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Paris, Londres, Berlin dans la Première Guerre mondiale

mis à jour le 12/11/13

Paris, Londres, Berlin dans la Pre Synthèse complète de l'article d'Emmanuelle Cronier, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Picardie-Jules-Verne (en collaboration avec Belinda Davis, Jan Rüger et Armin Triebel) : « La rue à Paris, Londres et Berlin pendant la Première Guerre mondiale » dans le cadre du projet Capital cities at war. Paris, London, Berlin. A Cultural History, paru chez Cambridge University Press en 2007. Synthèse rédigée par Aurélia Merle d’Aubigné, professeur au lycée Paul Valéry (XIIe arrondissement) (relecture, Emmanuelle Cronier).

Capitales en guerre : les rues à Paris, Londres et Berlin pendant la Première Guerre mondiale

L’arrière, dans les représentations de la Grande Guerre, se confond souvent avec l’espace métropolitain. Pour les capitales engagées dans le conflit, devenues autant de centres névralgiques reliés au front, une nouvelle symbolique s’y attache désormais.

En effet, avec l’expérience de la Première Guerre mondiale, les métropoles se métamorphosent : ces capitales européennes, industrielles, modernes et rayonnantes, cristallisent une nouvelle identité qui prend sens par rapport à celle du front

Si elles sont toujours un espace public, un lieu de circulation et de brassage intenses dans ses artères et sur ses places de marché, les rues parisiennes, londoniennes et berlinoises initient désormais des discours porteurs de nouvelles représentations car s’y croisent civils et militaires, permissionnaires, invalides rendus à la vie civile, veuves de guerre et étrangers, réfugiés ou mobilisés au sein des troupes coloniales. Aux divertissements et à la flânerie, succède un esprit de sacrifice et une forme de contrôle social : la participation à l’effort de guerre est un élément de discrimination au sein des sociétés en guerre, où se définissent de nouvelles normes  

Des repères brouillés

Si Paris, Londres et Berlin sont profondément bouleversées par la mobilisation générale, c’est d’abord parce que les repères traditionnels y sont brouillés.

En effet, les rues retrouvent un calme pré-industriel, mais un calme jugé inquiétant par les contemporains qui témoignent de leur malaise et d’un sentiment d’étrangeté en ne reconnaissant plus les bruits ordinaires et l’animation d’avant-guerre.

Après l’intense période de mobilisation de la fin juillet et du début d’août 1914, une impression de vide règne à Paris, causée par le départ des hommes pour le front, l’émigration massive des Parisiens fuyant les bombardements, le départ enfin du gouvernement à Bordeaux le 3 septembre.

Dans ces métropoles caractérisées avant-guerre par un réseau de transport moderne et rapide, le trafic se réduit considérablement : à Paris, les taxis et les bus sont réquisitionnés, la pénurie de carburant fin 1916 réduit le trafic automobile à Paris, Londres et Berlin. L’essence est rationnée et désormais réservée aux autorités civiles et militaires. Avec les cyclistes qui sillonnent les rues, la réduction du trafic automobile et la réapparition de modes de transport jugés archaïques (chars à banc, fiacres…), les voix humaines se font davantage entendre. Les bateaux-omnibus, qui transportaient treize millions de passagers chaque année à Paris avant guerre, disparaissent. Les Parisiens doivent rapidement changer leur mode de déplacement : ils circulent massivement à pied ou à vélo. Mais, avec à ces sacrifices, parfois ressentis comme une régression, beaucoup de citadins ont le sentiment de participer à l’effort de guerre, dans un élan de solidarité quotidien avec le front. A Berlin, les changements sont plus tardifs, et la Potzdamer Platz reste le carrefour le plus animé du monde jusqu’en 1917.

Autre effet de rupture : la frontière qui s’impose désormais entre le centre urbain et sa périphérie. A Paris, en raison de la loi sur l’état de siège, l’accès à la capitale est contrôlé, des sauf-conduits n’étant délivrés qu’aux personnes « justifiant de l’intérêt de leur déplacement et présentant toutes garanties »[1]. La circulation entre Paris et sa banlieue reste difficile, les portes de la capitale étant fermées la nuit et la défense de la capitale imposant aux voyageurs de descendre des tramways cinquante mètres avant la barrière.

Si l’atmosphère plus calme et silencieuse des capitales est remarquée, c’est aussi parce qu’elle succède à l’univers sonore d’avant-guerre, celui des fêtes, des bistrots, des bals populaires et des foires : les bruits sont désormais poursuivis et jugés subversifs dans un climat de censure politique et d’espionnite. Les chansons sont surveillées, soupçonnées d’antipatriotisme par les discours pacifistes et défaitistes qu’elles sont susceptibles de véhiculer. « Taisez-vous ! Méfiez-vous ! Des oreilles ennemies vous écoutent ! » avertit l’affiche.

Les trois capitales semblent alors se transformer en villes de province, en « villes de campagne » peut-on lire dans un article du Times[2], retournant ainsi à un état de nature.

 

En rupture avec les tentatives d’ordonnancement et d’aseptisation de l’espace urbain du XIXème siècle, la mobilisation générale transforme Paris en champs de foire, envahis par des troupeaux dans les parcs de Bagatelle, à Longchamp ou à Auteuil, en jardins et espaces champêtres, jusqu’aux fortifications qui sont mises en culture. En 1917, on compte 3 000 jardins cultivés dans Paris et 2 500 dans les 21 communes du département de la Seine. Même paysages bouleversés à Londres et à Berlin qui rendent ces trois capitales méconnaissables, tant les repères visuels, mais aussi olfactifs, rompent avec l’esthétique urbaine familière : le désordre urbain renforce la physionomie anarchique de la capitale, en rupture avec l’hygiénisme d’avant-guerre. Manque de savon et d’eau chaude à Berlin, régime alimentaire à base de raves qui occasionne des troubles gastriques, priorité donnée au calfeutrage et non plus à la ventilation par souci d’économiser le bois et le charbon, les odeurs qui s’imposent avec la guerre renforcent la représentation régressive que les contemporains se font des capitales. Les permissionnaires, quand ils rentrent du front, crasseux, l’uniforme boueux, souvent traversés eux-mêmes par un fort sentiment de honte et de dégradation, témoignent dans les journaux de tranchées de leur étonnement face à cette capitale qu’ils ne reconnaissent plus.

Les rythmes de vie et de travail sont aussi bouleversés : dans les usines, à Paris, le dimanche devient un jour ouvré, tandis qu’à Berlin les ouvriers commencent plus tôt et finissent plus tard. A Paris, les débits de boisson et les restaurants, déjà touchés par des restrictions sur les ventes d’alcool, doivent fermer plus tôt, malgré certains aménagements pour les permissionnaires. A Berlin, les autorités imposent leur fermeture à 23 heures, l’empereur ayant lui-même dénoncé « l’immoralité de sa ville de résidence »[3].

Par souci d’économie d’énergie, l’heure d’été est mise en place en 1915 à Berlin, un an plus tard à Londres et à Paris, ce qui singularise la capitale des campagnes françaises qui restent elles à l’heure d’avant-guerre, celle de la paix. Dans les trois capitales, le rigoureux hiver 1916-1917 inaugure le temps des restrictions de chauffage et d’électricité qui se traduit par un assombrissement général des rues. Mais, comme il faut aussi éviter que les lumières ne guident les attaques aériennes ennemies à Paris et à Londres, on décide de la diminution de l’éclairage dans les logements, de l’habillage des réverbères d’un petit capuchon de métal ou de l’extinction de 2/3 d’entre eux. Paris et Londres se mettent ainsi « en veilleuse »[4]. A Berlin, ce sont les restrictions d’énergie qui expliquent que les rues deviennent « noires » : fin 1917, seuls des 9 000 des 44 000 réverbères fonctionnent encore. Une impression de « tristesse »[5], celle d’une époque révolue, caractérise alors Paris, la « Ville Lumière » qui célébrait en 1900 la Fée Electricité lors de l’Exposition universelle. Paris est devenue « toute noire »[6], traversée seulement par les faisceaux lumineux des projecteurs de la défense anti-aérienne. La police surveille l’application des consignes et distribue des contraventions, surtout dans le Xème arrondissement, celui où les gares sont prises pour cible. Le noir des rues et le bleu du ciel, souvent scruté, deviennent les couleurs d’un ciel que les Parisiens redécouvrent. Marcel Proust voit dans le ciel mouvementé une métaphore du sort des hommes pendant la guerre : « le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise, qui se retire et qui emporte avec elle, sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre… »[7].

La mobilisation à l’arrière transforme aussi l’espace public en une vaste scène où les images de la guerre sont omniprésentes : avis de mobilisation, informations civiles ou militaires sur les colonnes Morris, appel aux emprunts (Kriegsanleihe en Allemagne), à l’engagement volontaire en Grande-Bretagne : la pression est constante. Images de propagande, enseignes de magasins et publicités, cartes postales qui relient l’arrière au front (plus de 100 000 éditées en France pendant la guerre) sont une autre forme de mobilisation patriotique, visuelle cette fois-ci, qui anime les rues. A Paris, les stations « Berlin » et « Allemagne » sont rebaptisées « Liège » et « Jaurès », ainsi que de nombreuses rues qui célèbrent dorénavant les héros de guerre (Gallieni, Guynemer, Wilson) ; un pantin allemand est placé entre les pattes du lion de Belfort ; et d’innombrables drapeaux et cocardes sont autant de repères patriotiques. Sur les trottoirs, dans les marchés, dans les tramways, devant les cartes du front exposées à Paris sur les Boulevards, les vitrines des librairies ou des marchands de vin, les gens se parlent et échangent nouvelles du front et rumeurs. D’autres, à Berlin, s’effondrent devant les listes des morts et disparus, affichées tous les lundis dans les lieux publics. Si les rassemblements de foule sont nombreux pendant la guerre, ils sont aussi suspects, comme à Paris, où il est interdit de se retrouver à plus de trois personnes dans la rue.

Veuves de guerre, permissionnaires, hommes-sandwichs, enfants envoyés faire la queue à l’annonce d’une distribution inattendue, vendeurs de journaux et concierges qui se croisent, tous portent la parole de la guerre dans l’espace métropolitain.

Les capitales sont aussi des espaces menacés par la guerre. C’est le cas à Paris et à Londres, où les bombardements ennemis qui menacent directement les populations civiles, sont autant de traumatismes transformant l’espace urbain en un autre front. Pour la première fois, elles sont prises pour cible. Le premier taube[8] frappe Paris la nuit du 30 août 1914. « A l’heure du taube », vers cinq heures, on le scrute, on l’insulte, on loue des chaises à Montmartre pour l’observer car il fait peu de victimes, contrairement aux zeppelins qui attaquent Paris en mars 1915. Les foules se pressent, à Paris comme à Londres, sur les sites bombardés, comme en mai 1917 dans la capitale britannique frappée cette fois par un raid de Gothas. A partir de mars 1918, Paris subit les tirs du « canon de Paris » à longue portée, connu sous le nom -impropre-  de « Grosse Bertha ». Ces tirs de canon terrorisent les Parisiens car ils frappent dans la journée. Jusqu’en août 1918, les nouveaux canons allemands font 256 morts et 628 blessés, la pire journée étant celle du 29 mars 1918 où un seul obus tombé sur l’église Saint-Gervais fait 88 morts et 68 blessés. Les alertes marquent alors le quotidien de guerre, émises par les sirènes et les cloches qui indiquent aux habitants qu’ils doivent se réfugier dans les caves, les refuges publics, les métros ou les immeubles privés désignés comme abris. L’enterrement des citadins renvoie à celui des combattants dans les tranchées et montre qu’un seuil dans la violence a été franchi, les populations civiles étant elles-mêmes victimes de formes de violence inédites.

Le tribunal de la rue

La mobilisation bouleverse les équilibres sexuels et générationnels des capitales au profit des femmes, des enfants et des plus âgés, mais voit aussi arriver des populations étrangères alliées, réfugiées ou en permission. A cette recomposition sociale s’ajoute de nouvelles normes morales, qui véhiculent des normes puritaines d’abstinence, de restriction, d’effort et de sacrifice, selon une double logique d’intégration et d’exclusion.

Qu’ils se soient engagés volontairement comme en Grande-Bretagne jusqu’en 1916, ou appelés selon leur classe d’âge et leurs capacités, comme en France et en Allemagne, les hommes ont massivement rejoint l’armée. Mais l’inéquité des affectations militaires se lit dans la présence dans les capitales d’un grand nombre de militaires, mobilisés à l’arrière dans l’administration ou les services automobiles par exemple, et qui contribueront à la réputation de capitales «embusquées ». A l’inverse, la présence de nombreux blessés et mutilés de guerre, soignés ou rééduqués dans les capitales, témoigne du sacrifice quotidien des combattants. La figure du Krüppel [9] à Berlin devient de plus en plus fréquente et, comme à Paris ou à Londres, elle gêne : les blessés sont célébrés comme des héros mais ils effraient aussi, témoignant d’une violence inédite et des risques encourus au front. 

Les permissionnaires, avec le roulement mis en place à partir de 1915, assurent une présence quasi-continue des combattants dans l’espace urbain. On peut estimer qu’entre juillet 1915 et novembre 1918, près de 4 millions de soldats français et alliés ont séjourné à Paris, et Londres est aussi un centre important de permission pour les Alliés. A Berlin, leur présence est moins massive, car le contingent berlinois était moins important et les permissions plus rares que chez les Alliés. Mais dans tous les cas, le permissionnaire devient une figure nouvelle du paysage urbain. La couleur bleue de son uniforme à Paris, kaki à Londres, le distingue visiblement du civil en général, et du bourgeois en particulier, qui passe pour embusqué dans les représentations, y compris à Londres ou à Berlin.

Le « poilu » incarne pour les Parisiens, qui sont à l’origine de la diffusion du terme jusque dans les tranchées, le combattant par excellence, comblé de toutes les vertus, même s’il est considéré comme étant un peu « sauvage »[10]. Il est popularisé dans la presse, les romans, les pièces de théâtre, mais son expérience du front est passée sous silence : les combattants ont ressenti un grand malaise face à une identité fondée sur une apparence frustre qu’ils rejetaient, eux qui voulaient être reconnus pour leurs compétences. La présence dans les capitales de nombreux soldats mobilisés à l’arrière ne facilite pas ce besoin de reconnaissance, dans un espace où le trafic de décorations et d’uniforme est aussi un commerce fructueux. La suspicion règne en ville et des articles de presse mettent en garde contre les « poilus de contrebande »[11] et indiquent les moyens de les reconnaître.

Ces nouvelles hiérarchies morales sont sensibles à travers la stigmatisation des « embusqués », accusés de ne pas prendre part à l’effort militaire. A Paris, des lettres de dénonciation sont quotidiennement envoyées à la police. A Londres, ils sont moqués par des plumes blanches que leur distribuent des femmes pour signifier leur lâcheté, en lien avec le mode de recrutement britannique, fondé sur le volontariat jusque 1916, et à l’origine d’une forte pression sociale sur les hommes. Autre cible : les étrangers, sommés de quitter le pays s’ils appartiennent à des nations ennemies, ou même neutres

 

Avec 350 000 Berlinois, 880 000 Parisiens et plus d’un million de Londoniens partis au front au cours de la guerre, le paysage urbain se féminise grandement. Marlene Dietrich décrit Berlin comme étant devenu un « monde de femmes ». Elles sont beaucoup plus visibles dans l’espace public, se déplaçant à pied et remplaçant les hommes dans certains métiers de rue, notamment dans le secteur des transports, mais aussi comme factrices (à Paris fin mai 1917), balayeuses, allumeuses de réverbères, livreuses ou colleuses d’affiches. Lors des grèves de 1917 et pendant les manifestations, leur présence est particulièrement remarquée, notamment en mai-juin 1917 à Paris, ainsi qu’en 1919 lors des revendications pour le droit de vote. Ces « remplaçantes » menacent les positions masculines et suscitent les craintes des combattants, dont la virilité est déjà fragilisée par la violence de guerre.

En écho, une image noire de la Parisienne se diffuse et stigmatise sa futilité, son oisiveté, l’associant même parfois aux profiteurs de guerre. A Londres, dans le quartier des grands magasins du West End, les femmes dépensières sont mises à l’index dans un film de propagande qui s’achève sur la question « Can you help ? » [12].

Les fantasmes qu’elles véhiculent dans l’imaginaire collectif contribuent aussi à leur isolement selon les nouvelles normes morales puritaines : elles deviennent des objets sexuels dans cette période de frustration, des femmes légères ou des filles perdues. Dans les revues et jusque dans les journaux de tranchées, on peut voir des Parisiennes à moitié nues se jeter au cou des poilus. Partout leur immoralité est condamnée : à Berlin, la Kriegfrau est accusée de se distraire et de vouloir séduire comme prostituée. A Paris, c’est la figure de la « midinette » qui cristallise à la fois l’émancipation et la légèreté féminine. En août 1915, la terrasse d’un grand café est interdite à ses clientes qui s’y installeraient seules[13].

Parallèlement, avec la présence massive des permissionnaires à Londres et à Paris, le marché de la prostitution connaît une grande expansion. C’est le cas en particulier de la prostitution clandestine, qui se déploie notamment près des gares ou dans les parcs. A Berlin, sur la demande de l’empereur, la fréquentation des cafés, des bars et des restaurants leur est interdite. Les prostituées se regroupent autour de la Friedrichtrasse, toujours plus nombreuses, signe aussi que les femmes subissent de plein fouet la crise économique dans les puissances centrales.

Les capitales reflètent aussi l’internationalisation du conflit. Les étrangers sont nombreux dans ces capitales en guerre. Villes de transit, cités-refuge, quartiers des gares devenus interlopes pour les citadins, Paris et Londres sont des centres d’accueil importants pour les troupes alliées et coloniales, mais aussi pour les civils belges ou français, réfugiés qui fuient les zones de combat. Paris a un statut particulier, étant la capitale interalliée de 25 nations en guerre et concentrant à ce titre défilés et réceptions officielles. Les logiques communautaires sont très présentes, liées à la barrière de la langue ou à une ségrégation organisée par les pouvoirs publics, par exemple vis à vis des troupes coloniales. A Paris, les œuvres de guerre qui leur sont dédiées permettent ainsi aux soldats musulmans mobilisés sous les drapeaux français de fêter la fin du ramadan en août 1915 : le chant du muezzin surprend les passants.

Rapidement, des tensions naissent cependant entre les communautés, nourries en particulier par la concurrence sexuelle. Les Américains en particulier s’attirent facilement les faveurs féminines à Paris ou à Londres, et s’attirent des jalousies. A Paris, nationaux et étrangers se fréquentent peu, et l’entre soi domine. Des tensions communautaires peuvent aussi se manifester, par exemple vis à vis des réfugiés, d’abord pris en pitié, puis associés à des parasites à mesure que la guerre se prolonge. Les tirailleurs sénégalais sont représentés de manière ambiguë, parfois plus bestiaux que les Allemands ou bien vus comme de grands enfants.  A Berlin, ce sont les Juifs, réfugiés d’Europe de l’Est qui concentrent toutes les attaques et les discriminations. Dans une capitale où ils étaient quatre fois plus nombreux que dans le reste de l’Allemagne, l’arrivée de 70 000 Juifs (désignés comme Ostjuden), est dénoncée par l’extrême-droite, même si la moitié d’entre eux est massivement employée dans les usines de guerre, l’autre étant composée de prisonniers de guerre ou d’internés civils. Associés aux prostituées dans les rapports de police, on leur attribue ainsi qu’aux criminels, la décadence morale de la capitale.

Autre lieu qui focalise toutes les condamnations morales en ces temps de restrictions et qui permettent de définir de nouvelles normes sociales et morales : les marchés. Lieux d’exposition des denrées, mais aussi des richesses et des modes de consommation, où l’on pourchasse l’enrichissement et la jouissance individualiste prêtés aux citadins. Un Londonien distingue deux types de marchés, celui des pauvres et des endeuillées d’une part, et celui des riches et des « profiteurs » d’autre part (le terme se popularise en 1915, quand le gouvernement demande aux populations de faire des économies). En Grande-Bretagne, le contexte du recrutement volontaire explique aussi l’émulation par le sacrifice auquel se livrent les citadins (concours de dessins demandé aux enfants, affiches).

Alors que les queues de ravitaillement s’allongent à mesure que la pénurie s’installe, la place que chacun occupe dans la queue peut aussi devenir une source de tensions, voire de conflits, dès lors qu’un permissionnaire en quête de tabac, une veuve endeuillée ou des « chahuteurs » (« radaulustig » à Berlin), mais aussi des femmes enceintes ou des personnes âgées cherchent à couper la file. Les tensions sont particulièrement vives à Berlin, où les commerçants doivent faire face à des foules houleuses qui se livrent au saccage pour protester contre la spéculation et le marché noir, qui épargne en revanche Londres et Paris

Les efforts de guerre demandés à l’arrière provoquent des dénonciations plus vives des privilèges que confère l’argent : à Berlin, la foule dénonce l’immoralité des « listes de clients » réservant des produits à des clients aisés, et se mobilise ainsi pour une plus grande justice sociale. Les moyens et les relations qui permettent d’avoir accès au marché noir sont aussi dénoncés. A Londres et à Paris, les circuits de distribution étant meilleurs, les circuits parallèles ont été moins sollicités : la dangerosité de la rue tenait plus aux bombardements qu’aux affrontements pour obtenir des produits de première nécessité. A Berlin en revanche, la contestation va plus loin et vise la légitimité du pouvoir politique, incapable d’assurer l’approvisionnement de la capitale.

Enfin, dans les trois capitales, les réactions, souvent xénophobes ou antisémites, sont nombreuses vis-à-vis de ceux qui sont accusés de s’enrichir : des commerçants « étrangers », « métèques » et juifs[14] sont accusés d’avoir évincé les petits commerçants mobilisés. A Londres, ce sont les bouchers porcins, ainsi que les boulangers, qui sont accusés d’être aux mains des Allemands. Les attaques contre les commerces supposés ennemis, particulièrement nombreuses au début de la guerre, témoignent de cet état d’esprit.

Londres, Paris et Berlin pendant la grande Guerre connaissent donc des métamorphoses qui transforment ces capitales en un véritable front métropolitain, mobilisé dans l’effort de guerre à l’arrière et qui fait écho à celui des tranchées.

Londres et Paris subissent des destructions, tandis que Berlin, épargnée par les bombardements, souffre surtout de la pénurie. Mais les trois capitales souffrent d’une désolation commune à partir de l’hiver 1916-1917 : ces villes-phares se mettent en sommeil.

Par ailleurs, des tensions nombreuses, souvent liées à l’évaluation du degré de patriotisme de « l’autre », fragilisent le mythe de la fraternité nationale, stigmatisent et excluent ses nouveaux « ennemis ». Elles se dissolvent à Paris et à Londres avec la victoire, tandis qu’à Berlin, elles s’expriment dans la révolution de novembre 1918.

 Aurélia Merle d’Aubigné

Pour aller plus loin : Emmanuelle Cronier, Permissionnaires dans la Grande Guerre, Belin, Paris, 2013



[1] Archives de la Préfecture de Police, 15 août 1914 (citée par Pierre Darmon, Vivre à Paris pendant la Grande Guerre, Paris, Fayard, p. 29)

[2] The Times, « Voices in the street. Calm London evenings », 24 août 1916, p. 9

[3] Belinda Davis, Home fire burning : food, politics and everyday life in World War I in Berlin, University of North Carolina, 2000, p. 368

[4] Pierre Mac Orlan, Le bataillonnaire, 1920, ed . Gallimard, 1989, p. 69

[5] Archives privées, Heures de guerre de la famille H., Journal d’Emile, p. 122-124

[6] Baronne Jane Michaux, En marge du drame : journal d’une Parisienne pendant 1914-1915, Paris, Perrin, 1916, p. 35

[7] Le Temps retrouvé, Folio, p 94.

[8] Mot d’origine allemande qui signifie « pigeon » et désigne par la suite un avion, en raison de la ressemblance des ailes et de la queue avec celles de l’oiseau.

[9] Estropié en allemand

[10] Le conte « le retour du héros » met en scène une femme qui n’arrive pas à reconnaître son mari à la descente du train, tant les poilus se ressemblent, Le Petit Parisien, 7 août 1915, p.3-4

[11] La Vie parisienne, 19 février 1916, p. 127, rubrique « on dit, on dit… »

[12] Women and war, 1918

[13] La Vie parisienne, n°32, 7 août 1915, p. 559

[14] Antoine Delécraz, Paris pendant la mobilisation, Genève, éd. du Journal La Suisse, 4 août 1914

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