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La Nuit de Cristal

L’expression “Kristallnacht” (“Nuit de Cristal” en français) a été utilisée en Allemagne nazie, sur le moment, pour désigner un violent pogrom perpétré quelques mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938. On assiste alors à la destruction, en quelques heures, de 267 synagogues, 7500 commerces et à l’arrestation de plus de 20.000 Juifs qui, pour la plupart, vont être internés dans des camps de concentration (Dachau, Buchenwald, Sachsenhausen...). On dénombre au total plusieurs centaines de blessés et plus de 2000 morts (exécutions, déportations, suicides). L'appellation presque poétique “Nuit de Cristal”, utilisée par le régime nazi pour évoquer le verre brisé qui jonche alors le sol dans pratiquement toutes les villes allemandes, ne rend évidemment nullement compte de l’extrême violence d’un évènement où des milliers de Juifs furent frappés, humiliés et exécutés publiquement. Il est nécessaire d’insister d’emblée sur l’ambiguïté de la langue nazie du IIIe Reich (Cf. À l’ouvrage essentiel sur ce sujet de Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Agora Pocket, 2003) qui utilisait systématiquement un vocabulaire codé pour mieux dissimuler ses forfaits. On parlera donc du pogrom “dit” de la Nuit de Cristal, étape majeure dans la mise en place de mesures meurtrières visant les Juifs.

Par Claude Singer, historien, responsable du Service pédagogique au Mémorial de la Shoah, Paris

Une étape vers la Shoah (Catastrophe en hébreu)

Ce pogrom, où le IIIe Reich s’en prend désormais directement et physiquement aux personnes, marque une étape de la radicalisation de la politique antijuive en Allemagne nazie. En effet, après l’exclusion des Juifs de la fonction publique et des professions libérales, effective dès l’arrivée de Hitler au pouvoir (avril 1933), après l’adoption des lois raciales de Nuremberg (septembre 1935) visant à la “protection du sang allemand” (sic), il s’agit désormais de dépouiller les Juifs de leurs biens et de s’en prendre physiquement et directement à eux, en les molestant, en les arrêtant massivement, et même parfois en les exécutant. Il ne s’agit donc plus seulement de discrimination mais déjà d’un déferlement de violence et d’un début de mise à mort. La Nuit de Cristal est considérée de ce fait par nombre d’historiens comme une étape décisive (la première), ouvrant la voie de l'anéantissement physique des Juifs (Shoah).

Aux origines du pogrom

Il faut souligner ses origines et son contexte pour mieux saisir toute sa portée. Après l’annexion de l’Autriche (Anschluss) en mars 1938, le régime nazi cherche désormais à s’emparer des biens juifs. Ces biens doivent alors être systématiquement déclarés aux autorités (loi du 28 avril 1938). Le boycottage des magasins appartenant aux Juifs est également renforcé dans de nombreuses villes allemandes. Par ailleurs, à la mi-juin 1938, 1500 Juifs sont arrêtés “à titre préventif” dans des rafles, pour des motifs souvent futiles. Ils sont aussitôt internés dans des camps de concentration où nombre d’entre-eux succombent. Après l’échec de la conférence internationale d’Evian sur les réfugiés en Europe (juillet 1938), le régime nazi multiplie les expulsions de Juifs étrangers. Les 28 et 29 octobre il passe à la vitesse supérieure : 15.000 Juifs étrangers, établis en Allemagne parfois depuis de nombreuses années mais déclarés alors “apatrides”, sont arrêtés. Leurs biens sont confisqués et ils sont conduits, en train, sans préavis ni ménagement, jusqu’à la frontière de la Pologne, où on ne les laisse pas entrer. Les trains arrivent de toutes les grandes villes du Reich : Stuttgart, Essen, Duisbourg, Dusseldorf, Munich, Cologne, Hambourg, Vienne, Berlin... et des familles entières se retrouvent ainsi retenues, pendant plusieurs jours, sans nourriture ni aide quelconque, dans une zone frontalière particulièrement inhospitalière. Parmi ces familles, il y a celle des Grynszpan, établie à Hanovre depuis 1911. Un membre de cette famille détaille, dans une carte postale adressée à un adolescent à Paris (le dernier fils de la famille), les circonstances de l’arrestation et les violences subies. La carte postale, reçue le 3 novembre par le jeune Herchel Grynszpan (17 ans) provoque aussitôt sa colère. Il décide alors de se venger. Il réussit à se procurer un pistolet puis il se rend, seul, à l’ambassade d’Allemagne (Rue de Lille à Paris) où, le 7 novembre, il tire sur un jeune secrétaire d’Ambassade venu le recevoir, Ernst Vom Rath. Ce dernier succombe deux jours plus tard, dans l’après-midi du 9 novembre. A la suite de cet évènement local et singulier, Hitler ordonne une nuit de terreur visant l’ensemble des Juifs du Reich.

Une opération largement préméditée

La particularité de la Nuit de cristal c’est qu’il s’agit d’un progrom voulu et préparé avec soin par le régime nazi, même si la propagande s’efforce de présenter, au contraire, les évènements comme une réponse "spontanée" de la population allemande à la suite de l’assassinat du diplomate allemand par un jeune Juif étranger. Le journal de Goebbels et les archives allemandes soulignent la méticuleuse préparation des opérations et la volonté de masquer le rôle du régime nazi en la matière, en particulier des SA et des SS, alors que la police

 

régulière est volontairement tenue à distance. D’après les historiens Rita Thalmann et Emmanuel Feinermann (La Nuit de Cristal, Robert Laffont, 1972), il aurait même existé un plan préparé longtemps à l’avance (signé du chef de la Gestapo H. Müller) où on détaillait la manière dont il fallait s’en prendre aux synagogues et aussi le nombre d’arrestations à prévoir (de 20 à 30.000). Les mêmes historiens publient d’ailleurs dans leur ouvrage de référence (pages 102-

105) un long extrait du rapport du Consul américain de Leipzig (une ville située dans l’est du pays, en Saxe), David H. Buffum, daté du 21 novembre 1938, où celui-ci souligne “l’organisation” du pogrom, sa violence et le rôle déterminant joué par diverses officines nazies. A souligner que les pogromistes ne portent pas d’uniformes apparents ostensibles :

“La destruction des vitrines, le pillage des magasins et des logements juifs qui commencèrent aux premières heures du 10 novembre furent présentés dans la presse nazie comme une ‘vague spontanée’ d’une juste indignation de toute l’Allemagne, comme un résultat du lâche assassinat perpétré par les Juifs contre le troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Pour ce qui concerne un fort pourcentage de la population, un état de colère conduisant spontanément à de tels excès n’a pas existé. Au contraire. Devant les ruines et les mesures qui les avaient accompagnées, la plupart des gens étaient visiblement étonnés ; ils semblaient épouvantés de la violence, jamais atteinte jusqu’alors, des actions nazies qui se déroulaient avec une rapidité terrifiante dans leur ville. Toute cette lamentable affaire était si terriblement organisée qu’elle ne pouvait qu’accréditer l’hypothèse de préparatifs mûrement réfléchis. (…).

C’est le 10 novembre 1938, à 3 heures du matin, que se déchaîna un tourbillon de cruauté nazie sans égal en Allemagne et dans le monde depuis les temps anciens de la barbarie. Les logements juifs furent envahis, leur contenu détruit ou pillé. Dans un quartier juif, un garçon de 18 ans fut précipité de la fenêtre du deuxième étage et atterrit, les deux jambes brisées, dans la rue où brûlaient les lits et les effets de sa famille. (…). Les vitrines des magasins juifs furent démolies systématiquement par centaines, les dégâts étant estimés à quelques millions de marks. Des pertes sensibles furent enregistrées au célèbre ‘Brühl’ où des fourrures de valeur furent volées avant que l’on protégeât de planches les devantures brisées. D’après des témoignages dignes de foi, les actions violentes furent menées par des SS et des SA en civil –chaque groupe était muni de marteaux, de haches, de leviers et de bombes incendiaires. Trois synagogues de Leipzig furent allumées en même temps par bombes incendiaires. L’une des

 

trois, dont le portail résiste à la rage des envahisseurs, est assiégée à l’aide de motrices de tramways. Tous les objets sacrés et les documents sont profanés ou détruits, dans la plupart des cas jetés par les fenêtres et brûlés dans les rues. Personne ne tenta d’éteindre les incendies, l’activité des pompiers se limitant à arroser les maisons environnantes. (…). Bien que cela ne paraisse pas croyable, les propriétaires des magasins furent accusés d’avoir eux-mêmes mis le feu et tirés de leur lit à 6 heures du matin pour être jetés en prison. (...)."

Des réactions très limitées

Sur place, en Allemagne nazie, le pogrom provoque la sidération de la population (juive et non juive). L’historien israélien Saul Friedländer détaille bien ces réactions dans un long et très clair entretien, “La Nuit de Cristal : récit d'un pogrom”, publié dans la revue l’Histoire (n°218, février 1998, p. 42-45). Le pogrom de la Nuit de cristal provoque par contre un vaste mouvement d’indignation en Amérique du Nord et en Europe occidentale, notamment aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, mais ce mouvement reste toutefois assez limité, car les tensions internationales sont alors particulièrement vives, quelques semaines seulement après la conférence de Munich (septembre 1938). Pour reprendre l’expression de Rita Thalmann et Emmanuel Feinermann (dans leur chapitre 6) les Etats restent surtout alors “spectateurs”. En France la presse d’extrême-droite (Gringoire et l’Action Française) en profite pour renforcer sa campagne contre les “métèques” qui, selon elle, menacent la paix en Europe. Une étude de coupures de presse (en français) est facile à mener avec les élèves pour souligner les divisions qui se manifestent alors en France, à la fin 1938, en matière d’accueil des étrangers sur le territoire national. On pourra consulter aussi sur ce sujet la thèse de Ralph Schor, L ’Opinion française et les étrangers : 1919-1939, Publication de la Sorbonne, 1985 (p. 669 sq.) qui souligne bien la méfiance grandissante de l’opinion publique en France vis-à-vis des étrangers, au lendemain de l’assassinat de Vom Rath à Paris. Le même auteur a écrit un livre également très documenté, L'Antisémitisme en France pendant les années 30, éd. Complexe, Poche n°49, 1992, qui pourra être complété utilement par le beau travail d’Emmanuel Debonno, Aux origines de

 l’antiracisme : la LICA (1927-1940), CNRS, 2012. Avec en particulier le chapitre 8, p. 289-333, sur la crise de l’automne 1938.

Itinéraire d’Herschel Grynszpan et pistes pédagogiques

La personnalité du jeune Herschel Grynszpan, né à Hanovre en 1921, installé à Paris chez son oncle depuis septembre 1936, et dont la fin n’est toujours qu’imparfaitement connue aujourd’hui, a donné lieu ces dernières années à diverses hypothèses. Des livres et des films récents évoquent l’itinéraire singulier de ce jeune homme tourmenté, sa motivation, et ouvrent aussi des pistes sur les circonstances de sa disparition dans les camps allemands, après son arrestation, son jugement et son incarcération dans les prisons françaises. On pourra évoquer son destin tragique, à l’origine du déclenchement de la Nuit de Cristal, grâce au beau film de Cédric Condom, L’Affaire Grynszpan, 2006, 52’ ou celui également fort réussi de Joël Calmette, Livrez-nous Grynszpan, 2007, 1h14. On peut aussi se reporter avec profit au livre récent de Corinne Chaponnière, Les Quatre coups de la Nuit de Cristal, Albin Michel, 2015. Comme l’image est souvent une bonne introduction à un évènement historique complexe je recommanderai aussi le début du film d’Agnieszka Holland, Europa- Europa, 1990, inspiré du récit autobiographique (réel) de Sally Perel. On y représente très bien en effet la Nuit de Cristal dans la ville de Brunschwick, à travers le regard effaré d’un jeune garçon de 13 ans, la veille de la célébration de sa Bar Mitzva. On peut également signaler le film magnifique de Fred Zinnemann, Julia, 1977, avec Vanessa Redgrave dans le rôle principal. Une partie du film détaille bien les ravages de la Nuit de Cristal à Vienne, en Autriche. On pensera aussi à utiliser pour ce sujet les nombreuses photographies consultables sur le net et les actualités cinématographiques, notamment celles de l’INA. Il existe d’autre part des témoignages filmées utiles et vivants, notamment celui de Paul Schaeffer, consultable sur le site du Mémorial de la Shoah à Paris, qui vient juste de rééditer son livre de souvenir, Soleil voilé, éd. Du Manuscrit, 2020.