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Les retours à l’intime des soldats après la Grande Guerre

mis à jour le 16/01/14

Le 11 novembre 1918 met fin à quatre années d’une guerre qui a violenté comme jamais les corps et les âmes. Comment les hommes et les femmes qui ont vécu les longues épreuves se retrouvent-ils ? Objet historique majeur, le retour des combattants interroge la possibilité même de la démobilisation intime et contribue à la compréhension de cet événement majeur.

Les retours à l’intime des soldats après la Grande Guerre

Cent ans après la déclaration de guerre d’août 1914, la Grande Guerre continue de nous fasciner et d’aimanter nos intérêts et nos imaginaires. L’immense production éditoriale liée à la commémoration du centenaire témoigne de la puissance de cet événement qui occupe une place particulière dans notre histoire, dans nos histoires. Ces travaux cherchent à s’approcher au plus près de ce que fut cette période pour les gens qui l’ont vécue, à comprendre ce qu’a signifié vivre cette guerre, avec au fond le sentiment qu’après elle, rien ne sera plus comme avant. Cette guerre est chargée de tant d’histoires à la fois particulières et partagées, de tant d’émotions, de douleurs et de questions, que ses enjeux dépassent grandement la période du conflit lui-même. Comme l’écrivent Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean–Jacques Becker, « tout se passe comme si les quatre années du conflit s’étaient en quelque sorte démultipliées [1]».

Et pourtant, en dépit de la richesse des études menées, le retour des combattants dans leur monde affectif, amoureux, familial, est pour une large part resté dans l’ombre et l’on s’est relativement peu penché sur leur sortie de guerre, sur ce qui est communément appelé « l’après »[2]. Or, il me semble que c’est justement dans cet « après », qui étire la guerre bien au-delà de ses limites militaires et qui interroge la possibilité même d’une démobilisation intime[3], que se loge une grande part de l’intérêt jamais démenti pour ce conflit, et particulièrement à l’échelle de l’intime, dans le cadre des familles, où l’onde de choc de la guerre a été d’une puissance inouïe. Passer la porte des maisons, en franchir le seuil avec les combattants, pour tenter de les suivre dans leurs après-guerre, permet d’approcher l’empreinte immense que ce conflit a laissée sur les corps et les esprits, et de façon fondamentale sur les relations entre les êtres qui se retrouvent après les épreuves, sur les liens que le conflit a contribué à dessiner. Rappelons que sur les 7 891 000 mobilisés, 6 515 200 hommes reviennent et qu’on ne peut donc faire l’économie de cette question majeure des retours qui s’impose comme objet historique.

Les obstacles paraissent nombreux qui viennent se dresser pour empêcher l’histoire des retours, comme si tout s’était passé dans le secret des maisons, des cœurs et des corps et que rien ne pouvait filtrer de ces vies qui se retrouvent. Mais les historiens du sensible[4] ont montré que se situer à hauteur d’homme permettait d’entendre le bruit des vies qui font l’histoire, et les sources existent, nombreuses, diverses et riches, qui permettent de lever le voile, autant par ce qu’elles nous disent que par ce qu’elles ne nous disent pas… autorisant non seulement une lecture en creux mais aussi un questionnement de l’indicible et des voies par lesquelles il se transmet.

Les archives autobiographiques, comme les nomme Philippe Lejeune, celles émanant des mondes médical, associatif et juridique, l’immense gisement que représente la presse (féminine, féministe et combattante) et son courrier des lecteurs en plein essor, constituent un matériau d’une richesse remarquable pour approcher ces retours qui peuvent sembler se dérober au regard de l’historien.

S’interroger sur les retours de guerre ne peut s’envisager sans revenir au conflit lui-même. Obsession durant toute la guerre, le retour et les retrouvailles familiales, et a fortiori conjugales[5], sont anticipés, fantasmés et cette anticipation a des conséquences non négligeables lorsque le retour n’est plus à imaginer mais à vivre, par ces hommes et ces femmes que la guerre a de toute évidence changés et qui portent, pour paraphraser Jean Giono, la marque du temps. La démobilisation intime prolonge-t-elle alors la démobilisation militaire ? Le retour équivaut-il à une véritable sortie de guerre ? Comment les expériences vécues, au front et à l’arrière, influent-elles sur les relations entre les membres des familles ?

Les enjeux du retour activés dès la guerre

L’anticipation du retour

Dès l’annonce de la guerre, dès la mobilisation en août 1914, la question du retour est formulée avec force, comme si le départ ne pouvait s’envisager qu’en imaginant l’évidence du retour, qu’en se convaincant de son inéluctabilité. Penser ce retour, c’est vivre moins douloureusement la séparation forcée, avec moins d’anxiété l’expérience qui s’annonce, en l’inscrivant d’emblée comme une parenthèse dans la vie, parenthèse qui sera vite refermée puisque Noël verra le retour des combattants. Mais l’illusion d’une guerre courte ne dure pas. Le retour devient alors une préoccupation constante qui obéit à une forme d’urgence. Alors que la guerre s’installe dans les vies et que les premiers mois du conflit enregistrent de très lourdes pertes[6], confrontant d’emblée les combattants et leur famille à la mort de masse et à l’angoisse pour l’autre, la pensée du retour se charge de multiples enjeux. Il s’agit tout à la fois de conjurer la mort car l’anticipation du retour a alors une valeur performative qui permet de se projeter dans un avenir qui ne peut qu’exister, et de tenir dans le présent de la guerre, que l’on tente ainsi de mettre à distance. Cette anticipation du retour, qui induit comme une suspension du temps réel du conflit, participe de toute évidence à la compréhension de l’endurance des sociétés en guerre. Et l’oxymore séparation/projet d’avenir est central pour l’intelligence de la ténacité des populations du front et de l’arrière et pour celle de la confrontation du retour rêvé au retour réel.

 

La guerre, une fabrique de l’intime

C’est dans les lettres qui s’échangent entre le front et l’arrière que cette obsession du retour trouve son espace d’expression. Les lettres échangées durant le conflit entre époux, amants, entre parents et enfants, sont analysées depuis longtemps par les historiens qui en ont démontré la richesse[7]. Durant le conflit, le Bureau Central Militaire écoulait chaque jour entre 3,5 et 4 millions de lettres et ce qui se joue dans cette correspondance est majeur car l’exercice de l’écriture et de la lecture a des conséquences essentielles, tant sur le scripteur que sur le lecteur. Comme l’écrit Michel Foucault : « la missive, texte par définition destiné à autrui, donne lieu aussi à exercice personnel […]. La lettre qu’on envoie agit, par le geste même de l’écriture, sur celui qui l’adresse, comme elle agit par la lecture et la relecture sur celui qui la reçoit »[8]. La lettre est non seulement la missive porteuse de nouvelles, le fil qui unit et qui fait vivre ensemble malgré la distance, faisant office pour reprendre la si pertinente expression de Michelle Perrot de « sang des familles », mais plus encore la pratique épistolaire devient le support et l’incarnation d’une véritable fabrique de l’intimité pour ces familles séparées. Plus qu’un reflet des sentiments, la pratique épistolaire produit du sentiment, par sa mise en langage.

Bien sûr, dans la plupart des cas, l’intimité conjugale et familiale préexiste au conflit et les correspondants répondent à ce que l’on attend d’eux du fait de la séparation. Le genre de la lettre d’amour n’a pas été inventé avec le conflit et les épistoliers s’inscrivent dans une rhétorique amoureuse qui peut parfois sembler convenue. Mais l’urgence dans laquelle s’inscrit la pratique de l’écriture et de la lecture, les conditions dans lesquelles elle se développe et les obstacles que la guerre dresse à l’accomplissement simple et non réfléchi des gestes amoureux provoquent une véritable prise de conscience des sentiments. Analysant le rôle de l’espace privé, de la chambre, dans la naissance de « l’amour romantique » amorcé dès le XVIIIe siècle en Angleterre, Michelle Perrot montre que « la vie privée, dans son espace à soi, protégé des regards, prend plus d’importance. Là se développe tout un monde du sentiment, de l’intimité familiale, et aussi du désir légitime dans le couple[9] ». Moins paradoxalement qu’il n’y paraît, les conditions que la guerre fabrique semblent jouer ce rôle et autoriser un mouvement d’introspection inédit. Dans cette expérience éminemment collective et brutale, la nécessité d’un « espace à soi », intérieur pourrait-on dire, dans lequel on pense sa vie, ses sentiments et ses relations aux autres, devient vitale, pour faire face, pour tenir dans l’épreuve ; en faisant naître un impératif et inédit besoin d’expression du sentiment amoureux et plus largement familial, la guerre le révèle, l’exalte, ce qui vient sérieusement interroger l’idée d’hommes rendus brutaux par une violence de guerre dont ils ne peuvent se déprendre et qui passerait alors tragiquement du front militaire au front domestique.

Et après ? Lorsque peu à peu les hommes rentrent et retrouvent l’intimité de la maison, de la famille, que deviennent les serments échangés quand les mots ne sont plus à écrire mais à vivre ? Le retour réel est-il à la hauteur des attentes immenses dont on l’a chargé pendant les épreuves ?

Démobilisation militaire et démobilisation intime, pas de concordance des temps

Le lit conjugal, la tranchée dans l’intime

S’il est un élément qui revient de façon récurrente dans les sources, qu’il s’agisse des sources émanant du monde médical ou de celles provenant de l’écriture de soi, c’est bien la façon dont la guerre continue de hanter les hommes durant leur sommeil. La nuit est alors le temps de l’angoisse[10], le lit l’espace des cauchemars pour ces « agités de la nuit [11] » qui ne parviennent pas à se défaire de la guerre : « La nuit, très souvent, il émettait en dormant de terribles hurlements de loup […], d’une violence insoutenable […]. Ma mère ne parvenait pas à le réveiller de ses cauchemars[12] », écrit ainsi Louis Althusser. Les chambres du retour nous donnent à voir des hommes blessés, abîmés, vulnérables, bien loin de l’image des héros combattants virils véhiculée par des stéréotypes fantasmés et en décalage absolu avec ce qui se vit dans l’intimité du couple. En témoigne la fréquence des mentions dans les études de cas médicales des difficultés sexuelles rencontrées par les anciens combattants. Le problème est suffisamment sérieux pour que les médecins s’attachent dès la guerre à le définir, inventant l’expression de « mal des tranchées[13] » pour qualifier l’impuissance masculine. S’il est bien sûr absolument impossible de quantifier le phénomène, de très nombreux documents[14] nous amènent à penser qu’il est loin d’être anecdotique et qu’il pèse de façon durable sur les retrouvailles des corps, comme cette réponse d’un médecin à un ancien combattant venu le consulter à ce sujet : « lieutenant de 44 ans ; il est revenu totalement impuissant du front […]. Il consulta immédiatement son médecin de famille […] ce dernier le tranquillisa. Un grand nombre d’officiers revenant de guerre souffrent de ces troubles, lui dit-il, c’est absolument typique[15] ». Ces douleurs qui s’inscrivent au plus fort de l’intimité disent combien la guerre a provoqué une véritable « effraction de la peau qui se double d’une effraction du psychisme[16] » en saccageant l’image de soi et en violentant comme jamais les corps et les âmes, laissant les êtres presque désemparés dans un retour à la vie en paix bien hypothétique. Le franchissement du seuil de la maison, et plus encore celui de la chambre, n’équivaut pas à une purification et peut faire violemment résonner l’impact sensoriel de la guerre, comme si les souvenirs douloureux de celle-ci ricochaient contre les murs de la maison pour ces hommes intolérants « aux bruits, aux chocs, aux trépidations, aux lumières vives[17] », sursautant « au moindre bruit ou incident[18] » et dont l’extrême sensibilité pèse sur leurs relations avec l’entourage.

 

La fadeur du retour

Au-delà de ces drames du retour dont nombre de sources se font l’écho et qui se manifestent dans l’augmentation des divorces, de l’alcoolisme ou dans l’immense souffrance d’une société endeuillée, il est une composante du retour qui a laissé bien peu de traces mais qui, pour autant, ne peut être passée sous silence et qui vient complexifier une vision monolithique et par trop simplificatrice de la reprise de la vie en paix : il s’agit de la platitude, de la banalité du retour[19]. Plusieurs témoignages signalent ainsi seulement, simplement, que la vie a repris son cours, comme Gérard qui écrit que, concernant sa famille maternelle, « tout est rentré dans l’ordre, la parenthèse […] est refermée », tandis que du côté de sa famille paternelle, lorsque le père « rentra chez lui, l’accueil de ses parents fut sans chaleur excessive : […] ils ne lui ont même pas laissé le temps de se remettre de ses épreuves, dès le lendemain, il reprenait son travail[20] », révélant ici ce qui sans doute échappe le plus à l’historien, à savoir le retour sans fanfare, qui se déroule dans une forme d’indifférence, de fadeur, alors qu’on y attendait de la passion, de la chaleur, de l’exaltation, ou bien de la douleur.

Peu propice au récit historique du fait de sa discrétion, cette platitude du retour et de la reprise de la vie commune n’en est pas moins fréquente et elle contraste avec le retour qui avait été rêvé pendant les épreuves, portant dès lors en elle une déception à la mesure de l’attente, quand les rêves se brisent, mollement, sur les réalités du quotidien. Or cette fadeur interroge la capacité même à revenir en paix, à quitter « l’extraordinaire » de la guerre et, de ce fait, par la déception qu’elle nourrit, contrarie la profondeur de la démobilisation intime.

 

Les gens heureux ont aussi une histoire

Néanmoins l’expérience du front, potentiellement traumatogène, n’entraîne pas de façon systématique le développement d’un traumatisme et « Le pire n’est pas toujours sûr[21] ». Mais les traces laissées par la douleur, la souffrance, comme l’a montré Alain Corbin en mettant en garde contre l’écueil du dolorisme, sont infiniment plus nombreuses que celles du bonheur. Ce déséquilibre des sources peut donc peser lourdement dans l’appréhension des retours à l’intime après la guerre. Or, comme l’écrit Henry Bordeaux qui s’attache pourtant dans son ouvrage aux conséquences négatives du conflit sur la cellule familiale, « Certes, la joie fut grande dans combien de foyers français ! Avec quel bonheur multiplié ces foyers reprirent leur vie d’avant-guerre[22] ! ».

Plus que dans les archives autobiographiques, c’est dans la formidable mine de renseignements que recèle la presse féminine et féministe d’après-guerre, dans les enquêtes qu’elle mène auprès des lectrices et le courrier du cœur qu’elle publie, que la présence des gens heureux s’est donnée à voir. Le journal La Vague lance ainsi en 1921 une enquête afin de mesurer l’empreinte de la guerre sur les couples et fait alors une place aux retrouvailles heureuses en regroupant les lettres appartenant à cette catégorie sous le titre « Le foyer de la paix », titre qui indique la réussite du passage de l’état de guerre à l’état de paix, de la démobilisation intime dans la foulée de la démobilisation militaire. Cette affirmation d’un bonheur retrouvé peut bien sûr avoir en partie une fonction performative et participer de la normalisation des comportements attendue de tous après le conflit. Pour autant, ce que disent ces lettres de la vie en paix après la guerre au sein du foyer ne doit pas être balayé d’un revers de main car elles témoignent non seulement d’une capacité de dépassement, de reconstruction mais aussi, souvent, d’un nouvel équilibre dans le couple qui intègre la révélation des sentiments auxquels la séparation et la guerre avaient donné lieu.

Une autre circulation affective

Le poids des expériences

Dès la guerre, la conscience d’avoir changé du fait des expériences données à vivre, qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, entraîne une interrogation et parfois une véritable inquiétude lorsque l’on songe à la reprise de la vie commune. Ce sont d’abord ces femmes qui, en ayant été obligées de s’adapter à l’absence prolongée des maris et pères, se sont découvert des « goûts […] des amitiés, des habitudes, des petites exigences[23] », dont la « personnalité », pour reprendre une expression si couramment utilisée par les témoins, s’est dévoilée dans les épreuves. Cette découverte de soi, ce nouveau regard que ces femmes[24] portent sur elles-mêmes, interroge inévitablement la relation de couple telle qu’elle s’était établie avant le conflit. Et cela d’autant plus que les hommes qui rentrent portent, pour nombre d’entre eux, la trace de la guerre. Si l’on observe les études menées par les médecins et l’imagination dont ils font preuve pour décrire les états tant physiques que psychiques des hommes de retour de guerre, on mesure à quel point l’empreinte sensorielle de la guerre peine à s’effacer. Ce qui apparaît dans ces qualificatifs, ce sont les blessures du domaine affectif, du rapport à l’autre, témoignant d’une immense vulnérabilité masculine qui pèse sur les relations qu’ils entretiennent avec leurs proches et sur l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Dans le même temps, ce sont les corps des femmes qui portent eux aussi l’empreinte des expériences de guerre et il faut redire ici l’importance de la « libération » vestimentaire autorisée par le conflit. Car ce rapport différent au corps, à ses mouvements, à l’image qu’il fabrique et qu’il donne de soi, induit de nouveaux comportements et ouvre la voie à l’expression de valeurs nouvelles.

 

L’intime remanié

Ce qui apparaît dans cette difficile démobilisation personnelle observée à l’échelle des familles et sur laquelle pèse de surcroît la mort massive d’hommes au combat, c’est une conception du couple marquée par les expériences de guerre et fondée sur la réciprocité des sentiments, l’écoute et le partage. Durant tout l’entre-deux-guerres, l’amour est interrogé dans une presse qui multiplie enquêtes, articles et courriers du cœur qui témoignent de la place centrale accordée aux sentiments et qui interrogent la façon dont le conflit a pu agir sur « le cœur des hommes[25] ». Cette expression de l’amour dans l’espace médiatique déplace les frontières du privé, les dilate. Elle semble bien s’inscrire dans la continuité de la pratique épistolaire, dans la dynamique initiée par les mots échangés, qui a, durant le conflit, autorisé sa manifestation, son questionnement, tout en faisant de la relation intime l’ultime refuge et espoir du bonheur futur. Et si l’on décide de prêter l’oreille aux témoignages des gens heureux, on perçoit alors que c’est justement dans l’acceptation de la redistribution, des remaniements dans l’ordre de l’intime auxquels la guerre a donné lieu que se loge, en partie, la capacité à sortir de la guerre. Ainsi lorsque Louis écrit : « Vint la guerre, la séparation, l’anxiété cruelle. J’ai beaucoup réfléchi et je suis revenu moins violent, moins autoritaire[26] », il témoigne du nouvel équilibre auquel la guerre a conduit dans son couple, donc d’un nouveau modèle d’amour qui s’est imposé au retour, et par lequel passe sa sortie de guerre.

Au-delà de cette réflexion conjugale massive à laquelle la guerre et la séparation ont conduit, c’est toute la circulation affective familiale qui se trouve bouleversée par le conflit et ses suites. En éloignant pour de longs mois les pères des foyers, la période de guerre a donné à la relation mère/enfant, même dans le cadre de la famille élargie encore très présente, une tonalité nouvelle, ce dont témoigne bien la question de l’autorité[27]. Marqueur identitaire de la fonction paternelle traditionnelle, l’autorité a, de fait, été assumée durant le conflit par nombre de mères et le retour des pères n’équivaut pas, surtout pour les enfants les plus jeunes, au rétablissement pur et simple de l’ancien équilibre familial, et cela d’autant plus que la fragilité masculine vient bousculer l’image virile du père héros combattant. Nombre de témoignages évoquent ainsi ce vacillement des fonctions et les discours alarmistes tenus sur le relâchement de l’autorité dans la famille sont bien plus l’expression de l’inquiétude face à la mutation identitaire à l’œuvre, de l’appréhension face au déplacement des critères de définition de genre, que l’expression d’une indiscipline enfantine que le « règne des mères » aurait laissé se développer. Par leur virulence même, ils témoignent d’une reconfiguration familiale que le retour des pères ne peut si aisément gommer et ils posent par ailleurs la question des chemins pris par les hommes pour retrouver ou réinventer l’expression de leur paternité.

 


 

 

Les retours à l’intime après la Grande Guerre sont forcément multiples, singuliers et s’inscrivent dans des trajectoires de vie qu’il serait illusoire de vouloir uniformiser. Mais le fait qu’ils donnent à voir une grande diversité ne réduit en rien l’intérêt historique de la question. Comme l’écrit de façon si pertinente Marguerite Yourcenar : « Lorsque deux textes, deux affirmations, deux idées s’opposent, se plaire à les concilier plutôt qu’à les annuler l’un par l’autre ; voir en eux deux facettes différentes, deux états successifs du même fait, une réalité convaincante parce qu’elle est complexe, humaine parce qu’elle est multiple[28] ». Et la réalité qui s’impose en premier lieu est que la guerre est une césure profonde dont l’ombre portée considérable empêche toute « normalisation » entendue comme un retour à la vie d’avant la guerre. Passer le seuil des maisons, c’est entendre les blessures qui hantent au cœur des nuits mais aussi les gestes qui les apaisent et qui les pansent, c’est approcher l’impact sensoriel d’une guerre qui, bien après le silence des armes, s’immisce dans l’image de soi et dans la relation aux autres, pour le meilleur ou pour le pire, car la guerre continue de résonner au plus fort de l’intimité des individus. Il n’y a pas de concordance des temps entre démobilisation militaire et démobilisation intime ; on ne se défait pas si facilement de la guerre et la question que pose fondamentalement l’observation des retours, c’est de savoir comment on revient en paix, les chemins que l’on emprunte pour retrouver l’ordinaire d’une vie en paix pourtant modelée par les expériences de guerre, et que l’on a par ailleurs fantasmée durant les épreuves. L’intime est le lieu des évolutions contradictoires suscitées par la guerre, il vibre, puissamment, des tensions multiples que le conflit a déclenchées et que les retours donnent à vivre, quelle que soit la façon dont ils sont vécus. Dans ces retours qui disent l’immense difficulté de mettre la guerre à distance, bien plus qu’une « brutalisation[29] » des anciens combattants qui se manifesterait dans les relations avec leurs proches et qui ici ne résiste pas à l’analyse, ce sont la vulnérabilité et la peur, tant du passé, du présent que de l’avenir qui s’expriment et que vient confirmer la résurgence des troubles et des angoisses avec la montée des tensions dans les années 1930 ; comme si on n’était toujours pas sorti de la Première Guerre quand démarrait la Seconde. Le repli sur l’intime, l’exaltation des sentiments, et leur questionnement aussi, sont alors la recherche d’une réponse à cette peur, d’une voie vers une démobilisation totale et du chemin vers la paix. Et c’est sans doute dans cette quête, qu’en dépit de permanences lourdes, la reconfiguration familiale qu’initie la guerre est la plus manifeste et la plus profonde.

 Dominique Fouchard, professeur au lycée Hélène Boucher. A publié une thèse en 2011 sous la direction d’Annette Becker « L’empreinte de la Grande Guerre dans les familles françaises ; quels retours à l’intime dans l’entre-deux-guerres ? »



[1] Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Jean-Jacques (dir.), Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918 Histoire et culture, Paris, Bayard, 2004, p. 13-14.

[2] Voir sur ce thème Cabanes Bruno, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004.

[3] L’intime étant entendu comme le lieu de la construction de l’image de soi et du rapport aux autres.

[4] Corbin Alain, Historien du sensible, Entretien avec Gilles Heuré, Paris, La Découverte, 2000.

[5] Vidal-Naquet Clémentine, « Te reverrai-je ? ». Le lien conjugal pendant la Grande Guerre, Paris, EHESS, 2013.

[6] Rappelons que lors des cinq premiers mois du conflit le nombre de Français tués s’élève à près de 300 000.

[7] Jeanneney Jean-Noël, « Les archives du contrôle postal aux armées (1916-1918). Une source précieuse pour l’histoire contemporaine de l’opinion et des mentalités », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. XV, janvier-mars 1968 ; Cochet Annick, L’opinion et le moral des soldats en 1916 d’après les archives du contrôle postal, Thèse de doctorat, Université Paris-X, 1986 ; Sohn Anne-Marie (dir.), La correspondance, un document pour l’histoire, Publications de l’Université de Rouen, Cahiers du GRHIS, n°12, 2001.

[8] Foucault Michel, « L’écriture de soi », in Dits et écrits, t. IV, 1980-1988, Paris, NRF Gallimard, 1994, p. 423.

[9] Héritier Françoise, Perrot Michelle, Agacinski Sylviane, Bacharan Nicole, La plus belle histoire des femmes, Paris, Seuil, 2011, p. 112.

[10] Garnier Guillaume, L’oubli des peines. Une histoire du sommeil (1700-1850), PUR, 2013.

[11] Le Concours médical, 14 février 1932, article de Paul Boudin.

[12] Althusser Louis, L’avenir dure longtemps, Paris, Stock-Imec, 1994, p. 62.

[13] Journal de psychologie, 1915-1917, article d’A. Hesnard.

[14] Les sources émanant du monde médical sont ici particulièrement utiles, grâce à leurs études de cas qui listent les symptômes dont souffrent les patients qui viennent consulter.

[15] Stekel Wilhelm, L’homme impuissant, Paris, Gallimard, (1920) 1950, p. 425.

[16] Crocq Louis, Les traumatismes psychiques de guerre, Paris, O. Jacob, 1999, chapitre 6.

[17] Le Concours médical, 10 janvier 1937, article de René Targowla.

[18] L’Année psychologique, 1920-1921, article de Henri Wallon.

[19] Bruno Cabanes, « Ennui et expérience de guerre. L’émergence d’un discours scientifique au XXe siècle », in C. Granger, L’Ennui, XIXe-XXe siècles, Presses universitaires de la Sorbonne, 2012.

[20] Delannoy Gérard, Le Débarquement, APA 918, p. 13 et 20 ; le père était comptable.

[21] Revue français de psychanalyse, n°1, janvier-mars 2000, tome LXIV, « Devoir de mémoire : entre passion et oubli », p. 75.

[22] Bordeaux Henry, La crise de la famille française, Paris, Flammarion, 1935, p. 6-7. Henry Bordeaux est membre de l’Académie française et ses ouvrages sont un hymne à la famille et aux valeurs traditionnelles.

[23] La Femme de France, 17 novembre 1918, rubrique : « Élégances parisiennes ».

[24] Les sources consultées émanent surtout de femmes issues de la bourgeoisie urbaine et des classes moyennes mais la presse leur donne une puissance d’exemplarité qui dépasse ces catégories sociales.

[25] Ève, 1er avril 1920, rubrique « Nos concours ».

[26] La Vague, 27 octobre 1921.

[27] Pignot Manon, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Le Seuil, 2012.

[28] Yourcenar Marguerite, Mémoires d’Hadrien, Carnets de notes, Paris, Gallimard, 1974, p. 332.

[29] Voir au sujet de ce concept, André Loez, Les 100 mots de la Grande Guerre, Que sais-je ?, PUF, 2013.

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