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Autour de « Sensation » d’Arthur Rimbaud : expérience sonore, sensation de la langue

Sans titre Céline Baliki, professeure de lettres au collège connecté Beaumarchais (11e) et formatrice, nous fait part de l’expérience littéraire et linguistique qu’elle a pu proposer à ses élèves : découvrir le poème « Sensation » d’Arthur Rimbaud dans plusieurs langues (italien, allemand).

Dans le cadre d'un travail autour du questionnement « Se chercher, se construire : Le voyage et l'aventure, pourquoi aller vers l'inconnu ? » et en lien avec un EPI  Sur les traces de Corto Maltese, à la recherche de l'émeraude magique, j'ai proposé aux élèves un corpus de  documents (textes poétiques, récits de voyage, iconographies...) dont le poème « Sensation » d'Arthur Rimbaud.

 Réciter, dire Sensation en français

J'ai demandé aux élèves d'apprendre le poème.
Nous avons ensemble fixé des critères simples de récitation :

  • parler fort
  • articuler
  • parler en prenant le temps
  • mettre le ton : notion toujours difficile à expliciter ! Oui, éviter la monotonie et de dire un texte comme si on récitait une table de multiplication...
  • respecter la ponctuation


Ces critères qui peuvent sembler relever d'une objectivité indiscutable et du bon sens commun ne sont cependant pas satisfaisants si l'on veut entendre la voix de chaque enfant. Finalement qu'est-ce que dire un texte poétique ? Qu'attend-on qui ne relève pas seulement de la mémorisation et d'une diction qui laisserait entendre une seule voix, unique à tous, conforme et il faut bien le dire désincarnée ?
J'invitais les élèves à fermer les yeux et à écouter le texte produit par chacun d'eux. Et puis, après chaque passage, nous discutions de ce que nous avions entendu, ressenti, avec bienveillance. Nous avons alors remarqué qu'il y avait une similitude dans la façon de dire le texte. Les critères respectés donnaient au poème un côté uniforme qui ne lui allait pas, qui ne permettait pas de faire entendre le ressenti du récitant. La ponctuation, la versification étaient bien respectés. Nous étions trop sages !

 Ecouter Sensation, Sensazione  en italien

Il se trouve que ce poème est récité par Corto  dans l'album Corto Maltese en Sibérie et qu'il existe un film d'animation qui permet d'entendre notre aventurier déclamer ce poème en plein hiver, sous la neige, dans un contexte guerrier au moment même où un train se précipite dans un ravin.  Sur la voix de Corto, on entend une musique qui s'impose rapidement et crée une atmosphère de fin du monde. Un heureux hasard, dans la classe, il y a Nadia qui est italienne et qui parle l'italien.
J'ai donc proposé aux élèves d'écouter « Sensation » en italien. Ils ont d'abord découvert la version cinématographique de Corto en Sibérie.

 Corto Maltese recita « Sensazione » du Arthur Rimbaud (cliquez sur l'image) :

CORTO MALTESE

Ils ont fermé les yeux et ont écouté plusieurs fois le texte. Bien sûr, en eux résonnait le poème de Rimbaud en français.

 Que ressentez-vous à l'écoute de « Sensazione » de Rimbaud? 

Etes-vous emporté(e), emmené(e) par la musicalité, les sonorités de la langue?
Quels sont les mots que vous reconnaissez ? Pouvez -vous les traduire ?
Quelles différences entre « Sensation » en français et « Sensazione » en italien ?

 

► Lire les « paroles d’élèves » - annexe 1

Dans un second temps, ils ont écouté Nadia en classe qui a évoqué des problèmes de traduction. Elle ne sentait pas certains mots dans la traduction que je lui avais transmise. Elle a donc parlé de la langue italienne, des différents dialectes. Puis elle a lu plusieurs fois le poème. Les élèves avaient les yeux fermés.

 Ecouter « Sensation, Empfindung » en allemand

J'ai également demandé au professeur d'allemand de me faire un enregistrement du texte.
Ainsi j'ai pu faire écouter en parallèle la version italienne et la version allemande.

 Comment résonne le poème en italien ? en allemand ? 

Dans quelle langue le poème vous fait-il le plus voyager, rêver ?
Dans quelle langue avez-vous plus d'émotions, de sensations? Lesquelles ?
Dans quelle langue vous sentez-vous plus libre, plus proche de la nature ?

 

► Ecouter le poème « Sensation » dans sa version allemande – annexe 2

► Lire les « paroles d’élèves » - annexe 3

 Retour à la langue natale

Après l'écoute des poèmes et l'écriture des petits textes concernant le ressenti de la langue, j'ai pu sentir qu'un souffle différent animait le dire des élèves. Je les ai invités à  être moins sages, moins sérieux dans leurs propositions. Rien ne les obligeait à respecter certaines conventions. Au contraire, il fallait écouter sa voix intérieure qui les emmenait ailleurs. Ainsi, ils n'étaient pas obligés de respecter la ponctuation, de faire une pause quelque peu mécanique à chaque fin de vers. Le poème devenait alors autre et différent avec chaque enfant. On pouvait entendre une voix qui donnait vie au texte, un texte habité, incarné. Pour les aider, je leur ai proposé de surligner dans le poème les mots ou expressions qu'ils aimaient bien. Et puis je leur ai demandé de faire entendre, résonner ces expressions dans le dire. Certains ont inventé un rythme nouveau, d'autres ont étiré des syllabes ou encore créé un petit air chanté... Ils se sont emparés du texte avec une musique intérieure, un imaginaire de la langue.