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Germaine Tillion (1907-2008)

Le 27 mai prochain, Germaine Tillion recevra au Panthéon un hommage national, avec sa compagne de Résistance et de déportation, Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Ethnologue et Résistante, elle a incarné l’engagement contre les oppressions et le choix d’observer le monde pour mieux le comprendre.

Germaine Tillion, « Comprendre le monde, c’est s’élever au-dessus de lui »

Germaine TillonL’ethnologue

Germaine Tillion est née d’un père juge de paix, qui écrivait à ses heures des guides bleus avec son épouse et mourut prématurément. Elle poursuit alors avec sa mère la rédaction des guides. Ses études supérieures d’archéologie, d’histoire et d’ethnologie la conduisent aux cours de Marcel Mauss. Elle racontera plus tard ses premiers entretiens avec des « indigènes du Cantal, de la Bretagne ou de l’Ile de France »[1].
Pour sa première véritable mission en 1934, elle a 27 ans et part en Algérie dans les Aurès étudier les Chaouias, tribu berbère semi-nomade. Elle est déçue par cette destination qu’elle juge trop proche :
« Une partie, même vaste et sans route, d’un département français, cela me semblait petit et proche et pas à la mesure de mon immense curiosité du monde… ».
En fait, elle se passionne pour ce terrain et y travaille jusqu’en 1940. Installée dans un douar inaccessible et isolé des autorités administratives, elle suit la tribu dans ses déplacements saisonniers, assiste aux cérémonies, conserve et ordonne le matériau généalogique et les récits qu’elle recueille. L’essentiel de son travail sur les Chaouias disparaît en 1945 à Ravensbrück.
En 2000 elle publie ses souvenirs de cette époque dans Il était une fois l’ethnographie.

Résistante et déportée

Après la capitulation de 1940 elle refuse la politique du régime de Vichy, elle qui a vu monter l’idéologie nazie alors qu'elle se trouvait en Allemagne en janvier 1933. Elle cherche immédiatement à agir, se lie avec le groupe du musée de l’Homme, organise des évasions de prisonniers et des distributions de tracts qui dénoncent Vichy, avec l’aide de sa mère. Elle est arrêtée en août 1942, alors qu’elle organisait l’évasion d’un camarade et un transfert de microfilms. Ignorant que sa mère a été arrêtée elle aussi, elle est déportée à Ravensbrück sous le statut Nacht und Nebel. Au camp, elle entreprend d’étudier le fonctionnement concentrationnaire avec l’aide d’autres détenues, et leur présente ses analyses sur ce système criminel et économique, convaincue que sa compréhension les aidera toutes à y survivre. Elle rapportera qu’elle a survécu alors grâce à ses « sœurs de résistance » et à la « coalition de l’amitié ». Le 2 mars 1945, alors qu’elle est malade et séjourne à l’infirmerie, sa mère Émilie, arrivée au camp en février 1944, est avec d’autres détenues âgées sélectionnée et exécutée par le gaz. Son nom figure au Panthéon sous une plaque portant la mention :
« Ici sont enfermés les hommages rendus le 2 juillet 1949 aux écrivains morts pour la France pendant la guerre 1939-1945 »

En avril 1945 Germaine Tillion est libérée par un convoi suédois de la Croix Rouge et emmenée en Suède, emportant avec elle des documents qui ont échappé aux fouilles : photos de victimes d’expériences pseudo-médicales au camp, documentation personnelle, et sa pièce de théâtre Verfügbar aux enfers. Dans cette opérette, Germaine Tillion mêle à des textes relatant avec humour les dures conditions de détention, des airs tirés du répertoire lyrique ou populaire. L'opérette sera mise en scène pour la première fois, en 2007, au théâtre du Châtelet, à Paris.

Elle commence en Suède une enquête systématique sur l’histoire de chaque détenue libérée et parvient, de retour à Paris, à retracer l’histoire de près de la moitié des 8.000 femmes déportées. Elle est chargée de constituer les dossiers de tous ses camarades du groupe du musée de l’Homme. Quelques jours après son retour à Paris, elle assiste, en juillet et août 1945, au procès du maréchal Pétain, puis aux procès de Hambourg (1946-47) et de Rastatt (1950) où sont jugés les chefs SS de Ravensbrück.

Une conscience dans le siècle : l’Algérie comme cause et terrain d’étude.

Elle repart enfin en Algérie en 1954, accomplir une mission officielle pour enquêter sur le sort des populations civiles dans les Aurès, là où elle avait mené ses recherches avant-guerre, et où se déroulent les premiers affrontements de ce qui va devenir la guerre d’Algérie. Elle renoue avec ceux dont elle avait partagé la vie vingt ans plus tôt et est atterrée par la dégradation de leurs conditions de vie :
« La clochardisation, c’est le passage sans armure de la condition paysanne (c’est à dire naturelle) à la condition citadine (c’est-à-dire moderne). J’appelle « armure » une instruction primaire ouvrant sur un métier. En 1955, en Algérie, j’ai rêvé de donner une armure à tous les enfants, filles et garçons.[2]»  
L’accroissement démographique du fait de la médecine occidentale, la raréfaction des parcelles, l’irruption de l’économie monétaire et l’exode rural qui a détruit les structures sociales sont autant de facteurs de cet appauvrissement. Germaine Tillion explique que le passage d’une société archaïque et rurale à une urbanisation moderne a été trop brutal et que seule l’instruction pourrait y remédier.
Elle accepte en 1955 de rester en Algérie au cabinet du nouveau gouverneur général, Jacques Soustelle, comme elle ethnologue et résistant de la première heure, pour concevoir et mettre en œuvre des réformes. Elle se consacre à monter en neuf mois un projet socio-éducatif à l’intention des plus démunis : ruraux appauvris et habitants des bidonvilles.
L’année 1957 marque un tournant décisif à la fois dans la situation en Algérie (l’armée est investie des pouvoirs de police à partir de « la bataille d’Alger ») et dans l’implication de Germaine Tillion. En juin, elle accompagne les enquêteurs missionnés par la CICRC (Commission Internationale Contre le Régime Concentrationnaire) dans les prisons et les camps en Algérie ; elle y recueille de nombreux témoignages de tortures et d’exactions, souvent de la bouche de personnes qu’elle connaît et estime. Elle est mise en contact avec le chef FLN de la zone autonome d’Alger, Yacef Saadi, responsable des attentats qui ont endeuillé la ville. Leur dialogue aboutit à l’engagement de Yacef Saadi de ne plus s’attaquer aux populations civiles, la contrepartie française devant être de surseoir aux exécutions capitales des condamnés à mort[3] .
Elle consacre désormais toute son énergie à informer les responsables français de la société civile et de la vie politique, parmi lesquels le Général de Gaulle. Elle multiplie les démarches pour sauver des personnes :
« … Je n’ai pas « choisi » les gens à sauver : j’ai sauvé délibérément tous ceux que j’ai pu, Algériens et Français de toutes opinions. Je n’ai ni rompu avec la justice pour l’amour de la France, ni rompu avec la France pour l’amour de la justice.[4]»

Appelée en 1959 au cabinet du ministre de l’Education nationale du premier gouvernement de la Ve République, elle développe un système de bourses, en France et à l’étranger, pour les étudiants algériens et donne un important essor à l’enseignement dans les prisons.

De 1957 à 1974, elle poursuit des recherches de terrain qui alimentent son enseignement et ses livres. Chaque année, accompagnée de quelques étudiants, elle accomplit de longues missions scientifiques au sud de la Méditerranée, le plus souvent au Sahara.
Elle consacre la fin de sa vie à l’écriture et à des entretiens où elle témoigne de ses observations des Hommes et du siècle.
« À notre époque de décolonisation généralisée, l’immense monde féminin reste à bien des égards une colonie » [5]

 


 

[1] Il était une fois l’ethnographie

[2] La traversée du mal, p.97.

[3] Les ennemis complémentaires, 1960, rééd. Tirésias, 2005, p. 60-73.

[4] Lettre ouverte à Simone de Beauvoir, 1964, citée dans À la recherche du vrai et du juste, p. 259.

[5] Le harem et les cousins, Paris, Le Seuil, 1982, p. 199.

 

  • Bibliographie : Publications de Germaine Tillion

L’Algérie en 1957, Paris, Éditions de Minuit, 1957
Les Ennemis complémentaires, Paris, Éditions de Minuit, 1958
L'Afrique bascule vers l'avenir, Paris, Éditions de Minuit, 1959 (inclut L'Algérie en 1957)
Le Harem et les cousins, Paris, Le Seuil, 1966
Ravensbrück, 1988
Il était une fois l’ethnographie, Paris, Le Seuil, 2000 (sur ses travaux dans l'Aurès de 1934 à 1940)
À la recherche du vrai et du juste. À propos rompus avec le siècle, Paris, Le Seuil, 2001
L’Algérie aurésienne, Paris, La Martinière/Perrin, 2001, en collaboration avec Nancy Woods (photographies prises durant les années 1934-1940 dans l'Aurès, accompagnées de citations de son livre de 2000)
Une opérette à Ravensbrück, Paris, La Martinière, 2005 (Le Seuil, coll. « Points », 2007) : préface de Tzvetan Todorov, présentation de Claire Andrieu, texte du Verfügbar aux Enfers
Combats de guerre et de paix, Paris, Le Seuil, 2007

  • Fonds d'archives

Le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon possède un fonds d'archives légué par Germaine Tillion sur le camp de Ravensbrück.
Le département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France conserve pour sa part les archives de Germaine Tillion. On y trouve notamment de nombreux dossiers de travail sur son activité dans la Résistance et ses années passées en Algérie, ainsi qu'une très vaste correspondance.

  • Bibliographie : à propos de Germaine Tillion

Julien Blanc, Au commencent de la Résistance : du côté du Musée de l'Homme 1940-1941, Seuil, 2010.
Jean Lacouture, Le témoignage est un combat Une biographie de Germaine Tillion, Le Seuil, 2000
Armelle Mabon et Gwendal Simon (dir.), L'Engagement à travers la vie de Germaine Tillion, actes du colloque de l'université de Lorient (mai 2010), Paris, Riveneuve Éditions, 2013 (cf. Site du colloque)
Tzvetan Todorov (dir.), Le Siècle de Germaine Tillion, Le Seuil, 2007 (articles de Jean Daniel, Alice Conklin, Julien Blanc, Anise Postel-Vinay, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Bernhard Strebel, Claire Andrieu, Pierre Vidal-Naquet, Donald Reid, Tzvetan Todorov, Albert Camus, Jean Lacouture, Benjamin Stora, Torkia Dahmoune Ould Daddah, Mustapha Chérif, Julia Clancy-Smith, Olivier Mongin, François George ; plusieurs textes de Germaine Tillion ; étude biographique de Nelly Forget et Nancy Wood)
Nancy Wood, Germaine Tillion, une femme-mémoire : d’une Algérie à l’autre, Autrement, 2003
Isabelle Anthonioz-Gaggini, Geneviève de Gaulle Anthonioz et Germaine Tillion : dialogues. Plon 2015
Sites et multimedia
Plusieurs films et reportages ont été consacrés à Germaine Tillion
2000 : Sœurs dans la Résistance, 2000, Maïa Wechsler (USA)
2001 : Je me souviens, 2001, Jean Baronnet, Colette Castagno
2001 : Les images oubliées de Germaine Tillion, 2001, Augustin Barbara, François Gauducheau, 52 min
2001 : Les trois vies de Germaine Tillion, 2001, Gilles Combet, Jean Lacouture
2002 : Germaine Tillion, une conscience dans le siècle de Christian Bromberger, 2002, couleur, 28 min
2010 : Comprendre le monde, c’est s’élever au-dessus de lui, Entretien mis en ligne le 16 octobre, 2’36 

Site officiel de l'Association Germaine Tillion
« Femmes en résistance à Ravensbrück », Histoire@Politique no 05, mai-août 2008


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