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Guillevic, "Les Euclidiennes" (table ronde)

visuel oral numérique

Olena Denysenko-Lemairerend compte d’une expérience de table ronde sur les Euclidiennes d'Eugène Guillevic avec utilisation d’un enregistreur MP3 et écoute en podcast de l’émission Le Masque et la Plume sur France Inter.

Cet article a pour but de proposer une réflexion sur la pratique de l’oral, dans nos classes de CAP, comme objet d’étude à part entière et non seulement comme prétexte. Il part du constat que l’enseignement, pourtant entièrement fondé sur l’oralité, aborde peu l’oral comme objet d’apprentissage.

L’oral est un enjeu social et professionnel pour nos élèves : pour un seul et même emploi, les entretiens d’embauche se multiplient et le candidat rencontre plusieurs acteurs de l’entreprise ; l’adaptation au contexte de communication engage la réussite scolaire et sociale de nos élèves. En effet, est-il besoin de rappeler que les apprentissages passent par l’oral et qu’il faut multiplier les situations de prise de parole.

Le dispositif

Ce travail a pour intention modeste de proposer une piste pour pratiquer dans nos classes ce que l’on pourrait appeler l’oral social : celui qui passe par l’échange, la négociation, l’argumentation et qui dépasse l’exercice classique du compte-rendu, de l’exposé, de la récitation, pratiques d’apprentissage, par ailleurs, indispensables. Il prend sa source dans le programme de CAP qui exige d’approfondir l’acquisition de la compétence orale autour de trois axes fondamentaux : « écouter, réagir, s'exprimer », BO n°8 du 25 février 2010, qu’il décline en capacités et attitudes à développer en donnant des exemples d’activités. Il s’inspire également du CECRL pour prendre en compte le niveau de compétence attendu en CAP et prendre en charge l’élève au niveau de compétence où il se trouve. Il vise à observer et à évaluer avec une grille de lecture précise des situations d’apprentissage de l’oral. Il s’appuie sur l’expérimentation d’une table ronde autour d’un recueil de poèmes : Euclidiennes d’Eugène Guillevic dont l’objectif est d’échanger sur les connaissances et l’expérience que chacun a de l’œuvre. Il prend pour modèle un « format » d’échange, une table ronde : l’émission radiophonique Le masque et la plume, animée par Jérôme Garcin, le dimanche à vingt heures, sur France Inter. Il introduit l’utilisation d’un enregistreur de poche comme moyen d’analyser, de revenir sur la prise de parole.

1. Contexte d’apprentissage et description des objectifs pédagogiques dans une classe de terminale CAP

Lieu : EREA Alexandre Dumas, classe de terminale CAP, spécialité brasserie/ cuisine. Travail de groupe : 8 élèves par groupe pour la table ronde

Durée de mise en œuvre : le temps consacré à la table ronde a été de 4h, non consécutives (enregistrement, retour sur enregistrement avec fiches d’analyse, réenregistrement et comparaison avec enregistrement initial).

Tâche globale : enregistrer une table ronde sur les Euclidiennes de Guillevic pour échanger sur la compréhension et l’expérience de l’œuvre de l’élève

Finalité et problématiques du programme abordées:  se construire / Recherche et affirmation de soi/ la marge et la norme

Recherche et affirmation de soi

Les élèves ont appris, au cours de ce travail, à s’insérer dans un échange, sans agressivité et sans couper la parole à autrui.

Pour observer la qualité de l’échange, ils ont construit avec le professeur des grilles d’analyse afin d’évaluer leur échange. Pour élaborer ces fiches, nous nous sommes appuyés sur les compétences à acquérir dans le cadre de leur programme de CAP et dans le cadre du CECRL.

Ils ont appris à travailler avec un média, l’enregistreur, sans en être embarrassé.

Ils ont découvert la manipulation et l’utilisation de l’enregistreur pour revenir sur une prise de parole et la décortiquer. Cet enregistreur permet de copier les fichiers MP3 sur l’ordinateur.

L’enregistreur a d’abord permis une prise de conscience des problèmes articulatoires, des tics langagiers de chacun, pour ensuite aborder des questions plus profondes : l’intonation comme vecteur de conviction, l’articulation de la pensée dans la prise de parole, la manière de compléter, d’enrichir, de nuancer ou de contredire le propos exprimé par un camarade.

Pour constituer une table ronde enrichissante et s’affirmer dans l’échange, ils ont pris conscience de l’importance d’un travail préparatoire, en amont, qui ne pouvait pas uniquement s’appuyer sur leurs impressions, leur ressenti de l’œuvre de Guillevic. Ils ont donc appris à mieux connaître l’œuvre du poète en se confrontant à l’analyse complexe réalisée par Catherine RÉAULT-CROSNIER pour un article disponible sur Internet (http://www.crcrosnier.fr/articles/guillevic2007.htm)

Ils ont, aussi, découvert un format d’échanges type « table ronde » à la radio et observé la manière dont la parole circulait. Ils ont été particulièrement sensibles à la manière dont un interlocuteur reprenait les propos entendus pour développer le sien, dénonçant parfois leur dévoiement.

La marge et la norme

Les élèves se sont interrogés sur la marginalité de l’œuvre de Guillevic qui fait le choix d’une thématique originale pour son recueil : les figures géométriques. Ils auront vu que cette originalité s’inscrit, en réalité, dans une tradition poétique : la poésie de l’objet que l’on retrouve chez certains des contemporains de l’auteur.

Ils auront vu que la forme poétique répond à la fois à des codes précis qui sont normés, mais qu’elle ne cesse de s’extraire de cette forme pour se renouveler, se réinvente.

Les termes de la problématique auront été abordés sous l’angle de l’expression d’une individualité forte : celle du poète, qui observe le monde avec une certaine distance, qui le réorganise en attribuant la parole à des figures abstraites, qui rompt avec une tradition poétique tant dans le choix du sujet que dans la forme : disparition de la ponctuation, vers libres, le « je » subjectif du poète disparaissant derrière le « je » de la figure géométrique. Ces termes auront été aussi traités sous l’angle de la convention poétique, des traditions thématiques et esthétiques, situant ainsi Guillevic dans un courant, un mouvement littéraire.

Le choix des Euclidiennes visait à créer un effet de surprise chez les élèves afin qu’ils se demandent quel lien le poète faisait-il naître entre poésie et mathématiques. Le but était de répondre à la problématique suivante : « En quoi Guillevic, dans son recueil Euclidiennes, propose-t-il une nouvelle manière de dire le monde qui nous entoure en liant mathématiques et écriture poétique ? ». Cette question permettait d’aborder la singularité de l’écriture du poète qui se consacre à cinquante-deux figures géométriques tantôt en leur donnant la parole, tantôt en les faisant exister comme observatrice neutre et distante du monde, tantôt en se décrivant lui-même et son rapport au monde à travers elles. Ainsi, "Parallèles", par exemple, interroge, entre autre, la complexité des rapports humains : « On va, l’espace est grand/ On se côtoie/ On doit parler [...] ». Les élèves ont pu confronter cette expérience du monde avec la leur. La dimension « enfantine » du recueil ne leur a pas échappé : chaque texte est accompagné de la figure, sujet du poème, un peu comme l’image accompagne l’histoire que l’on raconte aux enfants ou en encore la figure accompagne le commentaire dans le manuel scolaire.

2. Compétences orales évaluées dans le cadre du programme de CAP, du CECRL

Utiliser le CECRL pour travailler  et aider les élèves à situer leur niveau de compétence

Le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues permet à l’enseignant de situer le niveau de compétence oral exigé par le programme de CAP et d’évaluer le niveau de compétence acquis par chaque élève. Cette démarche permet de proposer aux élèves une approche individualisée de leur pratique de l’oral. L’outil utilisé pour évaluer le niveau de compréhension et d’expression orale des élèves est le tableau 2, Niveaux communs des compétences – Grille pour l’auto-évaluation, p.26 du CERCRL, partie consacrée aux compétences orales, dont voici les extraits qui correspondent à la pratique de l’oral (voir document joint en pdf).

Rendre l’élève acteur dans l’acquisition des compétences de l’oral

En activité de production orale, les élèves ont pu constater que la tâche globale qui leur était proposée référait, au minimum, à un niveau B2 du CECRL. Qu’à cet égard, plusieurs d’entre eux, encore en cours d’apprentissage de la langue française, ne répondaient pas à ce niveau d’exigence. Il a donc fallu préparer, en amont, le contenu du discours, apprendre à employer un lexique spécifique. Il a fallu élaborer une fiche d’évaluation qui tienne compte de l’hétérogénéité des groupes et qui permette à chacun de valider au moins deux capacités du programme. Ils ont remarqué que les capacités et attitudes du programme de CAP présentaient différents degrés de difficulté. Il a été négocié que chaque élève devait être capable de valider l’attitude qui consistait à entrer dans l’échange oral. Ils ont estimé aussi que chaque élève devait être capable, à minima, de suivre un débat en soutenant son attention dans la durée, de formuler une opinion personnelle et de reformuler l’opinion d’autrui, de prendre la parole dans un débat et d’adapter le niveau sonore à la taille du groupe. Ils sont parvenus à cette proposition après l’écoute de leur première table ronde. En effet, ils ont alors observé que certains élèves occupaient le terrain sonore, que d’autres ne prenaient pas du tout la parole. Ils ont pris conscience que chacun exprimait son opinion sur le recueil de Guillevic sans tenir compte de la parole de l’autre, rendant de la sorte, l’échange stérile et redondant. La fiche d’évaluation a été complétée par des capacités plus complexes, telles que : « prendre en compte le destinataire en fonction de l'effet à produire : le soutenir dans son point de vue, l'étonner, le faire réagir, le contredire, l'apaiser » car les jeunes ont pris conscience qu’une meilleure maîtrise de l’oral était indispensable pour prétendre à une poursuite d’étude. En activité d’écoute, ils ont constaté  que les émissions radiophoniques et télévisuelles qui leur étaient proposées référaient à une qualité d’écoute de niveau C1. Là encore, ils ont observé la spécificité de l’échange oral et ont été particulièrement attentifs, avec l’aide d’une grille d’analyse, à la manière dont l’échange procédait en reformulation du propos des interlocuteurs, parfois en déformation et comment cet échange permettait de faire avancer le débat. Cette démarche a permis de proposer une validation de l’attitude : « Être conscient de la diversité de la communauté humaine, des codes et des usages sociaux. » Ils ont pu observer, dans un débat, la manière dont le destinateur prend en compte le destinataire pour le soutenir dans son point de vue, l’étonner, le faire réagir, le contredire, l’apaiser.

3. Le Masque et la Plume comme support pour enrichir la table ronde des élèves

Motivations du choix de l’émission

  • Un format d’émission qui fait intervenir cinq interlocuteurs différents. Il s’agit bien d’un groupe et non d’un entretien en relation duale
  • Un choix large d’émissions en « réécoute »
  • Une qualité de débat élevée, avec un lexique spécifique et soigné, la mobilisation de connaissances, de savoirs culturels
  • Une émission mythique, reconnue par les pairs et connu du grand public (plus de cinquante ans d’existence)
  • Une émission qui aborde des œuvres littéraires, cinématographiques ou des pièces de théâtre
  • Un format d’émission facilement séquençable pour ne choisir qu’un extrait de quelques minutes

Analyse d’une séance avec l’émission comme support de séance

Le masque et la plume, France Inter, émission du 7/10/2012 par Jérôme Garcin, écoutée le 24 /10/2012. Elle était consacrée à la critique de cinéma. Les critiques qui animaient le débat étaient : Sophie Avon (Sud-Ouest), Pierre Murat (Télérama), Jean-Marc Lalanne (Inrockuptibles), Alain Riou (Nouvel Observateur) La séquence choisie concernait la critique du film Savages d’Oliver Stone, début de l’écoute à 11’49 et fin à 19’24. Cette séance d’écoute, d’une durée d’une heure, se situe après la première table ronde enregistrée par les élèves. Comme cela a déjà été précisé plus haut, ils ont constaté lors du travail de «réécoute» de leur enregistrement de la table ronde qu’ils manquaient de connaissances, mais aussi de recul sur le recueil de Guillevic. Ils ne pouvaient évoquer qu’un ressenti très succinct. Ils ont remarqué que le temps de l’échange tournait court, était redondant et comblé par des silences, des hésitations malgré les relances de l’animateur (place occupée par le professeur).

Cette séance s’est déroulée en trois temps :

1 - Un rappel du travail effectué dans la séance précédente. Les élèves ont fait la synthèse de l’expérience de la table ronde et des difficultés rencontrées pour mobiliser les élèves sur l’objectif de cette séance d’écoute : identifier les intervenants et leur opinion dans le débat sur le film Savages d’Oliver Stone

2 - Une écoute silencieuse de l’extrait d’émission avec une fiche à remplir. L’émission a été écoutée plusieurs fois. Certains élèves ont fait des pauses durant l’écoute pour compléter la fiche. (fiche jointe)

3 - Mise en commun des analyses. Ils ont découvert, en écoutant l’extrait du Masque et la Plume, que chaque prise de parole était maîtrisée même si certains critiques pouvaient réagir en interrompant le propos d’un interlocuteur. Ils ont saisi le rôle de l’animateur comme distributeur de la parole, mais aussi comme ré-activateur de l’échange. Ils ont constaté que Jérôme Garcin pouvait parfois biaiser le débat en donnant sa propre opinion en introduction. Ils ont su synthétiser l’opinion générale plutôt péjorative sur le film. Certains ont pu le justifier en citant des formules, des termes employés... Les élèves, les plus en difficulté, ont eu du mal à identifier chaque prise de parole, malgré l’interpellation du critique par son nom. Ils ont eu du mal également à cerner leur opinion.

Tous ont pris conscience que pour réussir leur propre table ronde, il fallait :

  • Se nourrir d’informations sur la vie et l’œuvre de Guillevic

  • S’interroger sur le ressenti éprouvé à la lecture de l’œuvre

  • Traduire son opinion en termes intelligibles pour tous, en choisissant un lexique spécifique et en faisant appel à la conviction tant dans le choix des termes que dans l’intonation.

4. Conclusion : les résultats de cette expérimentation

La réalisation d’un nouvel enregistrement de table ronde sur le recueil de Guillevic a révélé que les élèves ont nourri leur réflexion et ont cherché à enrichir leur propos. Néanmoins, l’échange relevait souvent de la juxtaposition de points de vue. Ils ne sont pas toujours parvenus à se servir des remarques des camarades pour rebondir, pour réagir. Certains élèves ont eu du mal à se séparer de leurs notes dont la présence était nécessaire pour les rassurer. L’enregistrement a révélé le manque de spontanéité de certaines interventions et leur aspect lu. Globalement, l’enregistrement a révélé un réel effort articulatoire et d’écoute. Il n’y avait plus de voix dominante et écrasante. Les redites ont disparu dans le nouvel enregistrement et chacun a pu s’exprimer au moins une fois.

Remarque : pour des raisons juridiques, les enregistrements des élèves ne peuvent pas être mis en ligne.