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Devenir un citoyen numérique

bonnet phrygien

Compte rendu de l'atelier GIPTIC 2019-2020 par Benjamin MARTIN :

Si étymologiquement le citoyen est celui qui vit dans la cité, le citoyen numérique est celui qui vit sur le Web. Être citoyen, c'est avoir des droits, garantis par la loi, mais c'est aussi, être responsable et respecter ses devoirs envers la société.

Certains de ces droits et devoirs sont des transpositions du monde IRL (In real life) : liberté d'expression, respect de la vie privée, etc. Le plus souvent, ils tiennent compte des spécificités du numérique. Ainsi pour le harcèlement on voit apparaître son pendant numérique : le harcèlement en ligne. Les spécificités de ce harcèlement sont multiples : la dissémination massive et très rapide de l’information, l’anonymat favorisant le sentiment d’impunité et rendant difficile l’identification de l’auteur. etc. D'autres droits et devoirs sont apparus spécialement pour accompagner le développement du Web : le RGPD pour réglementer la collecte et l'utilisation des données personnelles, HADOPI pour protéger les auteurs, etc.

Attention néanmoins à ne pas perpétuer cette vieille croyance qu'il existe un monde IRL qui s’opposerait à un monde virtuel. Il ne s'agit pas de deux univers hermétiquement séparés car le numérique est omniprésent. Il n'y a pas un domaine ou une activité humaine qui n’ait pas migré vers l’Internet, que ce soit le business, la politique, la recherche scientifique ou la délinquance. Il en va de même pour la citoyenneté. Si le champ d'action de la citoyenneté numérique est particulier, il n'en demeure pas moins que l'essence, du terme citoyenneté reste inchangée. Aujourd'hui agir en bon citoyen englobe donc forcément les actions que l'on fait sur le Web.

 

Le concept de cyber-citoyen peut faire l'objet d'une séance à part entière ou être distillé au fur et à mesure que vous aborderez les réseaux sociaux, les différents chapitres de la SNT, etc. L'objectif est double, premièrement il faut faire naître chez l'élève la conscience de sa cyber-citoyenneté, être "un citoyen ou une citoyenne numérique" c'est comprendre et accepter que nos actions sur le Web peuvent avoir une influence sur les autres et sur la société. Deuxièmement, lui apprendre à agir en “bon cyber-citoyen”, connaitre ses devoirs pour avoir un comportement civique sur le Web mais aussi s'intéresser aux questions techniques (le fonctionnement des algorithmes par exemple) ou politiques (comme la question de la neutralité du net) qui peuvent porter atteintes ou limiter nos droits.

Dans le développement ci-dessous, les trois axes choisis présentent des listes (non exhaustives) d'objets d'études concrets que vous pouvez aborder avec vos élèves. Le but visé est de développer l'esprit critique des élèves et de leur donner des bases pour se positionner sur les questions de société…

La pollution générée par les Data Centers

 

Les technologies telles que l’internet des objets, le Cloud, les smartphones ou l’intelligence artificielle ont provoqué l’explosion du volume de données générées par l’humanité. Les Data Centers regroupent de multiples ordinateurs entassés fonctionnant sans interruption et à pleine puissance.

Avec les élèves, il est possible de travailler sur plusieurs pistes pour réduire le poids des données que l'on stocke grâce aux Data Centers. Par exemple, proposer aux élèves de travailler sur un site Web préalablement créé pour qu'ils en réduisent le poids : ne pas mettre d'image, ou en réduire la résolution, etc. (c'est ce que l'on appelle un site "low tech")

Il est aussi possible de travailler sur la question des espaces de stockage en ligne. Les données enregistrées dans ce que l'on appelle le "cloud" ne sont absolument pas stockées dans les nuages mais dans des Data Centers. Aussi, ne pas les surcharger inutilement peut avoir un impact significatif : supprimer les documents périmés ou obsolètes en faisant un ménage régulier, ou en adoptant une politique de stockage différente, par exemple : privilégier la conservation sur des disques durs externes.

Dans la même veine, il est possible de les faire réfléchir sur la pollution engendrée par les mails qui sont eux aussi enregistrés sur des serveurs. Afin de libérer de l'espace de stockage, il est possible de faire du ménage en supprimant les mails les plus anciens ou contenant des pièces jointes. Il est aussi intéressant de présenter des services comme WeTransfer qui permettent d'envoyer des pièces jointes volumineuses. En utilisant ce service, votre correspondant reçoit un lien pour télécharger les documents, puis passé quelques jours, les documents sont supprimés des serveurs et le lien devient inactif.

Notons tout de même que pour réduire l'impact écologique des mails il est plus efficace encore de réduire le nombre de mails que l'on envoie : spams, chaîne de mails, newsletters, notifications d'applications, etc.

 

Enfin, il est possible de présenter des alternatives comme celle consistant à utiliser la chaleur produite par les Data Centers pour créer du chauffage. Les Data Centers chauffent énormément et leur refroidissement représente environ 40% de l’énergie qu’ils consomment. Employer cette énergie pour la convertir en chauffage plutôt que de dépenser toujours plus d'énergie pour les refroidir semble donc être une solution d'avenir.

 

 Florilège d'actions quotidiennes pour devenir un cyber-éco-citoyen

 

Il est possible d'avoir un impact significatif sur l'environnement en ayant une conduite responsable et raisonnée du Web et des outils numériques. Par exemple en réduisant la résolution des vidéos sur YouTube ou encore en utilisant un moteur de recherche comme Ecosia qui reverse 80% de ses bénéfices à un programme de reforestation.

Il peut être intéressant de travailler sur la notion d'obsolescence programmée avec les élèves et de mesurer l'efficacité du recyclage de nos téléphones et ordinateurs.

Enfin, il peut être passionnant de débattre sur le cas du commerce en ligne. Car si certaines pratiques sont franchement néfastes comme le retour gratuit des articles qui encourage l'achat compulsif, d'autres en revanche soutiennent une économie des objets d'occasion : ebay, le bon coin, Vinted, black market, etc.

La netiquette : les règles de politesse élémentaire

 

Avoir un comportement civique sur le Web, c'est aussi savoir vivre en société. Avant même que le Web ne se démocratise, les premiers utilisateurs de messagerie avaient défini un certain nombre de règles que l'on appelait les règles de nétiquette et qui peuvent se résumer ainsi : ne faites pas sur le Web ce que vous ne feriez pas lors d’une conversation réelle face à votre correspondant.

Originellement ces règles se focalisent sur les courriels : utiliser des formules de politesse adaptées et signer ses mails, ne pas utiliser de langage SMS, etc. mais d'autres règles sont d'ordre plus général, par exemple, les phrases ou mots en lettres majuscules donnent l'impression de crier et sont donc à proscrire.

 

 Web social : créer et "juger" des contenus

 

Avec la création du Web social, les internautes sont invités à créer et à partager du contenu mais aussi à commenter et juger ces contenus en les likant ou en les notant. Pour devenir un bon cyber-citoyen il est d'une part indispensable de savoir signer une pétition en ligne, savoir créer un blog, un site, une chaîne YouTube pour être capable de s'exprimer mais aussi de partager un article, une vidéo ou de liker une publication sur un sujet ou une cause vous tenant à cœur.

D'autre part, il est indispensable de s'exprimer en respectant les règles de nétiquette dans leur acception la plus large, de savoir signaler les contenus qui nous semblent inappropriés, de connaître les gestes pour limiter la diffusion des fakes news et d'agir pour lutter contre le cyber-harcèlement, etc.

 

 Respecter le droit d'auteur

 

Il n'est pas nécessaire de faire un cours de droit aux élèves et de rentrer dans les détails des droits moraux et patrimoniaux. Pour être un bon cyber-citoyen, il est attendu :

En premier lieu que les élèves indiquent le nom et le prénom de l'auteur du document. "Vous ne voudriez pas qu’une autre personne s’approprie vos idées ?"

Puis que les élèves indiquent le lien URL de l'article ou de la vidéo en note de bas de page et qu'ils réalisent une sitographie. "Il faut permettre au lecteur qui voudrait en savoir davantage sur votre travail (votre professeur, les camarades travaillant avec vous sur ce dossier) de retracer les sources que vous avez utilisées. C'est le seul moyen pour vos lecteurs de vérifier l'exactitude des données rapportées ou du texte cité, ou encore de voir la citation en contexte."

 

Notons que depuis 2002, les licences Creative Commons facilitent la diffusion et le partage des œuvres, tout en accompagnant les nouvelles pratiques de création à l'ère du numérique. Leur but est de fournir un outil juridique qui garantit à la fois la protection des droits de l'auteur d'une œuvre artistique et la libre circulation du contenu culturel de cette œuvre, ceci afin de permettre aux auteurs de contribuer à un patrimoine d'œuvres accessibles librement par tous. L’auteur peut choisir une ou plusieurs mentions qu’il peut combiner pour définir le degré de protection de son oeuvre. Les mentions qu’il peut utiliser sont les suivantes :

 

Attribution [BY] (Attribution) : l'œuvre peut être librement utilisée, à la condition de l'attribuer à l'auteur en citant son nom. Cela ne signifie pas que l'auteur est en accord avec l'utilisation qui est faite de ses œuvres.

Pas d'utilisation commerciale [NC] (Noncommercial) : le titulaire des droits peut autoriser tous les types d’utilisations ou au contraire restreindre aux utilisations non commerciales (les utilisations commerciales restant soumises à son autorisation). Elle autorise à reproduire, diffuser, et à modifier une œuvre, tant que l'utilisation n'est pas commerciale.

Pas de modification [ND] (NoDerivs) : le titulaire des droits peut continuer à réserver la faculté de réaliser des œuvres de type dérivées ou au contraire autoriser à l'avance les modifications, traductions.

Partage dans les mêmes conditions [SA] (ShareAlike) : le titulaire des droits peut autoriser à l'avance les modifications ; peut se superposer l'obligation (SA) pour les œuvres dites dérivées d'être proposées au public avec les mêmes libertés que l'œuvre originale (sous les mêmes options Creative Commons).

Zéro : le créateur renonce à ses droits patrimoniaux (il est impossible de se défaire de son droit moral en France). Aucune limite à la diffusion de l'œuvre n'existe, sous réserve des législations locales. Dans un certain nombre d’États, la licence CC0 équivaut à la licence CC-BY.

 

Il peut être attendu d'un cyber-citoyen qu'il soit capable de créer un document en Créative Commons mais aussi qu'il soit capable de chercher et identifier les licences des documents. Par exemple, être capable d'utiliser le filtre “droits d’usage” dans Google image ou encore utiliser le moteur de recherche CC Searsh.

 

 

 Respecter l'autre et son image

 

L'école mène une lutte contre le harcèlement et notamment contre le cyber-harcèlement qui est un phénomène dévastateur et qui demande une attention constante des personnels. Un cyber-citoyen est bien évidemment sensibilisé à cette problématique. Il sait quoi faire s'il en est victime : 

  • Faire un signalement en ligne pour stopper la diffusion du contenu inapproprié (les réseaux sociaux proposent de signaler de manière anonyme un contenu ou un utilisateur abusif) ;
  • Garder des preuves (faire des captures d’écran avec son ordinateur ou le téléphone) ;
  • En parler à une personne de confiance ;
  • Porter plainte si cela s’avère nécessaire (la loi de 4 août 2014 reconnait le harcèlement moral comme un délit, dont la manifestation via outils numériques est un élément aggravant).

 

Mais il connaît aussi les bons gestes pour ne pas mettre une personne en difficulté :

Il ne doit pas publier l'image d'un autre sans son autorisation !

Le respect de la vie privée est de mise et il serait malvenu de rendre publics des documents ou des données confidentielles (adresses, numéros de téléphone, etc.).

Le cyber-citoyen est aussi doué des savoirs nécessaires pour comprendre les enjeux politiques et économiques du monde numérique. Les sujets à étudier sont nombreux : le principe de neutralité du net, l'obsolescence programmée des appareils dont nous avons déjà parlé dans le paragraphe traitant d'écologie, etc. La liste ne pouvant être exhaustive, voici trois sujets pouvant faire l'objet de débat en classe :

 

  Les logiciels libres et les logiciels propriétaires

 

Un logiciel libre est un logiciel dont l'utilisation, l'étude, la modification et la duplication en vue de sa diffusion sont permises. Ces logiciels sont souvent open source. Cela signifie que l'utilisateur peut accéder au code de ce dernier et faire des modifications.

Il s'oppose au logiciel propriétaire qui a contrario protège son code et verrouille les formats des documents produits rendant souvent impossible à ouvrir sans le logiciel adéquat.

Par exemple, Microsoft-Office propose des outils propriétaires (Word, Excel, Power Point) tandis que LibreOffice propose des alternatives libres (Writer, Calc, Impress).

 

Le citoyen numérique doit connaître la différence entre ces deux modèles économiques et comprendre la philosophie du logiciel libre.

Pour aller plus loin, vous pouvez étudier les nombreux outils de la suite Framasoft.

 

 Algorithmes et collecte des données :

 

Un algorithme est une suite d’opérations ou d'instructions permettant de résoudre un problème. De très nombreux algorithmes sont nécessaires pour faire fonctionner Facebook, YouTube, les moteurs de recherche, Parcoursup, etc. Par exemple, c'est à l'aide d'algorithmes de recommandations, que les réseaux sociaux suggèrent aux utilisateurs des amis, des contenus, des annonces promotionnelles. Les algorithmes permettent aussi aux plateformes sociales d'étudier les comportements de leurs utilisateurs à des fins commerciales, politiques ou d'améliorations du service.

Un cyber-citoyen se doit de comprendre ses droits quant à la collecte et l’utilisation de ses données personnelles et de ses traces numériques. Mais il se doit aussi d'être conscient des limites des algorithmes et d'avoir un regard critique sur ces derniers :

 

Les publicités ciblées poussent parfois les consommateurs à acheter plus qu'ils ne l'auraient fait. N.B. À ceux qui minimisent l'impact de la publicité, dites-vous que s'il n'y avait pas de bénéfices, les entreprises arrêteraient la publicité ciblée.

 

Les bulles informationnelles : Lorsque vous regardez une vidéo sur YouTube, l'algorithme de YouTube vous proposera automatiquement d'autres vidéos susceptibles de vous intéresser. Pour sélectionner ces vidéos l’algorithme utilise vos traces. En se basant sur vos abonnements, les vidéos que vous aimez, etc. l’algorithme va prédire que telle ou telle vidéo est susceptible de vous faire rester plus longtemps sur la plateforme et donc vous faire regarder plus de publicités.

Pour être certain de capter votre attention, l’algorithme vous proposera toujours des vidéos ayant le même point de vue. L’utilisateur s’enferme alors dans une bulle où toutes les informations vont dans le même sens… ainsi, les internautes regardant des vidéos complotistes se verront proposer d’autres vidéos complotistes. Il peut alors être victime d’un biais cognitif, car face à l’abondance de ressources allant dans le même sens il en conclura que ces informations sont vraies.

 

Les algorithmes ne sont pas transparents, leurs codes sont secrets et il est souvent impossible aux citoyens de connaître quelles sont les données qui entrent dans le programme et comment elles sont pondérées.

L'individualisation et la collecte systématique des données peuvent conduire à une baisse de liberté et les algorithmes utilisent parfois des données personnelles sans le consentement des internautes et sans qu'ils en aient conscience. (cf. l'affaire Cambridge analytica où les données de facebook ont été exploitées pour influencer les élections américaine)

Quels sont ses effets sur notre perception de la réalité quand il s'agit de trier des informations ? Et que produisent les algorithmes quand ils deviennent des leviers de décision incontestables ?

 

 

 L'achat en ligne et le téléchargement :

 

Notre manière de consommer a un impact sur la société. Par exemple, acheter un livre via une plateforme ou dans une librairie a un impact sur la vie de son quartier dont il faut être conscient. D'une certaine façon, la manière de dépenser de l'argent, est une action que l'on peut rapprocher d'un vote.

Autre exemple, acheter des films, des musiques ou des logiciels plutôt que de les télécharger illégalement va permettre aux auteurs de vivre de leur travail. En soutenant les créateurs, les internautes les encouragent à produire d'autres contenus, c'est un cercle vertueux. Rappelons que si ce cercle est rompu, c'est prioritairement les petits labels, les jeunes auteurs, les producteurs indépendants ou dissidents qui sont les premières victimes économiques.