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1970 - 1973 : Crise et fin de la démocratie au Chili, Jalon Spé. 1re

Vignette chili3 Cette proposition pédagogique s’intègre dans la mise en œuvre du 1er thème du programme de Spécialité HGGSP de la classe de Première : Comprendre un régime politique, la démocratie. Axe 2 : Avancées et reculs de la démocratie. Jalon 2 : Crises et fin de la démocratie : le Chili de 1970 à 1973.

A partir de l’analyse d’un reportage réalisé pour l’ORTF, il s’agit de comprendre la profondeur des oppositions qui fracturent la démocratie chilienne en 1970, alors que le Président élu, Salvador Allende, n’est pas encore entré en fonction.

Le résultat de l’élection présidentielle de 1970 fait apparaître des peurs profondes face à l’insécurité sociale et politique qui pourrait en découler. L’annonce puis la mise en application des réformes effectivement annoncées lors de la campagne électorale se traduiront par une radicalisation et par une violence politique qui trouveront leur aboutissement dans le coup d’État du 11 septembre 1973, la mort du président Allende, la répression de toute forme d’opposition et la fin de la démocratie chilienne.

Par Guillaume Néel, lycée Paul Valéry, XIIe arrondissement

Photo: Salvador Allende, en 1972. Brazilian National Archives CC

Objectifs

Place dans les programmes

- Niveau : Première – Spécialité Histoire, Géopolitique, Science Politique.

- Thème 1. Comprendre un régime politique, la démocratie. Axe 2 : Avancées et reculs de la démocratie. Jalon 2 : Crises et fin de la démocratie : le Chili de 1970 à 1973.

- Éducation aux médias et à l'information (Éduscol)

Objectifs en termes de contenus

Il s'agit de :

- Montrer la fragilité de la démocratie quand l’affrontement politique prend un tour violent et que le discours politique s’autorise la violence comme moyen d’action.

- Montrer l’importance du mode de scrutin dans un système représentatif.

- Montrer l’influence de l’affrontement entre les deux Grands dans la vie politique d’un pays tiers dans le contexte de la Guerre froide.

- Montrer que le reportage TV est le produit d’un travail de scénarisation (recréation ?) d’une réalité perçue par son auteur et qu’il relève de choix personnels, journalistiques ou/et d'une ligne éditoriale.

 Problématique : Quels sont les facteurs qui expliquent qu'un président démocratiquement élu ait été renversé par un Coup d'État militaire ?

Objectifs méthodologiques

- Identifier des acteurs politiques et sociaux à partir de leur discours.

- Analyser un discours politique et montrer que des notions a priori élémentaires peuvent avoir plusieurs acceptions.

- Développer des capacités d’analyse et de réflexion en confrontant les points de vue.

- Etudier les caractéristiques et les fragilités d’un régime démocratique à travers ses pratiques.

- Organiser des fiches de synthèses / bilan.

Organisation de la séquence (3-4 heures)

Chili - démarche

 

Description

Séance 1. Contextualisation et visionnage de la vidéo de l’ORTF “Le Chili, un nouveau Cuba ?”, septembre 1970

A partir d’une grille d’analyse fournie par le professeur, les élèves sont invités à identifier les principaux acteurs de ce qui caractérise, d’après l’intitulé du programme, “la crise chilienne”.

 Fichier PDF Grille d'analyse du documentaire à compléter

« Le Chili, un nouveau Cuba ? »

Chili Ina

Une chronologie des événements de 1970 à 1973, une présentation de l’Unité Populaire et de son programme, une représentation de la répartition des sièges au Parlement élu en 1969, une description du coup d’État du 11 septembre 1973 et une carte de la Guerre froide en Amérique permettent de donner des éléments complémentaires de contextualisation (Annexes 2 et 3).

 Fichier PDF Dossier documentaire (chronologie, éléments de contextualisation, carte)

Le titre du reportage conduit d’emblée à resituer la crise de la démocratie au Chili dans le contexte géopolitique plus large de la Guerre froide, à savoir l’affrontement idéologique entre les deux grandes puissances qui cherchent à promouvoir leur modèle politique, économique, social et culturel (réactivation des connaissances sur la crise de Cuba, potentiellement étudiée en Troisième).

Présentation du reportage

Ce reportage a été réalisé par Eugène Mannoni (1921-1994), que l’on entend intervenir à intervalles réguliers : après avoir donné des éléments essentiels de contexte, il mène les interviews qui permettent de se faire une idée de la situation politique et sociale au Chili quelques semaines après l’élection du candidat de l’Unité Populaire, Salvador Allende.

On peut noter que Mannoni est lui-même ancien membre du Parti Communiste Français, qu’il a quitté en 1950, en même temps que Marguerite Duras ou Jorge Semprún, après une procédure « stalinienne ».

Séance 2. Mise en commun des observations formulées par les élèves

Picito dialogue

 Fichier PDF Grille d'analyse du documentaire complétée (version professeur)

Le reportage montre l’importance des fractures qui divisent la société chilienne en 1970 :

  • Opposition entre le Président élu et les “possédants”.
  • Opposition entre Chiliens de gauche qui veulent des réformes sociales et attendent beaucoup du nouveau gouvernement et les Chiliens de droite, anti-marxistes, qui voient dans l’arrivée d’Allende un basculement possible vers un régime communiste.
  • Opposition entre révolutionnaires et réformistes au sein de la gauche chilienne.
  • Opposition (encore théorique, mais présente dans tous les esprits) entre le pouvoir politique et l’Armée.

Il s'agit de montrer que :

  • le mode de scrutin dans cette démocratie représentative qu’est le Chili en 1970 retranscrit ces fractures dans la représentation politique (Cf. Axe 1 du thème). Le Parlement est divisé en trois blocs distincts, et le Président élu l’a été à la faveur d’une triangulaire.
  • ces fractures sont à l’origine d’une peur profonde, dans toutes les strates de la société chilienne, propice à la radicalisation et à l’émergence ou à la résurgence d’une violence politique qui va ouvrir la voie au coup d’État militaire.
    Chili ableau à compléter Page 1

Analyse particulière du discours d’Allende

- L’enseignant amènera les élèves à s’interroger sur les acceptions du mot “Peuple” chez Allende : tenter de dépasser sa dimension prolétarienne exclusive qui dénonce l’Autre comme le “Bourgeois” ou l’ “Anti-Patrie”, à sa dimension inclusive : rallier tous ceux qui acceptent le jeu démocratique qui a permis son élection et veulent le progrès social.

- S’interroger sur les acceptions du mot “Liberté” chez Allende : à la question “comment concilier Socialisme et Liberté ?” il répond d’abord par une autre question : “comment concilier Démocratie et Liberté ?” Pour Allende, l’émancipation sociale doit aller de pair avec l’émancipation politique. La démocratie garantit la liberté politique, mais la pauvreté et la soumission à la Bourgeoisie qu’elle implique est un asservissement, qui dévitalise donc cette liberté politique. C’est aussi le rôle de l’État de garantir la liberté économique et sociale, qui passe par une plus grande égalité dans la répartition des richesses, qui permettra in fine l’émancipation de tous.

Mise en perspective historique, politique et géopolitique

Picito magistralAu moment où commence le reportage, le Chili se trouve dans une situation politique inédite en Amérique latine, qui le place sous le regard du monde entier.

En effet, grâce à un jeu d’alliance entre différents partis politiques issus de la gauche et du centre, un Front Populaire (l’Unité Populaire) est parvenu à faire élire son candidat comme Président de la République en la personne du Dr Salvador Allende Gossens.

Le 4 septembre 1970, celui-ci est arrivé en tête avec 36,3% des voix dans une élection présidentielle triangulaire et est finalement proclamé vainqueur de l’élection par le Parlement où l’Unité Populaire est à peine majoritaire en sièges.

Cette élection d’un homme de gauche, ancien médecin dans les bidonvilles, au discours profondément marxiste, apparaît comme un véritable camouflet pour les États-Unis qui craignent de voir s’installer, dans leur sphère d’influence (America’s backyard), un second Cuba.

Elle fait naître des attentes profondes parmi les Chiliens les plus pauvres : nationalisation et “chilénisation” sans indemnité des grandes entreprises étrangères nord-américaines, notamment minières, qui exploitent les ressources du pays ; réforme agraire qui devra mettre fin à un système latifundiaire qui, depuis la conquête du territoire, perpétue une répartition des terres profondément inégalitaire et a entraîné un important exode rural chez les petits paysans sans terre ; augmentation des salaires et contrôle des prix sur les produits de première nécessité ; politique sociale volontariste avec extension de la sécurité sociale et construction de logements dans un pays marqué par la croissance des bidonvilles.

Mais, inversement, l’élection d’Allende fait naître la peur dans une partie de la classe moyenne et chez les Chiliens les plus riches. Ils craignent en effet qu’une fois Allende installé à la Moneda, il devienne l’otage des communistes ou des éléments les plus radicaux de la gauche et ouvre en réalité la voie à une révolution qui aboutira à la mise en place d’un régime communiste. Dès les résultats de l’élection du 4 septembre 1970 connus, on assiste ainsi à une fuite de capitaux vers l’Argentine, le Brésil ou les États-Unis. Une des questions sous-jacentes de la crise chilienne est alors de savoir, en cas de désordres, quelle sera l’attitude de l’Armée.

Ainsi, entre 1970 et 1973, le Chili apparaît, pour les contemporains eux-mêmes, comme un laboratoire fascinant où se pose la question de savoir s’il est possible de construire une démocratie qui soit à la fois respectueuse des libertés et capable de mener des réformes sociales radicales, et cela dans un contexte d’exacerbation des luttes politiques à l’intérieur et d’affrontement idéologique entre les grandes puissances à l’extérieur.

Séance 3. Bilan de la séquence

Picito dialogue Après la prise de fonction du président Allende, quelques jours après ce reportage, la vie politique et sociale du Chili va être marquée par une radicalisation des oppositions et une violence croissante.

Le 8 juin 1971, Edmundo Pérez Zujovic, ancien vice-président et ministre démocrate-chrétien, est assassiné par un groupe d’extrême gauche. Par la suite, dans le contexte de la Guerre froide, la visite officielle du leader cubain Fidel Castro, fin novembre 1971, est interprétée comme un possible alignement, à terme, du Chili sur le régime cubain. Les États-Unis, déjà actifs lorsqu’ils avaient tenté d’empêcher l’élection d’Allende, utilisent désormais en sous-main tous les leviers pour parvenir au renversement du président en place : financement occulte du parti d’extrême droite Patria y Libertad et de ses milices pour qu’il déstabilise le pays en organisant de grandes manifestations hostiles au gouvernement ; appui aux syndicats patronaux, et notamment des camionneurs, pour qu’ils paralysent le pays et son économie par la grève générale ; identification en vue d’un soutien logistique, dans les forces armées chiliennes, des officiers supérieurs les plus radicaux susceptibles de se lancer dans un coup d’État.

Synthèse Chili 1970-73

Face à cette menace grandissante contre le gouvernement d’Allende, les forces de gauche tentent de riposter. À chaque manifestation de l’opposition, l’Unité Populaire et ses alliés organisent des contre-manifestations de soutien au gouvernement et à ses réformes. Face aux grèves qui paralysent le pays naissent dans plusieurs quartiers des “communautés populaires” (cordones) qui organisent et coordonnent la production suivant un modèle d’autonomie ouvrière.

Dans ce contexte d’affrontements et de montée de la violence, le gouvernement est contraint à plusieurs reprises de proclamer l’État d’urgence. Mais il doit aussi composer avec un Parlement qui, depuis le départ, lui est en partie hostile et qui le devient de plus en plus à mesure qu’il paraît incapable de contrôler la situation. C’est pour sortir de cette impasse politique qu’Allende décide, après avoir consulté des représentants de la Démocratie Chrétienne pour les faire entrer au gouvernement, d’annoncer, pour le 11 septembre 1973, un référendum qui modifierait la constitution. C’est pour éviter cette annonce que la Junte qui s’est secrètement constituée autour du général Pinochet depuis le début du mois de septembre déclenche un coup d’État le 11 septembre 1973 à l’aube.

Fichier PDF Réalisation d'un schéma de synthèse

Intérêt de la séquence

Partir de ce reportage permet de bien saisir combien, pour les contemporains, le Chili apparaît comme un laboratoire de mise à l’épreuve de la démocratie : les questions posées aux intervenants par le grand reporter, jusqu’au Président élu lui-même, montrent à quelle point les divisions profondes de la société chilienne font planer une menace immédiatement perceptible sur la réalisation du programme de l’Unité Populaire et sur ses possibles conséquences.

Le dénouement de la crise chilienne permet in fine de s’interroger sur l’irruption de la violence d’abord dans le discours puis dans l’action politique et sur celle de l’Armée dans le jeu politique. C’est l’objet de l’élaboration du bilan final sous la forme d’un tableau.

Bibliographie & sitographie

L’essentiel des données de cette proposition émane du Site de Sciences-Po (qui propose une bibliographie exhaustive).

https://www.sciencespo.fr/bibliotheque/fr/rechercher/dossiers-documentaires/chili-1973-1988.html

On peut y ajouter :

Franck Gaudichaud, Chili 1970-1973 : Mille jours qui ébranlèrent le monde, Presses Universitaires de Rennes, 2013.

Revue L’Histoire, “Chili, 1973, anatomie d’un Coup d’État”, n°391, septembre 2013, pp.37-62.

Il y a peu d’ouvrages en français sur cette période et ils sont souvent marqués par leurs prises de position, comme le fameux témoignage d’Alain Touraine, Vie et mort du Chili populaire, L’Histoire immédiate, Seuil, Paris, novembre 1973, ou encore Duhamel, Olivier, Chili ou la Tentative révolution-légalité, L'air du temps, Gallimard, Paris, 1974.

Film

Guzmán, Patricio (réal.), La bataille du Chili : la lutte d'un peuple sans arme (La batalla de Chile : la lucha de un pueblo sin armas). -  Suivi de : Villar, Catalina (réal.). -  Le cas Pinochet ; Guzmán, une histoire chilienne. – Paris, Éd. Montparnasse, 2004. - 3 DVD (6h46). - Version française, contient des interventions en espagnol sous-titrées en français.

 

 


 

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