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Gazette n°1 - La photographie de presse ou La valise mexicaine

Valise-mexicaine-Capa-Taro-Chim-affiche Valérie Legallicier propose un développement pédagogique à partir de l'exposition La valise mexicaine au Musée d'art et d'histoire du judaïsme (27 février au 30 juin 2013). Il s'agit des photographies retrouvées des reporters Capa, Taro et Chim prises pendant la guerre d'Espagne. Ces ressources peuvent être exploitées en CAP, en seconde et terminale bac pro.

La guerre d'Espagne par Capa, Taro et Chim 

Le Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (Paris, 3e) présente jusqu’au 30 juin les 4 500 clichés des reportages réalisés par les photographes Frank Capa, Gerda Taro et Chim sur la guerre civile espagnole entre 1936 et 1939.

Pour les historiens, la plupart de ces photographies qui surgissent du passé après 70 ans d’oubli sont autant de témoignages inédits sur la montée des fascismes en Europe dans l’Entre-Deux-Guerres. Capa, Taro et Chim immortalisent la tragédie républicaine face aux forces franquistes à Madrid, Tolède, Barcelone, Bilbao et Valence. Ils ouvrent la voie au photoreportage de guerre moderne non seulement au travers de scènes de combat sur les fronts - Gerda Taro meurt d’ailleurs en 1937 lorsque de la bataille de Brunete - mais aussi au travers de clichés de la vie quotidienne des civils anonymes à l’arrière et de portraits de personnalités engagées aux côtés des Républicains (Hemingway, Malraux, Garcia Lorca). Les éditions Actes Sud publient l’ensemble de ces « négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole » dans un ouvrage coordonné par Cynthia Young, commissaire de l’exposition.

Un point de vue sur la guerre civile espagnole

Gerda Capa, Robert  Taro et Chim revendiquent leur engagement politique aux côtés des Républicains. Chim, qui a auparavant couvert le Front populaire, collabore avec le magazine communiste Regards. En tant que Juifs, les trois photoreporters sont doublement engagés contre le totalitarisme. Leur démarche rejoint celle des 7000 juifs d’Europe, des États-Unis et de Palestine qui ont intégré les Brigades internationales. Les négatifs ne représentent donc que le camp des Républicains.

Des séries au cliché à la Une

Certaines photographies des trois reporters sont devenues des symboles iconiques de la lutte des Républicains espagnols contre le franquisme et participent de la représentation que nous avons de cette guerre civile. Nous avons tous en mémoire la célèbre photographie du républicain abattu le 5 septembre 1936. Mais la démarche de Capa, Taro et Chim se veut plus complexe. Sur les planches contacts, se succèdent des séries de négatifs qui forment comme les séquences d’un film, d’un récit du drame espagnol.

L'archive photographique en épistémologie

La photographie s’impose aujourd’hui comme une source incontournable de l’histoire contemporaine. Mais c’est une archive qui pose de nombreuses questions d’ordre épistémologique. Nous abordons ici bien sûr le cas de la photographie de presse et plus particulièrement celui de la photographie de guerre :

  • Des guerres récentes, celles du Golfe par exemple dans les années 90, nous ont montré que la guerre des armes se doublait d’une guerre des images. L’image devient l’objet d’un contrôle, un outil de propagande.
    Ainsi au cours de la Première Guerre mondiale, la censure française a très rapidement interdit les zones de combat aux tout premiers reporters photo. Les sections photographiques et cinématographiques des armées sont alors créées pour diffuser des images officielles et rassurantes du front. Ce seul exemple nous rappelle qu’un cliché photographique est la représentation d’une réalité selon un point de vue particulier et que son interprétation est soumise à la prise en compte de ce point de vue.
  • L’absence d’images peut ainsi résulter d’une censure et ne doit pas forcément signifier qu’il ne s’est rien passé. Durant la seconde guerre mondiale, aucun reporter n'a enquêté sur les camps de la mort. Les seules photographies diffusées seront d’abord celles prises par les armées russe et américaine à la Libération des camps en août 1944. Plus tard, les historiens exhumeront des archives allemandes les photographies prises par les gardiens des camps. Ces clichés mêlent aux actes génocidaires des scènes de camaraderies débonnaires entre soldats nazis.
  • Ainsi le travail de Capa, Taro et Chim est d’autant plus remarquable qu’il s’affranchit du parti de la dictature et le défi pour mieux affirmer l’indépendance du journaliste, même si ce dernier n’est pas exempt de toute idéologie. Mais par-delà l’engagement politique, les médias savent aussi user de l’image pour pratiquer l’information spectacle. Conscient de ces réalités, l’historien recourt à la démarche classique de l’analyse critique mais doit résoudre certaines difficultés propres à l’image photographique.
  • Pour statuer sur l’authenticité, l'historien doit vérifier qu’elle ne sert pas à manipuler la réalité historique. Les retouches apportées aux photographies (grossières et aux ciseaux comme celle de l’ère stalinienne où Trotski est systématiquement retiré des clichés ; plus subtiles celles que permet aujourd’hui le traitement numériques des images), si elles témoignent de la censure exercées par certains régimes politiques, n’en produisent pas moins des faux historiques. La mise en scène de la réalité – dont on a accusé Capa pour son cliché du soldat républicain – relève aussi de la manipulation.
  • Une photographie isolée et nue de tout élément de contextualisation servira donc peu le récit de l’histoire. Pour accéder au statut d’archive historique, elle doit être dûment référencée, accompagnée d’un texte qui en précise l’auteur, la date, le lieu, la scène au risque d’être utilisée pour illustrer des événements qu’elle ne représente pas.
    Ilsen Abou et Clément Chéroux ( l'Histoire par la photographie ) rapportent ainsi l’exemple d’une photographie d’une colonne de femmes et d’enfants nus présentés comme les victimes promises d’une chambre à gaz d’un camp nazi. Or il s’est avéré qu’il s’agissait de Juifs ukrainiens avant leur exécution par la police locale en 1942 à Rovno. La valeur des négatifs de Capa et ses compagnons est ainsi d’autant plus grande que chaque rouleau est classé et référencé.
  • Par ailleurs, disposer de séries au sein desquelles un cliché peut être replacé permet de résoudre certaines questions posées par le cadrage. Choix esthétique contribuant à la dramatisation de l’événement, le cadrage évacue par définition la réalité du hors champ, pourtant élément clef de contextualisation. Les deux historiens ci-dessus mentionnés, évoquent ainsi l’exemple d’un cliché recadré où l’on voit des membres du Sonderkommando du camp de Birkenau brûler des corps à l’extérieur de la chambre à gaz. Cette image a servi fréquemment à illustrer le système concentrationnaire nazi. Le négatif original datant d’août 1944 révèle que la scène est clandestinement photographiée de l’intérieur d’une chambre à gaz dont on voit l’encadrement d’une fenêtre. L’auteur est un résistant polonais qui témoigne ainsi de l’accélération du génocide à l’approche des Alliés - on brûle les corps à l’extérieur car la capacité du four crématoire est insuffisante.

Ces exemples suffisent à comprendre toute l’ambiguïté du document photographique comme source de l’histoire et nous avertissent sur les précautions à prendre pour toute exploitation pédagogique.

En lien avec nos programmes

La Valise mexicaine  nous offre de multiples pistes d’exploitation pédagogique tant en français, qu’en histoire et en éducation civique. Cette exposition nous invite par ailleurs à aborder le cas de la guerre civile espagnole dans une approche transversale qui interroge à la fois la dimension esthétique, civique et historique des photographies de Capa, Taro et Chim. Les tableaux suivants proposent quelques mises en lien avec nos programmes (voir le document joint en pdf).

Lire des photographies de presse en classe : approche méthodologique

L’utilisation de photographies de presse comme support documentaire nous pose le problème des sources. Dans les manuels, ces dernières sont souvent réduites à une date et le nom d’une agence qui a acquis les droits sur le document. De ce même fait, les archives du photoreportage sont peu accessibles au grand public. Nous devons donc alerter l’élève sur la nécessité de vérifier les sources de la multitude d’images qu’il peut trouver sur l’internet à l’occasion d’une recherche.

Une fois réglée la question des sources, il faut initier les élèves à la lecture de l’image photographique. Nous reprenons ici, en la simplifiant la méthode proposée dans l’ouvrage dirigé par Gilbert Gaudin et Jean Maréchal, Image et pédagogie en histoire-géographie (Documents, Actes et rapports pour l’éducation, CNDP de Bourgogne, 1995). (voir le document joint en pdf)