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La Rochefoucauld, Réflexion 6, De l’amour et de la mer

Explication proposée par Marjolaine Besançon-Hubert à ses élèves de 1ère, d'un extrait des Réflexions de La Rochefoucauld, dans le cadre d'un travail sur le thème de l'inconstance dans la poésie baroque.

Texte du poème proposé

Ceux qui ont voulu nous représenter l’amour et ses caprices l’ont comparé en tant de sortes à la mer qu’il est malaisé de rien ajouter à ce qu’ils en ont dit. Ils nous ont fait voir que l’un et l’autre ont une inconstance et infidélité égales, que leurs biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus heureuses sont exposées à mille dangers, que les tempêtes et les écueils sont toujours à craindre, et que souvent même on fait naufrage dans le port. Mais en nous exprimant tant d’espérances et tant de craintes, ils ne nous ont pas assez montré, ce me semble le rapport qu’il y a d’un amour usé, languissant et sur sa fin, à ces longues bonaces, à ces calmes ennuyeux, que l’on rencontre sous la ligne : on est fatigué d’u grand voyage, on souhaite de l’achever, on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver, on se voit exposé aux injures des saisons ; les maladies et les langueurs empêchent d’agir, l’eau et les vivres manquent ou changent de goût ; on a recours inutilement au secours étranger ; on essaye de pêcher, et on prend quelques poissons sans en tirer de soulagement ni de nourriture ; on est las de tout ce qu’on voit, on est toujours avec les mêmes pensées, et on est toujours ennuyé ; on vit encore et on a regret à vivre ; on attend des désirs pour sortir d’un état pénible et languissant mais on n’en forme que des faibles et inutile.

La Rochefoucauld, Réflexion 6, De l’amour et de la mer

Introduction

Repères biographiques

LA ROCHEFOUCAULD François (1613-1680)

Aîné d’une illustre famille, fils d’un duc et pair de France, La Rochefoucauld est destiné par sa naissance à la carrière militaire. Il participe aux campagnes contre l’Espagne en 1635-1636 mais opposant à Richelieu, il est exilé pendant deux ans dans son château de Verteuil. Il s’engage dans la fronde en 1648, dans laquelle il joue un rôle important. Blessé et amnistié à plusieurs reprises, il sort vaincu de ce combat contre Mazarin. Son château de Verteuil est en ruines. Il fréquente le salon janséniste de Madame de Sablé dont sont issues les Maximes qui paraissent en 1664, et se lie d’une amitié privilégiée avec Mme de Lafayette, qui dure jusqu’à sa mort, en 1680. Pour ce noble doté dans sa jeunesse d’un sens aigu de l’honneur et d’une humeur belliqueuse l’écriture décapante des Maximes et la dénonciation des valeurs qui font l’héroïsme ont peut-être été la revanche d’une carrière politique et militaire brisée.

Présentation des réflexions

Lorsque La Rochefoucauld évoque ses écrits, il emploie le mot « réflexions », indifféremment du genre de la maxime ou de la réflexion. Alors que quand il en parle dans sa correspondance, il utilise l’expression sentences. Que représente la réflexion par rapport à la maxime ? La maxime (maxima : très grande pensée) se caractérise par ce qui donne forme de sommet à la pensée : isolement, réduction à une ou deux phrases, structure aiguë d’où se découvre un panorama universel dont le dessin se rehausse de tel ou tel accident de relief, antithèse, rapprochement paradoxal, distinction de synonymes, comparaisons, métaphores. Sa forme implique la reconnaissance d’une essence stable de l’homme.

Dans les Réflexions, on trouve des maximes qui sont comme les yeux du discours, les moments brillants d'une éloquence qui recherche la concision. Les qualités de la maxime sont qu’elles frappent le lecteur par des formules saisissantes. Un contemporain les décrit ainsi : « c’est un corps tout plein d’yeux, un ciel tout semé d’astres. » La réflexion apparaît elle comme plus dilatée dans sa forme,  comme le laboratoire d’élaboration de la maxime, qui serait ensuite distillée. Les deux ne correspondent pas à la même rhétorique : la réflexion appartiendrait davantage au style périodique (forme ample et ornée inspirée de Cicéron) tandis que la maxime se rapprocherait du style coupé souhaité par l’atticisme dont les modèles sont Sénèque, Tacite et Salluste. Les Réflexions  s’opposent aux maximes du fait qu’elles ne répondent pas au même principe esthétique. La maxime correspond à un art de l’impromptu, et du contrepoint : les thèmes s’entrecroisent et reviennent comme des leitmotive (l’intérêt, l’orgueil, la fausse constance, l’ambition). Peu de séries longues, plutôt une rapide suite  de variations sur un même thème (au plus deux ou trois maximes d’affilée) : on ne s’attarde pas de peur de lasser, et lorsqu’on y revient, le jeu d’échos y gagne en force et pertinence. Cet art qui masque l’ordre sous une apparente improvisation, répond parfaitement à l’idéal social et mondain du genre, qui prétend être un juste reflet de la conversation avec son naturel et sa part de négligences. Les réflexions forment des unités cohérentes, détachables, toujours mais moins fragmentaires. Elles ne donnent pas le même sentiment d’inachèvement et d’incomplétude. À la différence des maximes, elles n’ont jamais été publiées selon les vœux de La Rochefoucauld. Leur agencement a été reconstitué à partir de manuscrits de l’auteur, on ne peut savoir s’il a eu l’intention de les publier.

Situation de cette réflexion 

On ne peut donner non plus un sens à la place qu’occupe cette réflexion. Elle figure après des exposés sur la civilité et la sociabilité. En effet, ont été abordées les questions de la confiance, de la conversation, de l’air et les manières de la société et du vrai, bref toutes les qualités qui permettent à un homme d’être estimé et respecté et de n’être pas isolé du reste des hommes. Cette réflexion opère soudain un renversement : Brusquement elle isole à nouveau l’homme en traitant d’un sujet qui lui est plus personnel, la sphère de l’amour. La Rochefoucauld avait marqué l’intention de la retrancher. Elle était condamnée  ensuite par les éditeurs successifs en raison de son style baroque. La sphère amoureuse est pour La Rochefoucauld une sphère dangereuse car l’amour est l’objet de toutes les mystifications l’amour étant avec l’ambition considérée comme une passion particulièrement violente (voir la maxime 69). Mais ici le sujet est traité de façon déceptive : loin de considérer l’amour de front, il l’aborde par le biais d’une imagerie littéraire, en empruntant un lieu commun de la poésie baroque. La mer relève d’une tradition précieuse chez les moralistes : selon Lucrèce, l’existence humaine est ballotée et incertaine. La vie est comparée à un chemin, à une navigation risquée. La Rochefoucauld connaissait aussi sans doute le poème de Marbeuf qui repose sur l’homophonie amour/ amer et qui reprend les thèmes du naufrage, de l’orage. La Rochefoucauld manifeste qu’il n’ignore pas les variations de ce poème et on peut voir comme l’ouverture du texte de la Rochefoucauld est une référence implicite  une stratégie de captatio benvolentiae.

Ainsi La Rochefoucauld témoigne-t-il dans ce texte à part du reste des Réflexions d’une volonté de ne pas suivre la démarche démonstrative habituelle mais de se laisser mener par la pente de la rêverie imaginaire qui contraste avec le style concis. Il adopte la posture du poète soucieux de sa capacité d’invention. Nous nous demanderons en quoi cette réflexion est une prose poétique. Pour le savoir nous aborderons dans un premier mouvement les traits didactiques et réflexifs de ce texte puis nous verrons en quoi il se rapproche d’un texte poétique.

I. Un texte didactique et moral

Un texte didactique

Ce texte reste un texte didactique comme en témoignent de nombreux traits :

  • Le passage à l’universel avec l’emploi du pronom « on » < homo qui désigne l’homme en général.
  • L’emploi dans tout le passage du présent de vérité générale qui rend universelle la réflexion, non inscrite dans une temporalité précise.
  • L’emploi de fréquentatifs : les adverbes « souvent », « toujours » généralisent le propos : « les tempêtes et les  écueils sont toujours à craindre, et que souvent même le naufrage est dans le port. »
  • L’emploi d’un vocabulaire didactique : « représenter, comparer, nous ont fait voir », « ne nous ont pas assez montré »
  • L’emploi de la modalité aléthique par l’usage du verbe être qui cherche à définir, à décrire ce qui est « sont sans nombre », sont exposées », « sont toujours à craindre »
  • L’emploi de notion abstraites et universelles dégagées de toute contextualisation par l’emploi de l’article défini de notoriété : « l’inconstance, l’infidélité », « espérances », « craintes »
  • L’emploi du narratif qui décrit un comportement, d’un point de vue externe comme un observateur extérieur, un savant : « on a recours inutilement aux secours étrangers ; on essaye de pécher et on prend quelques poissons »
  • La mise en évidence des articulations logiques de la pensée : « Mais en nous exprimant tant d’espérances et de craintes. »

Cette fonction didactique est au service d’un projet moral.

  • Dans la mesure où ce ne sont pas des maximes au sens que leur donne le PD Huet « les maximes ne sont que des vérités connues par la lumière naturelle. » Or ce qu’énonce La Rochefoucauld sont des vérités nouvelles, c’est pourquoi il propose qu’on les considère comme des réflexions morales.
  • C’est aussi un texte moral dans la mesure où c’est une parole sadique. Le lecteur est en permanence humilié. Toutes ses illusions sont dissipées, toutes ses vertus sont réduites à néant. On le découvre dans l’emploi d’un lexique péjoratif qui caractérise toutes les entreprises de l’homme : « inutilement, pénible, languissant, inutiles, faibles, ennuyeux »
  • On met en relief la misère de l’homme, de sa condition grâce à un lexique du danger : « tempêtes, écueils, craindre, naufrage, maladies, langueurs ». Les listes sont si nombreuses et accablantes, que le lecteur ne peut qu’acquiescer aux vérités cruelles qui lui sont assénées. Il s’agit d’énoncés sans énonciation repérable. L’énonciateur ne se met jamais en scène. Il disparaît derrière l’expression d’une doxa, d’un discours préalable sur l’amour qu’il reformule et interroge. « ceux qui ont voulu nous représenter l’amour et ses caprices » ; Le texte de La Rochefoucauld joue de cet effet de citation dans le mesure où elle profite de ce caractère absolu de la doxa pour insidieusement introduire un doute, une reformulation qui va encore creuser le vide de l’homme : « ils ne nous ont pas assez montré ce me semble ». La réflexion accuse encore davantage, dissout un peu plus en exhibant une trouvaille inédite qui accentue le malheur de l’homme. La maxime fonctionne comme une assertion absolue et indéniable parce qu’elle est détachée de son énonciation. Par ailleurs la réflexion est dégagée de tout ancrage idéologique. Bien qu’on puisse deviner l’arrière-plan augustinien de cette réflexion : l’homme est un être corrompu depuis le péché originel, toutes ses vertus ne sont que de fausses vertus, il est animé de passions coupables que sont l’ambition, la curiosité, et la passion des sens, et son seul salut réside dans la grâce de Dieu, un tel arrière-plan inspiré par la fréquentation du salon de Madame de Sablé n’est pas explicité. On assiste à un travail d’élagage qui suscite la sidération. L’effet d’évidence vient de ce que la référence n’est pas fournie par une contextualisation. Mais en même temps ce texte ne construit pas une morale, l’heure n’est plus au système. Et c’est à la poésie de suppléer à l’inachèvement du texte.

II. Une prose poétique

Le rôle que s’arroge le poète

La Rochefoucauld se pose d’emblée comme un inventeur ingénieux, soucieux de renouveler une veine poétique éculée et convenue. L’hommage initial et implicite au poème de Marbeuf fait partie d’une stratégie de captatio benvolentiae : l’auteur prend une posture modeste. Désigner la difficulté d’entrer de jeu contribuera à  mettre en valeur le triomphe de la réussite. Il adopte la posture du poète soucieux de sa capacité d’invention et apparaît ainsi moins comme un moraliste. Il commence par un effet de citation et évoque les topoï de ses prédécesseurs. L’énonciateur apparaît donc plutôt comme un récitant  ou un lecteur de poésies: le présent des verbes dans les propositions complétives en fait des énoncés détachés qui ne sont pas subordonnés à l’énonciation. Il se contente de les énumérer. Il fait un état des lieux consciencieux en reprenant les éléments de la topique : le port dans la métaphore amoureuse précieuse désigne le succès. Faire naufrage en arrivant au port c’est la situation de l’amant éconduit au moment où il semblait réussir. Sous cette apparence de neutralité de la citation, va se construire une prise en charge de la citation. Le modalisateur « ce me semble » et l’adverbe adversatif «  mais » posent très modestement une doléance. C’est cette expression assez minimale qui va engendrer un texte qui va suppléer à ce que les auteurs antérieurs n’ont pas vu. Le poète  est celui qui crée du nouveau, qui donne à voir une nouvelle vision du monde et le poète baroque est celui qui tire du plus petit détail un maximum d’effet d’après l’esthétique de la surcharge, de l’abondance, de la copia.

Le caractère musical du texte

Tout le texte semble répondre à des principes musicaux et rythmiques. Il ne faut pas oublier que depuis l’Antiquité la poésie est associée au lyrisme, par la figure d’Orphée ce poète musicien qui s’accompagnait de musique pour charmer les pierres. La musique particulière de ce texte semble directement inspirée par son sujet, la mer, qui est elle-même source de rythme universel, comme une respiration.

Il emprunte un rythme alternatif et binaire qui semble se calquer mimétiquement sur le rythme du flux et du reflux de l’eau :« l’un, l’autre », « inconstance », « infidélité », « leurs biens et leurs maux », « les maladies et les langueurs », « l’eau et les vivres » . Les termes qu’il oppose comptent le même nombre de syllabes et se ressemblent phonétiquement par l’emploi du même préfixe comme si l’auteur s’était prêté à imiter la rumeur des vagues.

Il emploie un réseau sonore très serré composé d’homéotéleutes, c’est à dire de mots qui se terminent par la même sonorité « représenter /  comparé / malaisé / ajouter / infidélités / dangers » et qui créent comme des constellations de pierreries qui s’allument au contact les unes des autres. On trouve également des allitérations en liquide propres à suggérer le clapot de l’eau : l’amour / la mer / malaisé / ils / l’un / l’autre / l’infidélité /égale. Quelques figures de dérivation aussi ornent le texte : on vit encore et on a regret de vivre. Ces sonorités évoquent une forme de fluidité diffuse propre à imiter leur objet.

Par ailleurs la syntaxe opère par ajout, et un effet d’hyperbate, avec la structure syntaxique répétitive et parallèle (hypozeuxe) et que… et que….ce qui semble suggérer que le thème donne naissance à une multitude d’images successives et labiles qui s’engendrent et se  confondent à la manière du mouvement de la vague. On retrouve le même procédé plus bas dans le texte avec la structure parallèle et répétitive : on a recours, on essaye, on prend, on est las.

À ce caractère musical, on peut ajouter pour souligner le caractère poétique du texte qu’il est fondé sur les sens, l’appel à l’émotion universelle

Le texte poétique est un texte qui cherche avant toute chose à mobiliser la part universelle et sensible en chacun de nous. On perçoit cela dans le texte de La Rochefoucauld au travers de l’appel aux sens : la vue : « on voit », « on se voit exposé », le goût : « l’eau et les vivres manquent ou changent de goût », par l’emploi du présent de vérité générale qui permet d’universaliser le propos, par l’emploi du pronom « on » dérivé de homo et qui équivaut ici par énallage à un pronom de première personne du pluriel. Les notions abstraites sont aussi toutes rendues concrètes par l’emploi systématique du pluriel qui permet de les rendre nombrables, et de créer un effet d’hyperbole proprement épique et poétique : « sans nombre », « les plus heureuses » « brisé par mille dangers »  et qui accorde aussi un rythme par le fait que La Rochefoucauld va se servir du fréquentatif toujours qui est en quelque sorte sa marque de fabrique « toujours, souvent ».

Mais ce qui compose aussi le caractère poétique du texte, c’est le recours à la métaphore.

L’image et le principe d’analogie sont annoncés d’emblée. L’amour est comparé à la mer. Il s’agit d’une topique classique de la poésie amoureuse. On l’a déjà dit et l’on peut se référer au poème de Marbeuf. L’analogie procède ainsi : On peut repérer l’effet de brouillage référentiel ; les mêmes descriptions se rapportent aux deux objets insensiblement, bien distingués au départ. On commence par l’un et l’autre, la mer et l’amour, mais ensuite leurs propriétés sont mises en facteur commun : « leurs biens et leurs maux. » puis les articles définis en principe anaphoriques peuvent se rapporter aux deux notions soit au sens propre soit au sens figuré «  les navigations », « les tempêtes », « les écueils », « les mille dangers ». cela permet de condenser les deux en les rassemblant grâce à l’article de notoriété. On trouve ici le procédé cher aux poètes baroques, l’allégorie qui permet de rendre concrète une idée abstraite par l’emploi d’une image. La mer est une image très chère aux baroques, elle permet de rendre compte de l’inconstance et de la réversibilité de toute chose. On la trouve dans beaucoup de tableaux de l’époque, également pour évoquer l’amour.

On trouve également un autre procédé poétique cher aux baroques car il correspond à leur goût pour l’illusion et la métamorphose, c’est l’emploi d’une anamorphose. Une image selon le point de vue du spectateur change à vue et donne à voir un tout autre spectacle. L’anamorphose se traduit dans notre texte par le passage du pluriel au singulier pour désigner un nouveau spectacle ; «  un amour usé, languissant et sur sa fin ». On remarque l’allongement des séquences qui créent une durée qui ne finit pas pour évoquer cette temporalité étirée de l’amour vieillissant. On remarque aussi l’emploi de l’anamorphose  par l’emploi de mots antithétiques avec les descriptions précédentes « longues bonaces », « calmes ennuyeux » par l’emploi de verbes qui expriment un changement d’état : « on est fatigué », « on souhaite de l’achever ». On est invité toujours à une lecture allégorique par l’emploi de la métaphore « sous la ligne » qui désigne au sens propre la ligne de l’équateur ou de l’équinoxe mais au sens figuré rend compte de la valeur symbolique d’un marquage, d’un franchissement d’une ligne. L’anamorphose se produit par le biais d’un changement intérieur, « on est las de tout ce qu’on voit, on est toujours avec les mêmes pensées, et on est toujours ennuyé ». Le rythme ternaire mime l’accablement. On reconnaît la description topique, elle aussi de la poésie baroque, de la mélancolie, de l’humeur noire qui plonge le sujet dans un état d’abattement et de deuil, l’acédie qui le plonge dans la stérilité et le dégoût pour toute chose. Comme on est invité par l’usage de la métaphore à accorder une valeur symbolique aux choses, on peut deviner derrière les nouveaux acteurs de ce drame, les traits du tempérament amoureux, toujours selon l’analogie amour/mer. Ces nouveaux acteurs sont :le manque de vent= le manque de volonté, de désir, « les injures de saison » = la mélancolie, « les maladies et langueurs » : les revers de fortune. On insiste sur la faiblesse et la léthargie morale. Il s’agit d’un anéantissement insidieux qui ne peut trouver aucun contrepoint valorisant ou héroïque. Ici la nature paraît moins hostile qu’indifférente. Tous ces acteurs loin d’aider à l’action de l’amour-propre ce grand moteur de l’individu,, entravent, désespèrent. De même les pis allers de la condition humaine, le divertissement, la course à l’intérêt, la sociabilité ne font plus illusion.  « On a recours inutilement au secours étranger », « on essaye de pécher et on prend quelques poissons ». Ainsi cette métaphore de l’amour comparée à une mer ennuyeuse, et mortifère, permet de tracer un portrait de la condition humaine, du vieillissement, et a contrario, elle suggère le bénéfice que sont pour l’homme ses passions, ses intérêts, son amour-propre et ses divertissements. Le texte imite à la fin un mouvement répétitif mais ce n’est plus le mouvement dynamique et dramatique du début du texte. C’est un mouvement de ressassement stérile. La dernière phrase signe l’arrêt de mort de la volonté : à la place de l’amour propre, agent de toutes nos actions, on n’a plus que l’attente. La métaphore marine est complètement évacuée de cette dernière phrase, elle a un statut beaucoup plus général et beaucoup plus désespéré. L’homme à la fin de sa vie apparaît misérable et sans secours.

La Liberté poétique du sens à donner

Et le couperet de la fin tombe sans effet de pointe poétique. Mais que laisse ce vide ? C’est alors qu’il faut se demander si la vacuité de l’amour terrestre  et sa vanité stérile n’appellent pas par la conversion du regard vers un autre infini, en creux, un nouvel amour, l’amour divin. Réflexion laïque, elle fait la place tout de même par le gouffre qu’elle laisse à un comblement par un au-delà de l’amour, un amour métaphysique. Le manque de netteté du dessin à la fin est sans doute volontaire, pour reprendre une expression de Marc Escola, dans ses Prolégomènes à une rhétorique du discontinu. Il ne faut pas oublier qu’au dix-septième siècle la disposition est prééminente sur l’invention : « il faut presque moins de génie dans l’éloquence pour inventer les choses que pour les arranger : ce tour qu’il faut pour les mettre dans la place où elles doivent être, coûte bien plus que la peine qu’on se donne à les penser ». La fin décevante et abrupte invite le lecteur à compléter, à méditer, à réfléchir. L’inachèvement même devient un ressort rhétorique : il laisse le texte ouvert aux opérations de lecture et d’interprétation. Le texte se donne comme complet et lacunaire parce qu’un seul mot est un discours tout entier. « Ce ne sont que des semences ; mais elles produisent leurs fruits en même temps qu’elles sont répandues. L’on achève naturellement ce que ce savant homme avait eu dessin de composer et les lecteurs deviennent eux-mêmes auteurs en un moment pour peu d’application qu’ils aient. »  écrit Albert de Gilbert dans son approbation. On remarque la grande confiance dévolue au point de vue, et à la perspective. Comme dans un tableau, le sens de l’œuvre dépend du regard de l’observateur. Il faut un œil vivant et alerte, à même de convertir son regard. La Rochefoucauld n’entendait pas faire de son ouvrage  un traité de morale religieuse. Là où un Nicole, grand prédicateur, est dans l’explicite dans le pas à pas.(il entend guider son lecteur dans un univers démonstratif ) qui l’emmène à la conversion, la Rochefoucauld lui préfère l’esthétique , il faut toujours laisser dans les plus beaux sujets quelque chose à penser. Mais de cette liberté peut découler une ambiguïté. On a parfois reproché à La Rochefoucauld de vouloir désespérer : « Ce n’est pas que cet écrit ne soit bon en de bonnes mains, comme les vôtres, qui savent tirer le bien du mal même ; mais aussi on peut dire qu’entre les mains de personnes libertines ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles que, cet écrit les pourrait confirmer dans l’indifférence et l’oisiveté qui est mère de tous les vices. » (Lettre d’un correspondant anonyme à Madame de Sablé, Ed. Truchet, p. 571)

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