fortement l'autonomie du développement « interne » des sciences par rapport à ses conditions « externes », qu'elles soient politiques, économiques ou culturelles. Cet engagement explicitement revendiqué, qui peut se réclamer du précédent des Lumières, est et sera, sans doute, vivement critiqué parce qu'il fait silence sur bien des questions qui nous préoccupent concernant la science et qui l'affectent, non seulement de l'extérieur, mais en son cœur même. Dans ces limites il est très utile et sans équivalent en français.