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"Madame Bovary, c'est eux!"

mis à jour le 25/06/16

bovary icone 130 Mme Catherine Ducatez et Mme Aurélie Stauder du lycée Saint-Vincent de Paul (13e) proposent une expérience pédagogique très stimulante pour aborder Madame Bovary de Gustave Flaubert. Les lecteurs de seconde et de terminale littéraire sont invités à se mettre dans la peau des personnages, soit en rédigeant leurs journaux intimes, soit en les incarnant dans le cadre d’interviews imaginaires.

L'approche du personnage de roman se trouve renouvelée par trois apports littéraires et didactiques fondamentaux :

- l'attention à porter sur les états mentaux des personnages : « dans la plupart des récits, la compréhension de l’implicite repose sur celle de l’identité psychologique et sociale des personnages, de leurs mobiles, de leurs systèmes de valeur, de leurs affects, de leurs connaissances. Elle exige que les élèves identifient et sachent nommer leurs sentiments, leur caractère, leurs croyances, mais aussi leurs buts » (Roland Goigoux, Sylvie Cèbe).

- la part et le rôle du lecteur dans l'existence d'un personnage : Gilles Thérien montre comment les lecteurs sont amenés à investir la forme incomplète qu’est un personnage, par leur expérience du réel et leur imaginaire, pour le faire vivre et en habiter l’identité. « La lecture romanesque est, pour tout lecteur, une représentation de la représentation. Les traits, les éléments descriptifs sont examinés et retenus selon leur degré de vraisemblance [...] Cette figure du personnage n'est qu'une sorte d'horizon mental, plus ou moins vide, qui n'engage aucune reconnaissance visuelle précise chez le lecteur. On pourra tout au mieux parler d'image mentale. Le lecteur demeure libre d'imaginer les personnages comme il l'entend. Mais, en même temps, la relation établit par le lecteur avec le personnage assume connaissance et reconnaissance, d'où cette impression de familiarité que procure la lecture » (L'exercice de la lecture littéraire in Théories et pratiques de la lecture littéraire, Presses de l’Université du Québec)

- des modes d'approche pluriels prenant en compte les intelligences multiples (Howard Gardner) pour permettre à chaque élève d’entrer en relation avec le personnage.

Écrire les journaux intimes des personnages : Madame Bovary dans tous ses états

Mme Aurélie Stauder a choisi de mettre l’écriture d’invention au service de la lecture de l’œuvre pour en accompagner la découverte et l’interprétation dans une classe de seconde (seconde Picasso).

Le genre du journal intime amène les lecteurs à se ressaisir des scansions les plus importantes de l’histoire, du monde intérieur des protagonistes, dans une composition mettant plus en valeur leurs solitudes que leur réelle rencontre. « Amour, infidélité, dépression et suicide… Quel personnage vous surprendra le plus ? »

La dimension polyphonique est privilégiée. Cet écrit collaboratif qui mêle textes et voix vise à offrir une nouvelle vision de Madame Bovary axée sur les sentiments éprouvés par les différents acteurs du drame. Cette recréation de l’œuvre retrace l’histoire d’une manière différente par le croisement des points de vue des personnages dévoilant dans leurs journaux intimes leurs pensées et leurs sentiments les plus profonds.

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Cette approche privilégie une appropriation littéraire sensible et subjective : faire vivre un personnage par l’imagination, faire entendre sa voix, tenter d’en cerner la cohérence par sa recréation. L’écriture du journal intime d'un personnage fait donc particulièrement travailler l’exploration de son monde intérieur, l’empathie avec ce qu’il ressent ou sa perception du monde. L’écriture d’invention permet ainsi d’habiter l’œuvre, de mieux cerner la complexité des relations entre les protagonistes et d’en expliciter les non-dits. Le journal intime du personnage peut d’ailleurs ne pas coller uniquement au texte original : il donne la possibilité d’explorer les romans virtuels que l’œuvre contient ou esquisse.

L’ensemble aboutit à un recueil d’une vingtaine de pages sous le format d’un livre qu’il est possible de feuilleter (cliquer sur l'image pour découvrir le lien menant à l'ouvrage).

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Incarner les personnages : présentation de la vidéo « Madame Bovary ou l’histoire d’un pari »

Pour mener à bien l’étude des personnages dans Madame Bovary avec une classe de terminale littéraire rétive à une analyse « traditionnelle » de repérage, de classement et d’interprétation, Mme Catherine Ducatez s’appuie elle aussi sur d’autres approches pédagogiques et didactiques, faisant ainsi le pari de transformer le rapport des élèves à une œuvre littéraire et plus largement à la lecture.

Les élèves sont invités à adopter une posture inhabituelle pour eux en scénarisant leur lecture. Il leur est demandé :

- d'écrire une partie du journal intime du personnage de leur choix ou de faire son autobiographie,

- de réaliser à deux des entretiens entre un lecteur et un personnage ou un lecteur et son auteur,

- de choisir un épisode clé du roman et de le mettre en scène ou du moins en espace.

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Intelligences multiples, approche multiple du personnage

Les élèves se voient ainsi proposer trois démarches pour construire une relation aux personnages : l'introspection, le dialogue, l'incarnation. Chacune de ces postures renvoie à l'une des « intelligences multiples » éclairées par Howard Gardner. Cette théorie met l’accent sur la complexité et la diversité des approches possibles dans les tâches proposées. Elle préconise de repérer dans la situation d’apprentissage ce qui est, bien sûr, de l’ordre de la discipline mais également de prendre en compte des modes d'approche pluriels (pour en savoir plus, suivre ce lien vers Eduscol)

Chaque élève est donc amené à choisir librement l'une des trois activités en fonction de l'approche qui lui convient le mieux :

a) L'interview d'un personnage participe de l’intelligence interpersonnelle. Si une approche trop exclusivement théorique peut rebuter un certain nombre d'élèves, ce jeu de rôle leur permet de mobiliser leurs capacités à entrer en relation avec autrui, à développer un rapport d’empathie. Il les met en position d'interviewer un personnage pour mieux le comprendre et ainsi d'accéder à une saisie fine des questionnements humains et littéraires qu'il porte.

b) L'incarnation des personnages par le jeu à travers des épisodes clés du roman mobilise davantage l’intelligence corporelle-kinesthésique. Certains élèves apprennent mieux en agissant dans l’espace, en traduisant ou manifestant leur compréhension par des déplacements, des gestes, des intonations, par une palette de sensations données à voir dans de petites formes de mises en scène.

c) Le mode du récit personnel (Emma, Charles ou Rodolphe se racontant) fait plutôt appel à l’intelligence intrapersonnelle à travers l’introspection d’un personnage qui se dit, parle de ses émotions et de ses intentions dont l’élève doit se faire une idée précise pour pouvoir les verbaliser avec exactitude.

Somme toute, cette triple approche permet de construire le rapport à un personnage dans ses dimensions fondamentales : sa plasticité, sa cohérence interne, l'image de l'homme et le questionnement qu'il renvoie à tout lecteur.

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Le processus de travail est très cadré. Avant la phase de jeu, les lecteurs sont questionnés sur leur préparation en amont. Les prestations sont suivies d’un retour sur expérience par les acteurs eux-mêmes. Les trois modes d'approche (introspection, dialogue, incarnation) appellent l'explicitation des intentions, la verbalisation du ressenti ainsi qu'une prise de recul, ce qui est propre à générer des hypothèses, leurs confrontations, offrant autant d’appuis et de matériaux pour construire une analyse des personnages.

La capsule vidéo est le témoignage modeste mais fidèle de quatre séances de cours qui ont fait accéder les jeunes élèves au statut de lecteurs sensibles à une littérature vivante qui parle de « nous » et qui « nous » parle. Dans le prolongement de ses séances, ils ont été capables d’expliciter une vision d’auteur, ont compris que lire le livre d’un autre permettait de sortir de soi et que le lecteur lui-même contribuait, dans une certaine mesure, à la création du livre.