Bandeau

Le 6 juin 1944 : de l’événement au mythe. O. Wieviorka, J-L. Leleu, E. Thiébot

Compte rendu de table ronde par Vincent Debise, professeur à la cité scolaire Jean de La Fontaine (XVIe arrondissement).

Blois 2013 Le 6 juin 1944 occupe une place à part dans les pays occidentaux et particulièrement en France. Le débarquement est en effet associé à une grande et glorieuse victoire des démocraties et à la libération de l’Europe du joug nazi. Le mythe forgé autour du D Day, ce « jour le plus long », ne facilite pas l’intelligibilité de l’événement.

Les Rendez-vous de l’histoire de Blois réunissent autour d’une table ronde trois historiens pour en discuter : Olivier Wieviorka (professeur à l’ENS Cachan, rédacteur en chef de la revue Vingtième siècle), Jean-Luc Leleu (ingénieur de recherche CNRS au CRHQ) et Emmanuel Thiébot (historien au Mémorial de Caen).

Le 6 juin : la postérité hors norme d’une opération militaire

Les intervenants commencent par évoquer les âpres discussions qui précédèrent le débarquement sur la date, le lieu, l’ampleur et même l’opportunité d’une telle opération. On connait par exemple les désaccords entre Churchill et Roosevelt ou les demandes de Staline pour obtenir l’ouverture d’un second front à partir de 1942. Roosevelt opta pour un débarquement majeur, ouvrant la route directe vers le Reich. Ce choix est conforme à la pensée stratégique américaine qui privilégie la bataille décisive contre l’ennemi principal.

Le débarquement fut indéniablement une grande réussite : au soir du 6 juin toutes les plages du débarquement sont reliées pour former une tête de pont inexpugnable et cela au prix de pertes limitées – 4000 morts – rapportées aux effectifs engagés et à la victoire décisive remportée. Cette réussite relégua au second plan dans les mémoires les débats et les doutes qui précédèrent le 6 juin tout comme les difficultés initiales de la campagne de France. En effet la bataille de Normandie qui débuta avec le 6 juin fut une cruelle déception pour l’état-major allié. Le mois de juin et une grande partie de celui de juillet 1944 consacrèrent l’échec des Alliés. Ils ne purent ni briser la résistance d’un adversaire pourtant surclassé dans tous les domaines, ni approfondir suffisamment la tête de pont pour mettre en œuvre une guerre de mouvement moderne dans laquelle leur écrasante supériorité matérielle, logistique et humaine devait submerger les forces allemandes. Jean-Luc Leleu rappelle à quel point les troupes alliées furent affectées par l’impasse tactique des semaines qui suivirent le 6 juin. Il revient aussi sur la réalité longtemps occultée ou méconnue des mutilations volontaires, des désertions ou des maladies nerveuses qui correspondent si peu à l’image véhiculée par la suite. Le bombardement de rupture finalement organisé par le général Bradley à la fin juillet permit le déferlement des blindées du général Patton au mois d’août.

Les deux événements emblématiques du 6 juin 1944 et du 25 août 1944  (libération de Paris) reléguèrent rapidement au second plan les événements survenus entre ces deux dates. Le mythe du débarquement s’est construit sur l’oubli sélectif des évènements qui n’étaient pas conformes au parcours glorieux et linéaire reliant les plages du débarquement au cœur du IIIème Reich en passant par Paris. Certes, vu de loin et a posteriori, le débarquement fut incontestablement un événement majeur. Toutefois, pour en mesurer la portée militaire réelle, il faut le mettre en perspective avec ce qui se passa après (la bataille de Normandie, beaucoup plus laborieuse) et ce qui se passait ailleurs au même moment (l’écrasante majorité des soldats allemands se battaient et mouraient sur le front de l’est et les Américains menaient simultanément d’autres débarquements majeurs dans le Pacifique). Or le mythe du 6 juin vient justement de la place démesurée accordé à l’événement dans les représentations et les mémoires de la guerre en Occident. Jean-Luc Leleu rappelle qu’il existe même un projet pour inscrire les plages du débarquement au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO.

Comment expliquer cette extraordinaire postérité ? Comment expliquer la place envahissante occupée par le 6 juin dans les mémoires de la guerre ?

Le 6 juin avant le 6 juin

Rarement une bataille n’aura été autant annoncée, demandée, attendue ou redoutée que le débarquement. D’une certaine façon le mythe du 6 juin précède l’événement lui-même. Dès octobre 1940 Churchill évoquait l’éventualité d’un débarquement dans un discours. En 1943 les préparatifs du D Day étaient bien avancés du côté allié, les populations occupées l’espéraient et les Allemands se préparaient à y faire face. La propagande de J. Gobbels  mobilisait les esprits avec l’édification d’un illusoire «Westwall» qui devait prévenirl’«Invasion» de la «Festung Europa». Au printemps 1944 les attentes concernant le débarquement étaient au plus haut chez tous les acteurs concernés (Alliés, Allemands, populations occupées). Le paradoxe est que l’enjeu militaire du débarquement avait alors beaucoup diminué du fait de l’évolution de la situation militaire sur le front russe depuis l’été 1943. Bref le mythe du 6 juin trouverait en partie son origine dans des événements antérieurs au débarquement. Mais pas seulement…

Le mythe du 6 juin, un produit de la Guerre froide

La postérité de l’événement que l’on s’apprête à célébrer une nouvelle fois en 2014 s’explique bien évidemment aussi par des éléments de contexte postérieurs au débarquement. Durant la Guerre froide, la mémoire du débarquement fut opportunément réactivée dans le camp occidental. Elle le fut pour souligner le rôle des Américains dans la victoire finale contre le totalitarisme nazi et insister sur la supériorité logistique, technologique et navale des forces armées américaines. L’évocation du 6 juin permettait également de faire le lien entre l’alliance militaire dirigée par les Etats-Unis contre le nazisme et celle du temps de la Guerre froide, l’Otan. Le rapprochement était d’autant plus évident que le commandant en chef le 6 juin 1944, le général Eisenhower, puis ensuite Ronald Reagan, dans la dernière phase de la Guerre froide, réactiva le mythe du débarquement dans un discours prononcé sur un des hauts lieux de la journée, la pointe du Hoc. Le président américain transposait les combats de 1944 dans le contexte des années 1980. Le tissu narratif du D Day offrait l’exemple d’un combat aux enjeux clairement compréhensibles dont l’aboutissement connu était la victoire totale des démocraties contre un autre « Empire du mal ». De plus, l’évocation de la « guerre juste » contre le nazisme permettait de redonner confiance et fierté à une nation humiliée après le traumatisme du Vietnam.

Le 6 juin 1944 au cinéma : Hollywood et la fabrique du mythe

On peut affirmer que dans la construction du mythe du Jour J il existe un avant et un après Le Jour le plus long (The Longest Day), superproduction américaine de 1962. Le film est un pur produit de la guerre froide et fit beaucoup pour ancrer dans les esprits une image du 6 juin parfois bien peu historique. La force du mythe tient à la force des images, à la force de frappe de l’industrie hollywoodienne puis aux innombrables rediffusions télévisées. La journée du 6 juin offrait en outre aux producteurs, scénaristes et réalisateurs les indispensables éléments de dramaturgie (unité de temps, de lieu et d’action, concentration spectaculaire des moyens, drame initial sur « Bloody Omaha », nombreuses anecdotes, fortes personnalités, actes de bravoure, happy end…).

Dans un autre registre, Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan) de Steven Spielberg, sorti en 1998, participa lui aussi au mythe, d’autant plus fortement que la scène inaugurale prétend se rapprocher au plus près de la réalité historique.  

Commémorer le 6 juin : un enjeu politique en France

Les multiples commémorations du 6 juin, tout comme les représentations cinématographiques, ont inévitablement une dimension politique dans le contexte français au détriment bien souvent de la rigueur historique. Ainsi le film de Darryl F. Zanuck survalorise largement (à la demande des autorités françaises) la participation française au 6 juin. Or est-il besoin de rappeler la colère et le dépit du général de Gaulle mis au courant du débarquement in extremis par Churchill, ou d’évoquer la participation toute symbolique des quelques Français du commando Kieffer aux premières heures du 6 juin ?

Le général de Gaulle revenu au pouvoir négligea volontairement la date du 6 juin en 1964 préférant mettre en valeur dans les commémorations le débarquement en Provence. Pourtant, à partir de 1984, le potentiel politique des commémorations du 6 juin s’est imposé aux responsables politiques français successifs. Le 6 juin est en effet un des seuls événements dont la commémoration permet aux autorités françaises de placer la France, le temps d’une journée, au centre de l’attention mondiale en recevant les grands de ce monde sur son territoire. Le fait est d’autant plus remarquable que la participation de la France à la journée du 6 juin fut marginale du fait de l’effondrement initial de 1940

Les autorités françaises (dès 1944 avec le général De Gaulle) ont de fait entretenu  volontairement la confusion entre le territoire français (théâtre d’opération majeur) et la France (acteur militaire et politique très secondaire du Jour J). Les combats du 6 juin ont aussi l’avantage, contrairement à ceux de 14-18, de ne pas évoquer des images de tranchées, de boue, de massacres inutiles et de combats de fantassins.  L’imagerie du Jour J renvoie au contraire à des images de la guerre moderne, avec des opérations combinées complexes impliquant des parachutages, des ports artificiels, des engins spéciaux, des chars…  Et surtout le 6 juin évoque une victoire décisive obtenue en une seule journée (le Jour J) et sans avoir à sacrifier des dizaines ou des centaines de milliers d’hommes.

Mais toutes ces images relèvent autant du mythe que de la réalité, ou plus exactement n’illustrent qu’un seul aspect de l’événement. Ainsi les travaux récents sur la bataille de Normandie s’attardent sur des aspects et des conséquences du 6 juin moins consensuels : doutes sur pertinence de certains bombardements, violences faites aux civils, exode des populations normandes ou encore forte prévalence des cas de stress post-traumatique parmi les combattants... Le film de Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan participe lui aussi à cette révision du mythe… pour mieux lui en substituer d’autres.

Le mythe plus fort que l’histoire de l’événement

Au final Olivier Wieviorka se dit pessimiste quant à la capacité des historiens et des enseignants à mieux faire connaitre l’événement dans toute sa complexité, les forces à l’œuvre dans la construction du mythe, hier et aujourd’hui y faisant obstacle. Il souligne en particulier l’exceptionnelle influence des grands films consacrés au 6 juin qui ont forgé durablement les représentations communes. Il en veut pour preuve la hausse substantielle de fréquentation du Mémorial de Caen survenue à la suite de la sortie du film Il faut sauver le soldat Ryan,ou encore l’anecdote des touristes cherchant au cimetière américain la tombe du soldat Ryan. Olivier Wieviorka dénonce également le biais historique induit paradoxalement par le succès de certains musées locaux, en particulier auprès d’un public scolaire et familial. Il cite à titre d’exemple le musée d’Arromanches qui exalte le rôle des ports artificiels au détriment de leur importance historique réelle. Enfin il soulève la question des fonds d’archives photographiques américains, les plus utilisés pour des questions de droits, qui participent à la mise en avant d’une approche spécifiquement américaine de l’événement.

Conclusion : du 6 juin 1944 au 6 Juin 2014 

Les commémorations officielles prévues en 2014 posent la question du message que l’on souhaite transmettre au plus grand nombre. Les objectifs recherchés sont multiples mais ne sont pas également prioritaires. Commémorer c’est aussi et avant tout faire des choix. Les objectifs des commémorations du 6 juin pourront ainsi relever de la politique intérieure (cohésion nationale), de la politique internationale (place de la France, construction européenne), de l’idéologie (célébration de la démocratie), de l’économie (tourisme mémoriel) ou encore de la connaissance historique (diffusion des avancées de l’historiographie). A ce titre, les choix du lieu, des invités, du contenu des manifestations  et des discours seront révélateurs de l’état de la société française d’aujourd’hui, bien plus que de l’état de la recherche historique sur le 6 juin.