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Extrait de "Jugements" des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné

Explication proposée par Marjolaine Besançon-Hubert à ses élèves de 1ère, d'un extrait du poème "Jugements" dans Les Tragiques de d'Aubigné, dans le cadre d'un travail sur le thème de l'inconstance dans la poésie baroque. Le commentaire porte sur les vers 1077 à 1126.

Texte du poème proposé

Extrait du livre VII des Tragiques de d’Aubigné. Vers 1077 : « Mais aurons-nous le cœur touché de passions sur la diversité ou choix des mansions (…) « leurs sens étaient changés mais en félicité ».  vers 1126

Mais aurons nous le cœur touche de passions

Sur la diversité ou choix des mansions ?[1]

Ne doit-on pas briguer la faveur demandée

Pour la droite ou la gauche aux fils de Zebedée ?

Non car l’heur d’un chacun en chacun accompli

Rend de tous le désir, et le comble rempli :

Nul ne monte trop haut, nul trop bas ne dévale[2]

Pareille imparité en différence égale :

Ici bruit la Sorbonne, où les docteurs subtils

Demandent : les élus en leur gloire auront-ils

Au contempler de Dieu parfaite connaissance

De ce qui est de lui et toute son essence ?[3]

Oui, de toute, et en tout, et non totalement,

Ces termes sont obscurs pour notre enseignement,

Mais disons simplement que cette essence pure

Comblera en chacun la parfaite mesure.

Les honneurs de ce monde étaient honte au prix

Des gardes élevés au céleste pourprix

Les trésors de là-haut sont bien d’autre matière,

Que l’or qui n’était rien qu’une terre étrangère :

Les jeux, les passe-temps ; et les ébats d’ici,

N’étaient qu’amers chagrins, que colère, et souci

Et que géhenne au prix de la joie éternelle

Qui sans trouble, sans fin, sans change renouvelle :

Là sans tache on verra les amitiés fleurir,

Les amours d’ici-bas n’étaient rien que haïr

Au prix des hauts amours dont la sainte harmonie

Rend une âme de tous en un vouloir unie :

Tous nos parfaits amours réduits en un amour

Comme nos plus beaux jours réduits en un beau jour.

On s’enquiert si le frère y connaîtra le frère,

La mère son enfant, et la fille son père,

La femme le mari : l’oubliance en effet

ne diminuera point un effet si parfait :

Quand le sauveur du monde en sa vive parole

Tire d’un vrai sujet l’utile parabole

Nous présente le riche en bas précipité

Mendiant du Lazare au plus haut lieu monté :

L’abîme d’entre eux deux ne les fit méconnaître

Quoi que l’un fut hideux enluminé pour être

Seché de  feu, de soif, de peines, et d’ahan,

Et l’autre rajeuni dans le sein d’Abraham.

Mais plus ce qui nous fait en ce royaume croire

Un savoir tout divin surpassant la mémoire,[4]

D’un lieu si excellent il parut un rayon

Un portrait raccourci, un exemple, un crayon

En Christ transfiguré : sa chère compagnie

connut Moïse non vu, et sut nommer Elie :

L’extase les avait dans le ciel transportés

Leurs sens étaient changés, mais en félicité.[5]



[1] Mansions : en latin ecclésiastique, les demeures célestes. Le terme désigne chez Saint Thomas les degrés de la béatitudes. Cette discussion sur la participation égale ou inégale  a son origine dans Matthieu, 20 ;20 : la mère des Zebédée demande au Christ que ceux-ci siègent l’un à sa droite, l’autre à sa gauche dans le royaume des Cieux. Jésus refuse : ce choix dépend de son père. Mais tous boiront à sa coupe.

[2] Augustin, Cité céleste XXII, 30, (sur la participation à la béatitude) : « ainsi chacun possèdera son propre don, l’un plus grand, l’autre plus petit et aussi le don de ne rien vouloir de plus. »

[3] Question scolastique, d’où le ton péjoratif : « l’intellect humain peut-il parvenir à voir Dieu dans son essence ? » La réponse est affirmative mais exclut une fusion de l’intelligence humaine avec Dieu.

[4] Allusion à Mathieu 17 ; 2-4 : Et fut transfiguré en leur présence ; et sa face resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. Et voici ils virent Moïse Et Elie parlant avec lui. Adonc Pierre prit la parole et dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici : si tu veux faisons ici trois tabernacles, un pour toi, un pour Moïse, un pour Elie. La transfiguration est traditionnellement considérée comme une vision des corps glorieux après la résurrection.

[5] D’Aubigné semble considérer que les apôtres sont ravis au ciel et connaissent déjà un avant-goût de la béatitude.

Introduction

Repères biographiques 

Né en 1552 dans une famille d’un calvinisme intransigeant, Agrippa d’Aubigné passe ses premières années dans la famille du futur Henri IV. Il suit de bonnes études classiques (latin, hébreu, grec). Il est très influencé par la poésie de la Pléiade et notamment par Ronsard, qu’il imite lorsqu’il consacre à Diane Salviati, nièce de la Cassandre de Ronsard, les poèmes du printemps. Son enfance est aussi marquée par la guerre : à huit ans devant les corps décapités des conjurés d’Amboise, son père lui fait jurer fidélité à la cause protestante. En 1573, il s’engage aux côtés de Henri Navarre, qu’il rejoint à Paris, où le futur roi de France est retenu prisonnier. Jusqu’en 1576, d’Aubigné partage la vie de la cour des Valois dont il dénoncera la corruption avec verve et violence dans le livre II des Tragiques, Princes. Ile st grièvement blessé en 1577, et il décide de se retirer de la vie politique et compose les premiers vers des Tragiques. En 1577, il reprend la lutte auprès d’Henri de Navarre mais scandalisé par son abjuration, (1593), il se sépare d’Henri IV et se retire en Vendée. En 1616 paraissent les Tragiques puis en 1618-1620, les trois tomes de l’Histoire Universelle, que le Parlement de Paris condamne à être brûlée. Agrippa d’Aubigné meurt en 1630 à Genève, où il s’était réfugié dix ans plus tôt.

Situation de l’œuvre

Toute l’œuvre de d’Aubigné est marquée par les luttes religieuses de l'époque et par son engagement passionné pour la cause protestante. Les Tragiques, long poème épique et tragique en sept chants, s’en prennent violemment à la folie criminelle des hommes. Le livre I (« Misère ») d’un style bas et tragique décrit avec un réalisme cru les campagnes ravagées et les malheurs des paysans. Responsables de ces malheurs, les rois et les grands sont décrits comme des tyrans, d’Aubigné s’en prend particulièrement à Catherine de Médicis et au cardinal de Lorraine. Le livre II (« Princes ») écrit en style moyen mais satirique est une violente satire de la cour des Valois épinglant les flatteurs, les courtisans, Charles IX, Henri II et ses mignons. Ce tableau de mœurs est complété par le livre III qui décrit les magistrats corrompus, et les juges « mangeurs d’hommes ». L’actualité de l’époque et les partis pris anti - catholiques de l’auteur sont encore plus nets dans le livre IV « Les Feux » écrit en style tragique moyen, qui est une longue énumération des bûchers et des martyrs  protestants. Le livre V les « Fers » montre les massacres des réformés, il est écrit en style tragique élevé, et en particulier on y dépeint la nuit de la Saint-Barthélémy (le 24 août 1572). Le livre VI « Vengeances » où d’Aubigné en appelle à la vengeance et à la colère divines introduit au livre VII où il nous peint après la destruction  du monde et la résurrection de la chair, le Jugement dernier où les protestants triompheront enfin.

Le livre VII doit donc délivrer un message d’espoir, adressé à des hommes qui ont cessé de croire. D’Aubigné déplore le fait que les protestants se soient détournés du parti de la guerre, il regrette qu’ils aient choisi cette paix de compromission et il voudrait les inciter à reprendre confiance dans leur foi ; Il s’agit dont de les galvaniser.

Ce livre commence par un décalque de la paraphrase des Psaumes par Théodore de Bèze, ainsi d’Aubigné reprend-il le verbe divin mais dans une tradition protestante et il intègre le psaume dans sa démarche pédagogique puisque la prière adressée à dieu de descendre sur terre devient une prière d’éclairer les esprits, d’accorder la grâce à l’agneau, au juste et de châtier l’injuste, il s’inscrit donc également dans une polémique, puisque la prière devient réclamation. Agrippa se réclame de l’inspiration divine, il est prophète inspiré : « Pour me faire instrument à ces effects divers donne force à ma voix, efficace à mes vers. » D’Aubigné semble à la recherche d’une efficacité prédicatrice, dans une visée didactique.

Les deux vers suivants sont d’une certaine ambiguïté » syntaxique : « A celui qui t’annonce ou bien qui te renonce porte l’heur ou malheur, l’arrest que je prononce » la parataxe laisse deux interprétations possibles. Soit l’arrêt est une apposition à l’heur ou malheur, sous forme d’anaphore résomptive et il faut alors voir dans le verbe prononcer le simple fait de déclarer. Ou bien on peut voir dans le verbe prononcer le sens de juger, au quel cas, le poète se substitue à dieu dans son rôle de justicier et sous la parataxe il faut entendre un « selon ». D’Aubigné emploie des métaphores bibliques : la métaphore rupestre de la semaison et de la croissance de la plante (évangile selon saint Matthieu, le bon grain et l’ivraie, etc.) : Pour néant nous semons, nous arrosons en vain ; Il faut voir ici que la métaphore filée s’inscrit dans la recherche d’une efficacité rhétorique qui ne parviendra à son but que si le terrain du cœur est propre à l’accepter, et à la faire fructifier. On retrouve la théorie de la grâce dans la théologie protestante selon laquelle elle est accordée par élection. Les pharaons ferrés n’ont d’yeux ni d’oreilles : la métaphore des pharaons était déjà présente au livre 6 pour désigner les princes dans l’erreur, c’est une allusion à Moïse, ni yeux ni oreilles est un topos biblique qui apparaît entre autre chez Ezéchiel, Isaïe.

Problématique et annonce de plan

On le comprend bien, tout ce livre VII a pour but de persuader et de faire comprendre à des hommes qui se sont détournés de Dieu qu’ils doivent à nouveau convertir le regard vers lui. D’Aubigné se sert de plusieurs arguments pour le faire. D’arguments rationnels d’une part, mais aussi d’arguments pathétiques. Quelle est la fonction de ce poème ? De quels moyens se sert-il pour y parvenir ? Nous étudierons d’abord dans un premier mouvement la part que d’Aubigné accorde dans son argumentaire aux arguments rationnels, et la manière dont il considère la raison, pour nous tourner ensuite vers les arguments pathétiques largement majoritaires.

I. Les arguments rationnels

On est étonné de voir dans ce passage qui évoque par l’hypotypose la fin du monde et le jugement dernier, que les spéculations et les raisonnements ne disparaissent pas.

Des interrogations, des conjectures se formulent : sur les mansions (les lieux du parados, et les degrés de la béatitude) sur la connaissance de l’essence divine : « Ici bruit la Sorbonne, où les docteurs subtils demandent : les élus en leur gloire auront-ils au contempler de Dieu parfaite connaissance de ce qui est de lui et toute son essence (1085-1088) ou sur les relations humaines au paradis (on s’enquiert si le frère y connaîtra la sœur, la mère son enfant, et la fille son père (1107-1108). On reconnaît dans les questions posées les quaestiones qui structurent les sommes de théologie scolastique. Celle-ci, comme la patristique, garde une importance majeure chez les Calvinistes et d’Aubigné possédait à Genève une édition in-4° des Sentences de Pierre Lombard. Il semble donc qu’il compile, ici, des rubriques parfois connotées négativement : la réputation du curieux est mauvaise en théologie, toute la tradition augustinienne opposant la relation d’adoration à l’impia curiositas. Celle de la Sorbonne est pire encore chez les évangéliques et les réformés, et ici la Sorbonne bruit des rumeurs confuses des docteurs subtils : l’épithète d’abord élogieuse est devenue péjorative. C’est que le discours s’adresse aux « enfants de vanité » (v.361). Le discours est conçu pour un destinataire sourd aux oracles saints, aussi emprunte-t-il son matériel aux philosophes vains (365-366) parce qu’ils sont les seuls à même de convaincre. D’ailleurs, d’Aubigné cite ici leur discours avec une certaine ironie, une certaine distance critique, qui feint l’ignorance. Il reprend les interrogations qui taraudent ceux qui n’ont pas la foi  On remarque peut-être l’orgueil et la curiosité débordante de ceux qui n’ont pas la foi dans le fait que la syntaxe déborde en permanence le vers. Les questions s’enchaînent avec des enjambements qui miment l’emportement des adversaires. À cet emportement répond les deux adverbes « non » et « oui » placés en tête de vers et qui campent l’éthos du prédicateur assertif, sûr de sa réponse, comme le fait le polyptote «  de toute et en tout » « totalement », qui témoignent de la volonté de convaincre. Le prédicateur revient sur la simplicité de l’enseignement évangélique «  disons simplement », sur la confiance en la prédestination et la justice divine : « non car l’heur d’un chacun en chacun accompli » « nul ne monte trop haut, nul trop bas ne dévale ». Dès la fin de IIème siècle, les Pères grecs Origène, et latins (Tertullien) ont combattu les objections des philosophes avec les armes de l’adversaire. Puisque la révélation est par définition inaccessible aux profanes c’est par les armes de la philosophie que les vérités de la foi sont défendues. Le Moyen-Âge reprend la démarche dans le cadre des Preambula fidei : peuvent se prouver rationnellement un certain nombre de vérités générales (l’existence d’un dieu créateur par exemple), peuvent être rendus rationnellement plausibles les mystères et les articles du dogme, mais il n’est pas licite de les fonder en raison. Dépassant l’homme, ils lui sont seulement communiquer par la Révélation. Pour Saint-Thomas, la nature dont rend compte la philosophie n’est pas contradictoire avec la grâce qui la dépasse et l’accomplit : « puisque la foi s’appuie sur la vérité infaillible et qu’il est impossible de démontrer le contraire du vrai ». Calvin et les apologètes calvinistes de la religion chrétienne s’en tiennent à cette utilisation de la raison. Toutefois la connaissance de spectacle du monde, la connaissance du monde et l’usage de la raison ne peuvent nous conduire à la vérité, à cause de notre propre insuffisance « nous n’avons pas les yeux pour contempler ». Ainsi, « c’est par foi qu’on connaît » (Institution). La révélation de la nature, cette évidence de Dieu que les hommes ne sont pas capables de reconnaître, les laisse seulement sans excuse de l’ignorance. Les preuves de la vérité existent objectivement et devraient s’imposer, mais le péché, cette taie que l’homme a sur l’œil ( Tragiques, VII, 635) les brouille.

Aussi faut-il essayer de résorber la distance entre ce que le monde donne à voir et à penser et ce que la foi dévoile, en ajointant pensée philosophique et foi, et c’est ce que tente de faire le texte en s’appuyant grandement sur les arguments pathétiques.

II. Les arguments pathétiques

Entièrement engagé dans la conversion d’Aubigné, dans ce passage, tente de rendre compte de sa vision soutenue par la Révélation et d’émouvoir par sa véhémence prophétique.

Une vision du monde théologique fondée sur un rapport antithétique

D’Aubigné s’inscrivant dans la vision prophétique est assuré de l’évidence de la vérité de ce qu’il décrit. D’où l’emploi de la modalité aléthique marquée par l’emploi récurrent du verbe être (v.1093,1095, 1096), par l’emploi des articles définis de notoriété supposant un savoir partagé par tous, communément admis (v. 1093, les honneurs, puis les trésors, l’or…), du futur prophétique, de l’assertion constante.

Cette vision est une vision partageable d’où l’absence de pronom de première personne, qui cède la place au pronom indéfini « on », dérivé de homo, toujours en emploi sujet et marquant l’animé, propre à l’énallage de personne : il équivaut ainsi à un nous collectif, représentant la communauté des élus à qui est destinée cette révélation. Ce pronom est relayé par le pronom « nous » impliquant un locuteur et un allocutaire à deux reprises. La description est ainsi adressée à un interlocuteur et accompagnée de son interprétation.

Ce travail d’interprétation et de dévoilement est représenté par l’usage récurrent de l’épanorthose, le travail de correction au vers 1125-1126, l’usage récurrent de la négation exceptive qui participe d’un travail de dessillement du spectateur. Il s’agit de lui faire découvrir la vanité des biens terrestre « or », « jeux », « passe-temps » et leur véritable essence. Le mouvement de négativation imposé par le discordantiel ne dénonce l’insuffisance des biens de ce monde pour n’excepter qu’un élément d’une réalité bien décevante « terre étrangère », « colère », « souci ».

Cette vérité qu’il s’agit de faire découvrir se décline en trois étapes du vers 1093 au vers 1106 : il s’agit de faire prendre conscience de la vanité du monde.

Du vers 1106 au vers 1109 : il s’agit de faire concevoir une béatitude désincarnée, détachée des liens affectifs de la vie terrestre et annoncer la juste réparation : le méchant sera puni, le juste élevé.

Du vers 1119 au vers 1126 : il faut appuyer cette révélation sur l’exemple du Christ pour authentifier la promesse.

À ces trois étapes correspondent trois tiroirs verbaux : le présent pour la dénonciation de la vacuité du monde, le futur pour l’annonce du jugement, le passé simple pour l’illustration à travers l’exemple. Le prophète, en surplomb, doué d’une sagesse omnisciente, domine les trois époque pour nous en délivrer le sens.

Sa capacité à lire le sens de manière quasi-simultanée des trois époques est compréhensible dans la mesure où le prophète décrit des tableaux disposés en triptyque. L’isotopie de la peinture est filée : « portrait », « crayon », « tire », « enluminé »le présent de vérité générale nous « présente », « tire », les verbes opérateurs de vision : « verra », « représente », les compléments circonstanciels antéposés qui insistent sur le détail pictural « là, », « en bas », « au plus haut », « d’un lieu si excellent »témoignent de cette vision tandis que le mot « parabole » explicite le travail de comparaison du poète. Ce caractère pictural des visions est en outre assuré par le relais mémoriel du spectateur stimulé par l’appel à des scènes bien connues : «  Le Lazare », « la transfiguration du Christ », «  la Géhene », « le séjour des bienheureux » (v. 1102-1105). Il s’agit de faire participer les spectateurs à une scène imaginaire en les rendant témoins, actants du spectacle déroulé devant leurs yeux. Cette tentative est conforme à l’évidentia, l’energeia rhétorique qui cherche à développer des tableaux vivants. La fin de Jugements oscille donc entre le tableau poétique, la vive représentation où la scène se produit aux yeux du lecteur dans un effet de présence et le traité de théologie qui argumente et s’emploie à résoudre systématiquement toutes les difficultés. Entre la fulgurance et la conjoncture ou la ratiocination, à la frontière instable de l’image et du discours argumentatif, elle sollicite deux modèles opposés. D’un côté, celui du langage dit poétique : une tradition encore vive aujourd’hui identifie poésie et peinture ; on répète l’adage de Simonide « la poésie est une peinture parlante, la peinture une poésie muette », la poésie humaniste pense très largement la poésie comme une description, et du bouclier d’Achille d’Homère à l’Elégie à Janet le désir de voir travaille le texte poétique et se théorise dans le discours sur l’ut pictura poesis. Hegel dira pareillement que la poésie « est d’une façon générale, descriptive » (Esthétique), avant le voyant rimbaldien, et avant qu’une postérité symboliste l’assimile à l’imaginaire (les poètes voient, les poètes hallucinent, les poètes fantasment). C’est à l’opposé de ce désir d’image que se trouve le discours intellectuel et procédant par conjonctures abstraites.

Ce que nous révèle le prophète, c’est la disposition antithétique du monde :

  • Jeux, passe-temps=/amers chagrins, colères, soucis.
  • Géhenne=/ joies éternelles
  • Amour=/ Haine
  • L’un=/l’autre

Ces termes sont à chaque fois disposés selon un chiasme syntaxique : soit que le terme positif apparaisse en tête de vers et son renversement en fin de vers, soit que les termes occupent dans chacun des vers une place équivalente en tête ou en fin (v.1097 -1098)

La qualité de ce monde est révélée au travers d’un emploi constant d’adjectifs épithètes antéposés qui constituant avec le nom auquel ils se rapportent des syntagmes synthétiques globaux traduisent une subjectivité, un sens affectif et figuré. Ces adjectifs sont par ailleurs des adjectifs toujours subjectifs, évaluatifs axiologiques : célestes pourprix, sainte harmonie, parfaits amours, beaux jours, beau jour, vrai sujet, utile parabole. Le prophète oppose ainsi un monde dégradé, dont la déchéance est marquée par l’absence de caractérisation qui équivaut à une nullité (passe-temps, jeux, ébats, honneurs, hontes, or) au monde céleste où règne « la félicité » positivement marquée. Enfin ce que nous révèle le poète c’est la permanence de l’action divine dans le monde à travers les formes de la diathèse : les périphrases factitives « rendre une âme », « faire méconnaître », « faire croire » les impersonnels « il parut », les tournures passives « étaient changées. »

III. Cette révélation est orchestrée par la véhémence du poète

Le texte cherche en permanence une expression paroxystique, propre à émouvoir le spectateur-lecteur.

Le jeu sur l’hyperbole

  • Les intensifs et les marques du haut degré
    • les adverbes
    • la locution négative exceptive ne…que qui inverse absolument et exprime une tension maximale
    • l’intensif si «  si parfait » « si excellents »
    • Le superlatif plus… que qui témoigne d’une volonté de précision et d’exhaustivité. Les adverbes qui opposent deux lieux opposés « ici-bas » « au plus haut ».
  • Les substantifs qui expriment un degré maximal dans le bien ou le mal, concrétisant la tension entre les deux. « pourpris », « trésors », extase « félicité »=/ géhennes, souci, abymes,
  • La caractérisation adjectivale témoigne aussi du haut degré : « amers », « hauts », « éternelles », « parfaits », « hideux », « divin », excellent
  • La répétition de l’indéfini tout : « rend une âme de tous », « tous nos parfaits amours » « tout divin » qui exprime une idée de totalité, de globalité, participe à cette impression de débordement.
  • Les effets de nombre : On a cette récurrence de pluriel qui témoignent d’une vision exubérante et proliférante : «  les trésors », « les honneurs, « les jeux », « les passe-temps » qui sont le signe d’une déperdition d’être en regard de l’unité de la bonté divine marquée par le singulier « joie éternelle », « sainte harmonie », « une âme, « un vouloir », le singulier marquant une non dispersion et une permanence que résument les syntagmes nominaux « sans trouble » « sans fin », « sans change ». À ces pluriels de la dépossession s’opposent des pluriels de plénitude : « nos parfaits amours », « nos plus beaux jours ».

La véhémence du poète se marque également par l’amplification fondée sur la répétition

  • Reprise d’un patron syntaxique : « la mère son enfant », « la fille son père » « la femme le mari ». Il y a également un hypozeuxe (parallélisme de construction) dans la reprise de la structure syntaxique attributive cumulée avec une négative exceptive aux vers 3, 4, 5, 6, 10.

Ces répétitions créent un effet de bercement et permettent d’inscrire les mots dans la mémoire du lecteur, de le forcer à prêter attention, à entendre la bonne nouvelle. « Tous nos parfaits amours, réduits en un beau jour comme nos beaux jours réduits en un beau jour. »

  • La redondance ou réduplication sémantique : Aucun souci d’économie ou de densité dans ce texte qui ne craint pas l’accumulation, la paraphrase comme pour appuyer, insister et préciser la teneur des supplices pour inspirer la sainte crainte et accorder la grâce.

« amers chagrins, colère, souci, géhenne »

« seché de feu, de soif, de peine, et d’ahan ».

Enfin la véhémence du poète se traduit par des effets sonores

  • La segmentation de l’alexandrin : on a plusieurs fois une netteté de la césure qui imprime un rythme binaire parfait à l’alexandrin reflet de la perfection divine (vers 1120-1126) mais on a également des alexandrins qui reçoivent des coupes secondaires fortes qui équilibrent ou dépassent la rupture médiane du vers et témoignent d’une prolifération « séché, de feu, de soif et d’ahan »

On a de nombreux enjambements qui déplacent l’équilibre du vers et témoignent également d’un débordement : « n’étoient qu’amers chagrins, que colère et souci et que géhenne » la coordination avec effet d’hyperbate créant un lien syntaxique fort.

  • La symbolique des sons : On peut voir une harmonie imitative dans la diffusion du son (i) révélateur de la présence christique créant une chaine sonore entre « raccourci, Christ, compagnie, Moïse, Elie ». Ainsi qu’une symbolique de la complétude divine dans la diffusion du son u aux vers 1105-1106 : « tous nos parfaits amours réduits en un amour, comme nos plus beaux jours réduits en un beau jour ».
  • La paronomase : À la rime v. 1122-1123, « rayon/ crayon » établit une analogie entre la grâce divine et le fait de voir la scène se dérouler par le prophète condensant la leçon que d’Aubigné entend donner : il s’agit pour l’âme d’être émue pour être convertie.

Ce passage des Tragiques témoigne d’une grande efficacité de la véhémence.

Conclusion 

Dans la poésie de d’Aubigné, l’œil de Dieu est à la fois le garant et le gardien de l’ordre, c’est par le regard que se maintient l’unité des choses créées. Dès le départ, toute la création est placée sous le regard de cet être « de qui l’œil tout courant et tout voyant aussi (I, 39) surveille l’évolution du monde. L’œil de Dieu est la conscience unitaire et totalitaire du monde. En ce point solitaire d’où partent tous les rayons qui illuminent le monde et les flèches de lumière qui percent les serpents cauteleux, les ours muselés se tient la conscience agissante et volontaire, l’âme du monde. Les rapports des êtres et des idées sont couverts par la métaphore du regard. De la souffrance à la vengeance, de la blessure à l’épée dégainée, du spectacle tragique à l’action libératrice tout passe par l’intermédiaire du regard. Entre la source lumineuse de l’être et les regards fragiles des créatures, l’échange prend la forme privilégiée du rayon. Les rayons traversent de leurs traits fulgurants les consciences extasiées, expression simultanée du lien et de la distance entre Dieu et ses créatures. Le passage que nous avons étudié prépare la conversion du regard du croyant. Il faut effacer toute distance entre le regardant et le regardé ; en même temps que le regard s’évanouit dans la lumière de son objet, l’être crée s’évanouit dans le sein de son créateur. Il n’y a plus alors de différence entre l’objet et le sujet, entre l’œil et la lumière, tout est réintégré dans l’unité d’un être qui se confond avec la lumière absolue : (VII, 1209-1212) :

« Chétif je ne puis plus approcher de mon œil

L’œil du ciel ; je ne puis supporter le soleil

Encor tout ébloui, en raisons je me fonde,

Pour de mon âme voir la grand’âme du monde »

Tous les mots ne mènent qu’à ce silence qui est la parole même de Dieu. Tous les regards avides et toutes les choses vues s’évanouissent dans une dernière vision, dans un au-delà du langage (VII 1216-1219) :

« Le cœur ravi se taist, la bouche est sans parole ;

Tout meurt, l’âme s’enfuit, et reprenant son lieu,

Extatique se pâme au giron de son Dieu. »

Alors que le discours qui est de ce monde est structuré par la forme duelle, celle de la contradiction, de l’antithèse, de la division et de la multiplication et qui mime les efforts de l’être imparfait pour atteindre l’Être, tout annonce l’importance de l’un qui est l’histoire de cet œil qui surplombe et donne le sens et l’unité à l’ensemble.

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