Faire entrer l’école dans l’ère du numérique

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Les possibilités de collaboration, d’interaction, de production, de créativité et d’individualisation qu’offre le numérique semblent bien pouvoir impacter favorablement l’enseignement. Mais pour qu’il rende les apprentissages plus efficaces, il faut changer les pratiques. Comment y parvenir ?

Article de Philippe TAILLARDDélégué académique au numérique |Paris|

Plan « Informatique pour tous », nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), TIC, TICE et enfin numérique, cette évolution sémantique à laquelle on assiste depuis les années 1980 est symptomatique de l’influence progressive de ces technologies sur notre société. Aujourd’hui, on parle du numérique avec un sens beaucoup plus global, qui inclut à la fois les pratiques sociales, les infrastructures, les supports, les contenus, les modes de transmission, les usages éducatifs, etc. Mais cette évolution annonce aussi des mutations organisationnelles (dans le travail, les services…) et pédagogiques.

Plus que toute autre technologie, le numérique permet d’accroître les facultés de l’homme dans bien des domaines. Le numérique est un accélérateur de changement : il modifie notre relation au temps et à l’espace, il agit sur nos modes de pensée, d’échange et de communication. On le voit avec l’évolution de toutes les pratiques sociales et professionnelles. Pour autant, est-il un vecteur d’amélioration de l’efficacité de l’enseignement ? À l’évidence, la réponse est oui. Même s’il est difficile d’établir un lien entre les usages pédagogiques du numérique et une meilleure réussite des élèves, tous les retours d’expérience – par exemple ceux qui sont présentés dans les pages de ce numéro spécial – ont mis en évidence de réelles plus-values pédagogiques quant aux conditions d’apprentissage des élèves ; ce n’est pas rien. Les résultats positifs le plus fréquemment observés sont les suivants :

  • La richesse des contenus : L’accès à une multitude de médias (textes, graphiques, photos, vidéos, animation, son, Internet, manuels numériques…) depuis un lieu unique représente un potentiel indéniable, que décuplent encore les possibilités de calcul, de simulation, de correction, d’accès à des bases de données ou de connaissances.
  • L’autonomie et la créativité des élèves : L’ordinateur confère un rôle plus actif dans son apprentissage à l’élève, moins dépendant de l’enseignant. Il lui offre aussi la possibilité de s’exprimer plus librement.
  • La collaboration entre élèves et l’interactivité.
  • Le droit à l’erreur, le droit à l’essai : Le numérique, avec une patience infinie, traite l’erreur par des autoévaluations et des corrections – erreur n’est pas faute. Quant aux difficultés conceptuelles, aides en ligne, ressources, FAQ ou groupes de discussion peuvent aider à les lever.
  • La différenciation pédagogique et l’individualisation des parcours : Le numérique répond au problème de l’hétérogénéité des classes en offrant à chacun la possibilité d’avancer à son rythme. Les ordinateurs sont des auxiliaires de l’enseignant, qui répètent, corrigent, réexpliquent autrement ou donnent des informations. L’ordinateur devient un médiateur entre l’élève et l’enseignant.
  • La motivation de l’élève : L’accès aisé à tout instant à tout média depuis le même lieu permet de dégager du temps au profit de la réflexion et des manipulations. Devant son écran, l’élève travaille à son rythme sans se sentir jugé, sans appréhender la difficulté et en bénéficiant d’évaluations immédiates de son travail.
  • Le prolongement de l’école hors de la classe : Il est souvent plus facile aux jeunes de se mettre au travail devant leur écran que devant un livre. Dans ce cas, la recherche d’informations, l’accès aux cours et aux exercices sur des sites leur ouvrent de nouveaux horizons. Et les éditeurs mettent maintenant leurs logiciels de CAO gratuitement à la disposition des nombreux étudiants désireux de poursuivre leurs travaux à la maison.
  • L’orientation : Les jeunes sondés sur le sujet évoquent souvent l’intérêt du numérique pour leur accompagnement dans l’orientation. S’ils le jugent idéal pour s’informer, ils soulignent que la rencontre d’un spécialiste, dans une phase de conseil, leur paraît indispensable.

Pour autant, le numérique seul ne peut assurer une efficacité qui procède d’abord de l’enseignant, de son choix de pédagogie, de son accompagnement et de son soutien des élèves. L’enseignant est au cœur de la pédagogie, et son exigence continue à induire la performance de l’élève. Le numérique ne constitue un outil valable que dans la mesure où l’on change les pratiques au profit de pédagogies innovantes qui rendent l’élève acteur de ses apprentissages. En effet, la forme scolaire actuelle, avec son cloisonnement disciplinaire et sa pédagogie transmissive, n’est pas propice à une bonne utilisation du numérique, orientée vers la collaboration, les interactions, la production, la créativité et l’individualisation.

Se poser la question de l’efficacité du numérique dans les apprentissages, c’est donc bien se poser la question de la pédagogie. Il n’y a pas de numérique magique. « La technologie sans changement pédagogique n’apporte rien », assure Rémi Thibert, chargé d’études et de recherche à l’Institut français de l’éducation (Ifé), dans le Dossier d’actualité Veille et analyses no 79 de novembre 2012 intitulé fort explicitement « Pédagogie + numérique = apprentissages 2.0 ».

Au-delà de cette efficacité qu’apporte le numérique dans les apprentissages – la formation par le numérique –, il y a aussi la question de la maîtrise de ces technologies par nos élèves, qui les préparera à leur entrée dans l’enseignement supérieur, dans la vie professionnelle et dans leur vie citoyenne. C’est la formation au numérique.

Des compétences transversales apparaissent comme nécessaires dans le monde numérique d’aujourd’hui. Travailler dans un environnement numérique évolutif, être responsable, produire, traiter, exploiter et diffuser des documents numériques, organiser la recherche d’informations, communiquer, travailler en réseau et collaborer sont autant de compétences nécessaires pour vivre au XXIe siècle. C’est pourquoi chaque enseignant a la responsabilité d’intégrer dans son enseignement des activités propices au développement de ces compétences – dans le contexte de sa discipline –, afin de pouvoir attester leur maîtrise par chaque élève en fin de cycle. C’est tout l’objectif du brevet informatique et Internet (B2i) au niveau de l’école, du collège et du lycée, comme le rappelle la page d’Éduscol qui lui est dédiée : « À l’école, au collège et au lycée, le brevet informatique et Internet (B2i) répond à la nécessité de dispenser à chaque futur citoyen la formation qui, à terme, lui permettra de faire une utilisation raisonnée des technologies de l’information et de la communication. Cette formation permet également de percevoir les possibilités et les limites des traitements informatisés, de faire preuve d’esprit critique face aux résultats de ces traitements. Elle donne aussi des moyens d’identifier les contraintes juridiques et sociales dans lesquelles s’inscrivent ces utilisations » (http://eduscol.education.fr/cid46073/b2i.html).

Il est un autre domaine – tout à fait d’actualité, la conférence nationale sur l’évaluation des acquis des élèves se tenant en décembre – où le numérique à un rôle à jouer, c’est l’évaluation. Beaucoup d’espoirs sont placés dans le numérique comme facteur d’amélioration des procédures d’évaluation, avec l’objectif de communiquer à l’élève ce qu’on attend de lui et de l’inciter à s’impliquer davantage dans le processus d’apprentissage. Un retour immédiat vers l’apprenant, un apprentissage autorégulé et personnalisable avec des évaluations diagnostiques, des évaluations entre pairs pour des corrections mieux admises sont autant de bénéfices que l’on peut attendre de l’usage du numérique dans ces phases particulières de l’enseignement.

La situation de départ

Face à ces enjeux pressentis du numérique, l’État, les collectivités et les institutions ont massivement investi dans les infrastructures (le très haut débit), les équipements et les ressources numériques. Et cette logique perdure, avec deux orientations : des équipements personnels pour chaque élève, ou partagés dans les établissements. Et l’on peut naturellement penser qu’au fil du temps les efforts de financement se concentreront moins sur l’équipement et davantage sur les ressources.

Malgré tout, les usages pédagogiques du numérique restent encore assez limités, même s’ils sont en progression. Tous les enseignants utilisent aujourd’hui le numérique à des fins personnelles et professionnelles, essentiellement pour préparer leurs cours, remplir les bulletins ou les cahiers de texte, mais ils sont peu nombreux à les utiliser en présence des élèves ou à les faire utiliser par les élèves eux-mêmes. Dans ce paysage, les enseignements de la technologie et de sciences de l’ingénieur font exception. En effet, comme le numérique fait partie intégrante de leurs programmes depuis plus de dix ans, les pratiques de chacun ont déjà largement intégré cette dimension.

On le sait maintenant, le processus progressif d’intégration du numérique par les enseignants suit quatre étapes :

  1. La découverte, avec des utilisations personnelles des outils
  2. L’adoption, avec des utilisations professionnelles sans changer de pédagogie
  3. L’appropriation, avec des pédagogies plus interactives
  4. La création, avec des pédagogies innovantes, des élèves acteurs, producteurs et créateurs

Où nous situons-nous dans ce processus ? Le plus souvent, à la deuxième étape, celle des usages professionnels sans changement substantiel de la pédagogie.

L’académie de Paris, via sa délégation académique au numérique éducatif (Dane), a réalisé un sondage sur les usages en mars-avril 2014 auprès de tous les enseignants du second degré du public et du privé (environ 15 000 enseignants sondés avec un taux de réponse de 18 %). Le sondage comportait 37 questions réparties en 8 thèmes (usages des enseignants pour leur travail personnel de préparation, pour leur travail collectif de préparation entre pairs, usages pédagogiques en classe, hors de la classe…). Les résultats corroborent notre précédente hypothèse :

  • La quasi-totalité des enseignants (plus de 90 %) utilisent régulièrement (au moins une fois par semaine) l’outil informatique et Internet dans leur travail personnel de préparation de cours – recherche documentaire et élaboration de supports d’enseignement.
  • 43 % des enseignants utilisent fréquemment (au moins une fois par semaine) le numérique pour échanger entre eux des informations liées à leurs enseignements et leurs disciplines, et 85 % le font au moins une fois par mois. C’est révélateur d’un bon réflexe professionnel et un facteur important d’autoperfectionnement entre pairs. Le numérique facilite également la mutualisation de travaux ou de productions, puisque 40 % des enseignants l’utilisent de façon régulière pour mettre en commun des documents, et 85 % le font au moins une fois par mois. Le numérique semble bien faciliter le partage d’informations et de contenus entre pairs pour que chacun soit plus efficace dans son travail.
  • 64 % des enseignants utilisent fréquemment le numérique en classe pour faciliter les démonstrations et apporter de la clarté au cours. C’est le premier niveau d’utilisation du numérique dans la classe (l’adoption) : l’enrichissement d’une pratique pédagogique traditionnelle, majoritairement frontale, avec l’exploitation de ressources (images, sons, vidéos, animations…).
  • Seuls 27 % des enseignants emploient fréquemment le numérique (ressources, outils, applications…) pour créer des situations plus interactives en cours. Pis encore, 45 % des enseignants ne le font jamais. C’est pourtant le deuxième niveau d’utilisation du numérique dans la classe (l’appropriation) : le changement de pratique pédagogique pour générer plus d’interactions et de participation des élèves dans le processus d’apprentissage en classe.
  • Peu d’enseignants (19 %) utilisent fréquemment le numérique pour créer des activités d’éditions numériques afin de renforcer la maîtrise de l’expression écrite et orale, et 49 % ne le font jamais. Ces activités (journal, webradio, blog…) permettent de développer des compétences liées aux nouveaux modes de communication et de traitement de l’information, et aussi de maîtriser l’expression et la communication. Elles sont également très liées aux cinq domaines de compétence du B2i : s’approprier un environnement informatique, adopter une attitude responsable, produire, s’informer, communiquer. Logiquement, très peu d’enseignants (15 %) utilisent fréquemment le numérique pour développer et évaluer les compétences du B2i, et 52 % d’entre eux ne le font même jamais. Seuls 31 % des enseignants font usage régulièrement du numérique pour développer l’esprit d’initiative et la collaboration entre élèves avec des activités en groupe de recherche, d’investigation ou de projet. Tous ces usages numériques induisent une modification radicale de la pédagogie – c’est le troisième niveau d’utilisation du numérique dans la classe (la création).

Nous voyons très clairement la marge de progression qui se présente à nous. Elle concerne les usages pédagogiques qui rendront les élèves acteurs de leurs apprentissages et leur permettront de développer des compétences transversales, dans la classe, hors de la classe mais dans l’établissement, et hors de l’établissement.

Les usages dans la classe doivent rendre l’enseignement plus efficace et permettre aux élèves de développer des compétences comme l’autonomie, la collaboration et la créativité. Les usages hors de la classe permettent un prolongement du temps de l’apprentissage de l’élève, et donc d’apporter un gain significatif dans l’efficience de l’enseignement. Il est souvent plus facile aux jeunes de se mettre au travail devant leur écran que devant un livre, comme en témoignent les élèves de Christophe Dufay (voir l’article « tradition versus numérique »). La recherche d’informations, l’accès à des ressources et à des exercices interactifs en ligne leur ouvrent alors de nouveaux horizons.

Il est intéressant de noter que dans ce contexte les élèves sont sensibles à l’égalité d’accès au numérique. Et ils proposent souvent de créer dans l’établissement un espace numérique, proche du CDI, pour y travailler seul ou en groupe. Cette proposition correspond précisément au temps hors de la classe, mais dans l’établissement.

Une stratégie nationale

La politique du numérique éducatif a été présentée pour la première fois par Vincent Peillon le 13 décembre 2012. Le numérique modifie profondément notre relation au savoir et à la connaissance. L’école ne peut pas être spectatrice de ces évolutions, elle doit en devenir actrice ; c’est dans ces termes que le ministre a situé l’enjeu de cette stratégie. Il en a ensuite évoqué les bénéfices attendus dans les grandes missions de l’école : assurer la réussite scolaire de tous et l’égalité des chances, permettre l’insertion dans la société et la vie professionnelle, mieux associer les parents au projet éducatif.

DANE Paris

Les bénéfices attendus du numérique à l’école (document du ministère)

Enfin, les grandes lignes de cette stratégie numérique, qui se veut globale et durable, ont été dessinées :

  • La mise en place d’une gouvernance nationale et académique pour piloter les projets en lien avec tous les partenaires
  • La création du service public de l’enseignement numérique pour la fourniture de nouveaux services et ressources numériques orientés en direction aussi bien des élèves que des enseignants et des parents
  • Le développement de projets innovants et d’expérimentations pédagogiques favorisant l’utilisation du numérique, à l’instar des collèges connectés

Le ministre a également exprimé le souhait de faire un point d’étape annuel, ce qui fut fait le 10 juin 2013 à l’occasion de sa visite au lycée Diderot de Paris.

Lire la suite de cet article de Philippe Taillard (DAN) paru dans le « Spécial numérique éducatif » de la revue Technologie |Canopé| n° 193 octobre 2014.

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