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Le Rire dans Gargantua

Niveaux : Tale L Lycée Général et Technologique
Mot(s) Clé(s) : Rabelais - Gargantua
Résumé

rabelais Notre collègue du lycée Charles de Foucauld, Gabriel Zimmermann, nous propose une synthèse sur le Rire chez Rabelais, traité pour le programme de Lettres en TL 2011-2012.ici

Chapeau

rabelais

Objectifs

Notre collègue du lycée Charles de Foucauld, Gabriel Zimmermann, nous propose une synthèse sur le Rire chez Rabelais, traitée pour le programme de Lettres en TL 2011-2012.

Plan de la synthèse

I/ Pourquoi rire ou les bienfaits de « desserrer les badigoinces »

II/ Comment rire : Un style plaisant et gaulois

III/ Les multiples visages du comique

A/ L’incongru

B/ L’exagération

C/ Trivialité et grossièreté

D/ L’humour ecclésiastique

E/ Le comique érudit

F/ L’ironie

IV/ De qui rire : les cibles de la satire

A/ Contre la Sorbonne

B/ Contre le monde scolastique

C/ Contre le peuple parisien

D/ Contre les juges  

E/ Contre la superstition

En conclusion...

 

Description

I/ Pourquoi rire ou les bienfaits de « desserrer les badigoinces »

- en premier lieu, il convient de mentionner les connaissances médicales de l’auteur. Le rire a une vertu médicale : il empêche l’homme de sombrer dans des humeurs douloureuses et traumatisantes

- de plus, le rire possède une vertu ontologique (« Parce que rire est le propre de l’homme »), ce qui met en exergue l’optimisme radical de l’humanisme. Il témoigne d’une volonté de concevoir la vie positivement, de manière à ce que l’homme soit en « mouvement », dans une perspective d’exaltation, de ferveur et de quête continûment relancée du bonheur.

- enfin, le rire s’interprète dans une perspective religieuse. Il a une valeur rédemptrice et permet de soigner l’humanité souffrante. Ainsi, il s’explique dans le cadre d’une pensée chrétienne convaincue de la réalité du péché originel, de l’exil d’Adam et Eve du Paradis suite à leur « faute » contée dans La Genèse. Le rire constitue une consolation face à la fragilité de l’être humain.

II/ Comment rire : Un style plaisant et gaulois

Rabelais a recours à de nombreux procédés pour susciter le rire de son lecteur :

- les jeux de mots (calembours, contrepèteries, anagrammes de l’auteur, borborygmes de Janotus de Braquemardo qui émaillent sa harangue tout au long du chapitre 18 : « Hem, hem, ahem, hasch », « hem, hasch, ehasch, grrenhenhasch »)

- la gauloiserie (références obscènes et scatologiques qui sont si nombreuses qu’elles participent d’une esthétique de la trivialité à part entière. Elles sont aussi liées à une tradition littéraire, comme on le voit dans la poésie de François Villon ou de Clément Marot)

- la parodie (roman de chevalerie, épopée) et l’exploitation bouffonne de certains récits mythiques (chapitre 12, page 129 : « n’imaginez pas que la béatitude des héros et demi-dieux, qui vivent aux Champs-Elysées, leur vienne de l’asphodèle. […] Elle vient, à mon avis, de ce qu’ils se torchent le cul d’un oison »). 

- l’hyperbole (notamment par le biais de la numération : au chapitre 4, à la page 65, « les trois cent soixante sept mille et quatorze de ces bœufs gras » puis, au début du chapitre 6, afin d’allaiter Gargantua, « dix-sept mille neuf cents vaches » lui sont apportées au quotidien; au chapitre 16, à la page 149, lorsque Gargantua, urinant sur les Parisiens attroupés au pied de la cathédrale Notre Dame, « en noya deux soixante mille quatre cent dix-huit » ; au chapitre 25, lorsque frère Jean des Entommeures abat « treize mille six cent vingt deux » guerriers et mercenaires à la solde de Picrochole ; au chapitre 34, quand les pillards tirent « plus de neuf mille vingt-cinq coups de fauconneaux et d’arquebuses » sur le héros éponyme)

- les clins d’œil au lecteur et les allusions (derrière Picrochole, le lecteur retrouve Charles Quint; la lubricité suggérée de frère Jean via la taille démesurée de son nez; la guerre picrocholine renvoie à la rivalité entre François Ier et Charles Quint)

- rapprochements incongrus, associations d’idées mal assorties

- noms ridicules (Jobelin Bridé, Thubal Holoferne, Jean le Veau, Merdaille)

- exagération et emphase (énumérations, accumulations)

- décalage des proportions (les boulets de canon pris pour des poux; les pèlerins dans la salade pris pour des escargots)

III/ Les multiples visages du comique

A/ L’incongru

Rabelais suscite le rire en créant des rapprochements cocasses, des associations d’idées surprenantes (l’omniprésence des jeux de mots comme la digression drolatique sur l’étymologie de certains noms, comme Paris, qui serait issu de « par ris » ou celle de « Gaulois », car les Français seraient pâles comme le lait, qui en grec se prononce « gala »; la corrélation entre l’ivrognerie et la grandeur engendrée par celle-ci, lorsque le narrateur apostrophe les lecteurs en les qualifiant de « buveurs très illustres »; le ridicule des patronymes dont l’auteur affuble les représentants corsetés des sciences officielles). Afin de faire rire, Rabelais rapproche des notions hétérogènes, au mépris d’une perception traditionnelle du monde.

B/ L’exagération

L’emphase est un procédé stylistique permanent chez l’auteur du Quart Livre. Il ressort, le plus fréquemment, du registre comique. Elle s’illustre par l’outrance numérale (voir ci-dessus) ainsi que par les énumérations (le chapitre 9, qui abonde en références littéraires; le chapitre 16, a le chapitre 20, qui contient la liste des 217 jeux pratiqués par Gargantua avant que son éducation soit reprise en main par Ponocrates) qui vont jusqu’à créer un effet de vertige, donnant l’impression que le narrateur se laisse emporter par une verve irrépressible.

C/ Trivialité et grossièreté

            La scatologie est liée à une tradition littéraire, illustrée par des poètes comme François Villon, auteur du Testament, ou Clément Marot. Elle vise tantôt à faire rire tantôt à condamner (le peuple de Paris noyé dans l’urine du géant, où celle-ci souille les individus aveuglés par leur foi superstitieuse et inepte). Nous observons que les références à la sexualité et aux excréments sont omniprésentes dans le roman (« chancre mou » dans le Prologue; chapitre III, « et tous deux faisaient souvent la bête à deux dos » ; page 61 : « les veuves peuvent franchement jouer de la croupière » ; chapitre 4, page 65 : « si vous ne le croyez pas, que le fondement vous échappe ! »; au chapitre 7, la longue description de la braguette du vêtement de Gargantua et l’évocation d’un autre ouvrage d’Alcofribas : « je vous en dirai bien davantage dans mon livre De la dignité des braguettes »; le chapitre 12, qui porte sur l’art de déféquer; chapitre 36, page 301 : « il lui perça une tumeur chancreuse »)

D/ L’humour ecclésiastique

Celui-ci est indissociable de la formation franciscaine de Rabelais. En effet, les franciscains étaient réputés pour la verve et la gaîté de leurs sermons. L’humour monastique consiste à détourner certaines formules liturgiques ou des passages de L’Evangile.

E/ Le comique érudit

Celui-ci implique une culture importante et variée du lecteur. Pour le comprendre, il faut être érudit et maîtriser de nombreux domaines tels que la religion, les langues anciennes, la littérature antique. La dénonciation de l’enseignement scolastique et la parodie des romans de chevalerie relèvent de ce procédé. Ainsi, le nom d’un des pédagogues de Gargantua réfère à l’Ancien Testament (général aux ordres du souverain Nabuchodonosor, qui a assiégé la ville de Bétulie, à laquelle appartient Judith, qui a su le séduire et lui trancher la tête).

F/ L’ironie

Dans l’œuvre de Rabelais, elle est polymorphe. Elle est liée à la pensée humaniste, qui accorde une place prépondérante aux relations harmonieuses entre les citoyens. En effet, l’ironie est suggestive, elle ne formule pas explicitement une critique ou un reproche, à l’image de Socrate qui questionnait ses interlocuteurs de façon complexe, en les conduisant, d’eux-mêmes, par le biais de la maïeutique, à percevoir leurs défauts et leurs préjugés. Par exemple, le narrateur Alcofribas trouble la voix de Rabelais puisqu’il intervient à de nombreuses reprises dans le roman. Tantôt Alcofribas est vulgaire, orgueilleux, insulte les lecteurs, énumère à foison, tantôt il fait preuve d’humanisme, de magnanimité, à l’image de Rabelais. Ainsi, les hommes sont tous perfectibles. Cette vérité ontologique se traduit par l’ambivalence de la voix de Rabelais et d’Alcofribas. Son nom modifie celui de l’auteur afin de porter un regard ironique sur le monde. Par conséquent, l’ironie crée de grandes difficultés de lecture. Elle déstabilise le lecteur dès lors qu’elle affecte la voix narrative. Elle permet à Rabelais de faire réfléchir ce dernier sur ses connaissances et la précarité de celles-ci, l’ambiguïté du savoir et la manière de le transcrire, l’incertitude de nos repères.

IV/ De qui rire : les cibles de la satire

La satire est omniprésente dans l’œuvre de François Rabelais. Elle vise à discréditer les nombreux ennemis de l’humanisme qui sont raillés tout au long du roman. Ainsi, le rire se double d’une dimension argumentative et critique.

A/ Contre la Sorbonne

La cible la plus dangereuse de Rabelais est la toute-puissante faculté de théologie de la Sorbonne. Elle agissait indépendamment du pouvoir royal, ce que Rabelais déplore car il soutient le monarque François Ier. La Sorbonne a censuré les écrits de la sœur de celui-ci, Marguerite de Navarre, auteur d’un recueil de nouvelles intitulé L’Heptaméron

B/ Contre le monde scolastique

Ses représentants sont les deux premiers pédagogues du héros : Thubal Holoferne, Jobelin Bridé puis le théologien Janotus de Braquemardo, qui tient un discours chaotique et creux à Gargantua afin qu’il restitue les cloches de la cathédrale Notre Dame. Ce sont des cibles récurrentes de Rabelais; les scolastiques incarnent, aux yeux de l’auteur de Pantagruel, des êtres qui souscrivent sans discernement ni aucun examen critique aux dogmes édictés par l’église.

C/ Contre le peuple parisien

La satire du peuple parisien se situe au chapitre 16. Celui-ci est présenté comme un assemblage de gens superstitieux et influençables, qui sont manipulés par la faculté de la Sorbonne (page 153 : « sachez que le lieu où se réunit le peuple, tout agité et convulsé, fut la Sorbonne »). De plus, Rabelais dénonce sa bêtise : « le peuple de Paris est par nature si sot, si badaud et si inepte qu’un bateleur, un porteur de reliquailles, un mulet avec ses grelots, un violoneux au milieu d’un carrefour réunira plus de gens que ne le ferait un bon prédicateur évangélique ». Enfin, il stigmatise son impulsivité (page 153 : « toute la ville entra en sédition, ce à quoi, vous le savez bien, les Parisiens sont [..] disposés »).

D/ Contre les juges

Ici, Rabelais dénonce la lenteur avec laquelle les juges exerçant à Paris agissent, à tel point que le procès intenté par Janotus de Braquemardo ne sera jamais traité (page 171: «Finalement, le procès fut inscrit au rôle de la Cour et il y est encore »; « l’arrêt sera rendu aux prochaines calendes grecques, c'est-à-dire jamais »). La critique se fait cinglante et met l’accent sur leur incapacité à prononcer un jugement, tel qu’Alcofribas l’assène au terme du chapitre 19, en les comparant à des « avaleurs de frimas » qui rendent les procès à la fois « infinis et immortels ».  

E/ Contre la superstition

Rabelais pourfend les abus de la piété populaire. En effet, les évangélistes reprochaient à l’Eglise d’exploiter la crédulité du peuple par le commerce des reliques et le culte des saints. Par exemple, l’auteur du Tiers livre  dénonce l’ineptie des Parisiens à cause de leur intérêt pour les bonimenteurs. Il stigmatise les croyances superstitieuses qui réduisent la foi chrétienne à des pratiques magiques et obscures. Ainsi, il ricane du culte des Saints, des pèlerinages ainsi que des dévotions irraisonnées. Par exemple, les Parisiens noyés dans l’urine du géant prononcent des formules magiques; face à frère Jean, les soldats de Picrochole invoquent de nombreux saints (page 231 : sainte Barbe, saint Georges, sainte Nitouche, saint Eutrope de Saintes). La superstition se situe à l’opposé de l’idéal humaniste, elle empêche l’homme de réfléchir par lui-même, d’avoir un esprit critique

En conclusion...

Le rire rabelaisien est protéiforme. Il est parfois radical, franc, débonnaire mais se double aussi d’une visée humaniste. Dans ces cas, il convient de se livrer à une analyse « à plus haut sens » de cette vertu profonde : la satire et l’ironie nous invitent à sonder les tréfonds de l’œuvre et la « mécanique » du rire. Ainsi, le lecteur ne se contentera pas de s’amuser d’une œuvre narrant les péripéties d’un géant affamé et trivial mais d’interroger son propre système de valeurs, c’est-à-dire sa morale personnelle, son éthique et sa sociabilité. 

Ateliers Giptic
le mer. 7 févr. 2018 de 14:00 à 17:00
Cité scolaire Jean de la Fontaine
le mer. 31 janv. 2018 de 09:00 à 12:00
Lycée d’État Jean Zay 10 rue du docteur Blanche 75016 PARIS