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Témoignage dans le milieu carcéral

mis à jour le 03/10/14

C'est avec sincérité et émotion que G. Creusot nous livre son expérience d'enseignante en arts appliqués dans le milieu carcéral. A lire sans modération.

"Mon expérience d'enseignement en milieu carcéral

Une fois par semaine depuis l'année dernière, je franchis les lourdes portes de maisons d'arrêt, la Santé l'année dernière et cette année, Fleury Mérogis. Je dépose ma carte d'identité et mon portable aux surveillants dés l'entrée. Interdiction d'introduire un matériel numérique quel qu'il soit dans la prison. Je n'ai plus qu'un badge pour m'identifier à l'intérieur. Ensuite, le passage de portiques détecteurs de métaux, de nombreuses et lourdes portes à barreaux bien épais vous rappellent immédiatement la vocation du lieu et de votre mission. J'enseigne à la prison des hommes, les matières professionnelles qui vont préparer les détenus au BEP élaboration de projets de communication visuelle.
Il me semble qu'il faut être "bien dans sa tête" pour y aller, c'est quand même éprouvant. Mon Responsable Local d'Enseignement m'a bien expliqué, lors de ma première visite, qu'il faut toujours garder ses distances avec les détenus, physiquement et psychologiquement. Ils ne doivent connaître que mon nom de famille. Ils ne doivent rien savoir de ma vie privée, de mes opinions.
Nous ne devons rien leur emmener, pas d'objets, pas de lettre, pas de nourriture, pas de boissons, pas de cadeaux etc. Seulement des copies de cours. Je n'apporte donc aucune affaire personnelle, tout reste dans le bureau des professeurs, à l'abri des tentations.
Dans la salle de classe, je suis seule avec eux mais les surveillants ne sont jamais très loin.

La pédagogie :
Au delà de leur faire obtenir un diplôme, s'adapter est le maître mot.
Il y a un gros problème d'assiduité de la part des détenus. En effet, seuls les volontaires viennent en classe. Ils préfèrent parfois la promenade, le sport ou un parloir avec la famille. On ne sait jamais à l'avance qui sera présent. Dans ces conditions, ce n'est pas évident de maintenir une progression, une cohérence dans les enseignements et apprentissages. J'individualise au maximum. En histoire de l'art, je raconte de « belles » histoires qu'ils enrichissent souvent de leurs expériences et qui finalement devient le prétexte de raconter leur vie, un événement ou un voyage personnel. Il ne faut pas fermer la porte à ce genre de discussion, il faut être « l'oreille qui écoute ». Mes élèves ont un vécu, une expérience de la vie qui rend le cours intéressant. Parfois il faut aussi faire preuve de fermeté et stopper la discussion qui s'éloigne trop du sujet.
On remet en permanence en question notre pratique, on adapte nos méthodes à leur niveau, leur vécu, leur âge qui peut s'étaler de 25 à 60 ans. Le fil rouge est de les intéresser. Aussi, les ambitions pédagogiques sont souvent revues à la baisse : première chose, le contact humain. Apporter de l'humanité, savoir écouter, être présent pour apporter un plus, du dialogue, de l'échange, pas seulement des exercices.

La motivation :
Du point de vue de la motivation, même si elle est présente, elle est difficilement maintenue dans la durée. La plupart des détenus ont connu de grosses difficultés scolaires et ont une perception négative de tout ce qui est apprentissage théorique, nombre d'entre eux doivent lutter contre des problèmes de drogues ou d'alcool, supporter des traitements thérapeutiques. Le manque de projection dans l'avenir et ne pas avoir un projet professionnel est parfois très dur à admettre, à entendre pour moi. Après tout cela, il faut tenir bon pour venir en cours. Je dois aussi tenir compte de tant de paramètres, un détenu pas en forme, qui n'a pas envie de travailler parce qu'il espère un parloir depuis trop longtemps, parce que son avocat ne lui donne pas signe de vie ou parce que son jugement qui a eu lieu la veille n'a pas donné le résultat qu'il espérait.... Bref, on ne peut jamais commencer la classe « bille en tête », il y a toujours une discussion d'introduction. Pour ma part, j'essaye d'être vigilante et de ne jamais prendre position d'un côté ou de l'autre. Les écouter simplement car l'équilibre est fragile.

Mon parcours en prison :
L'enseignement en prison n'est pas un luxe, mais une nécessité qui a valeur d'humanisation. Ceci participe à la réinsertion sociale et parfois professionnelle.

Certains sont très impliqués. En classe, on a rarement besoin de faire preuve d'autorité, en revanche, on ne leur impose rien. Il y a un grand respect pour le professeur qui apporte le savoir, qui partage son savoir avec eux. Ils n'ont souvent pas été valorisés, ils n'ont souvent pas été considérés. Nous, en temps que professeur, nous n'avons pas à savoir pourquoi ils sont ici en détention. Même si pour certain détenu il est nécessaire d'avoir cette donnée de manière à être capable de dire au RLE si l'un d'entre eux ne nous semble pas aller bien. Notre regard sur eux est «neuf» et sans à priori. Même si un seul «élève» sur toute la classe est vraiment motivé pour la profession, alors, ce sera déjà une réussite. Pour d'autres, peut être que le projet va mûrir et aboutir plus tard.
Je n'ai jamais eu peur en cours car les détenus sont protecteurs envers le professeur. Et malgré les différentes religions et les relations de certains avec les femmes, ils me montrent beaucoup de respect. Il ne faut cependant pas tomber dans l’empathie et ne jamais oublier que si ils sont en prison, ce n'est pas pour rien.... Je me le répète à chaque cours. L'expérience de l'enseignement en prison est bien sûr très forte et enrichissante, parce que l'on découvre un milieu tout à fait inconnu, des histoires de vie terribles et j'ai l'occasion d'exercer mon métier d'une autre manière avec une remise en question sur ma pratique quasiment à chaque heure d'enseignement."

G. Creusot

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