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Dieu et l'argent. Blois 2006

logo rvh Conférence qui aborde les rapports entre la religion chrétienne et l'argent sous différents angles de vue, par des historiens, un théologien etc. Avec : Eric Chaumont (chargé de recherche au CNRS - IREMAM Aix-en-Provence, spécialiste du Coran et de la philosophie du droit musulman), John Lagerway (directeur d'études à l'EPHE, docteur en lettres chinoises), Daniel Marguerat (professeur du Nouveau Testament à la faculté de théologie de l'université de Lausanne), Antoine Spire (journaliste et écrivain, a dirigé dans la collection Autrement : L'argent pour une réhabilitation morale).

Animateur : Dominique Borne, président de l'Institut européen en sciences des religions.

1). Que disent les textes fondateurs ?

Dominique Marguerat : La position du christianisme face à l'argent est difficile. 3 grandes convictions ressortent.

  • L'argent est une valeur positive car il est le signe de la bénédiction divine (que ce soit dans l'Ancien Testament ou dans le Nouveau). Les biens matériels sont positivés et la jouissance du monde est organisée par le créateur. Il n'y a aucune culpabilité d'être riche. 
  • C'est l'inégale répartition des biens matériels qui fait problème : la richesse doit profiter à tous. Les pauvres sont pénalisés et leur humanité est dégradée. Tout un réseau légal vise à se prémunir contre cette atteinte du pauvre (ex : lors des moissons, une part est laissée ; la mesure du jubilé sabbatique, tous les 7 ans, où l'on procède à la remise des dettes cf. Deutéronome). L'inégalité nécessite une redistribution partielle avec la mise en place d'une législation pour éviter qu'il n'y ait aucun indigent.
  • Dans le Nouveau Testament, Jésus pose le rapport à l'argent non plus sur le registre moral, mais spirituel. Il y a une incompatibilité entre servir Dieu et Mamon (« ce qui est solide », c'est-à-dire l'argent). La question est de savoir en quoi l'individu place sa confiance. Or il est impossible de la placer en même temps en Dieu et en l'argent.

Antoine Spire : Ce qui vient d'être dit sous-estime la contradiction entre les traditions juive et chrétienne. Dans le livre de Job, l'homme est frappé de toutes les malédictions. Or Dieu lui rend en double tout ce qu'il avait perdu (on oublie souvent cette 2e partie de l'histoire de Job) et c'est le signe de la bénédiction de Dieu. On parle volontiers du judéo-christianisme, or sur l'argent, il y a une contradiction entre les deux. En reprenant divers termes hébreux qui désignent le mort argent, l'intervenant montre que l'argent est associé à l'action et que le fait de posséder de l'argent n'est donc pas foncièrement mauvais.

Eric Chaumont : Les sources principales de l'Islam sont le Coran et la Sunna. L'intervenant souligne que les textes fondateurs n'ont du sens que par leurs lecteurs. Le Coran aborde ces mots d'un point de vue d'abord ontologique. Dieu est le riche et les créatures sont les pauvres (car les hommes dépendent de Dieu, alors que Dieu est l'absolue suffisance). La propriété est donc un bien qui n'est jamais humain. Dans le Coran l'argent apparaît comme une réalité assez neutre, c'est l'usage que l'on en fait qui change cela. Ainsi, la thésaurisation est négative : l'argent doit circuler. Dans la Sunna, la pauvreté est associée à la mécréance, car sans argent, on envie les autres. Dominique Borne ajoute qu'il ne faut pas oublier que l'Islam s'est d'abord développé dans un monde marchand. Le prophète était un marchant et le commerce est l'activité rentable la plus noble qui soit.

John Lagerway : En Chine, il n'y a pas de Dieu suprême et donc pas de Dieu fondateur. La seule attitude qui a prévalu c'est la bénédiction des ancêtres. Dans la géomancie, l'eau c'est de l'argent, car l'eau circule. Il n'y a donc pas de dévalorisation de l'argent, au contraire. Mais la civilisation chinoise différencie la valeur spirituelle et la valeur matérielle de l'argent (même si il y a une volonté de les relier, cf. le Ying et Yang). Donc il n'y a pas d'attitude négative à l'égard du corps, du sexe, de l'argent, du pouvoir temporel.

2). Le problème posé par l'usure et le prêt à intérêt. Est-ce immoral que l'argent rapporte ?

Dominique Marguerat : L'un des malheurs du christianisme est d'avoir pensé l'argent comme dualisme entre matériel et spirituel. Il n'est pas possible de thésauriser sur terre (car l'on risque d'y investir symboliquement son angoisse de la mort et donc de se détourner de Dieu). Au contraire, chez les protestants, les biens matériels constituent le lieu d'accomplissement de la volonté humaine. Dans le christianisme, l'argent doit circuler et doit permettre une redistribution au plus grand nombre.

Antoine Spire : Dans le Deutéronome, on peut prêter à un étranger (l'étranger c'est l'autre, donc celui qui n'est pas dans l'élection). Cette dualité chrétienne introduite dans le christianisme rompt avec la tradition juive.

Entre 1139 (Concile du Latran) et 1312 (concile de Vienne), l'usure est interdite chez les Chrétiens. On refuse que l'argent engendre l'argent. Après ces deux conciles, il n'y a plus d'usuriers chrétiens. Ce sont les Juifs qui jouent ce rôle, notamment parce qu'ils étaient les rejetés de la société (on leur avait interdit la possession de la terre et certaines professions, l'argent est donc donné aux rejetés de la société et il devient le fait des juifs). Eric Chaumont précise que dans les sociétés musulmanes ce sont les juifs et les chrétiens qui pratiquent l'usure !

Eric Chaumont : Dans le Coran, il existe une contradiction car la vente est autorisée, mais pas le bénéfice (donc le prêt à intérêt).

John Lagerway : La diaspora chinoise aujourd'hui détient partout les règnes du pouvoir du crédit (par exemple à Tahiti).

Pourtant en 220 avant JC, lorsque l'Empire est fondé, pour faire un Etat fort, il faut des militaires et des mandarins (hommes du pinceau, gestionnaires du domaine moral). Le marchand est mal perçu car il n'est pas sédentaire et vend des semences fort chères au printemps et prend les récoltes à l'été. Donc jusqu'à l'époque moderne vers 1600, le prêt à intérêt est emprunt de négativité.

3). Le modèle de la pauvreté volontaire.

Dominique Marguerat : Paradoxe de la Bible, qui présente à la fois la richesse comme une bénédiction divine et qui dit « heureux les pauvres et malheureux les riches » : cette lamentation prophétique signale le danger mortel dans lequel se trouvent les riches, car ils se trouvent dans le danger spirituel de penser que leur vie dépend de ce qu'ils ont construit. Donc dès le IVe siècle, se déploie la tradition de la pauvreté (ordres monastiques qui se développent). Le pauvre sait qu'il ne peut conduire sa vie sans les autres et sans Dieu. C'est pour cela que nous avons besoin des pauvres. Ils sont un modèle.

Antoine Spire : Dans la Torah, il n'y a pas de danger spirituel à être riche. Tout le monde devrait avoir droit à être riche. Il faut donc partager et il faudrait qu'il n'y ait plus de pauvres. L'argent est quelque chose d'abstrait : il correspond à l'exil diasporique. Quand les temples ont été détruits, l'exil conduit les juifs à un départ : celui-ci fut précipité et la seule chose qu'ils ont pu emmener est l'argent. C'est un moyen de survie et de développement.

Eric Chaumont : La pauvreté est marquée d'un signe positif mais de manière théorique dans l'Islam. La richesse reste valorisée et il n'y a pas de culpabilité à posséder de l'argent s'il est gagné honnêtement.

John Lagerway : Il n'y a pas d'apologie de la pauvreté et du pauvre en Chine. L'ascétisme apparaît en Chine avec le bouddhisme (au IVe siècle, il devient important en Chine, au moment de la chute des Han). A partir de ce moment là, apparaît une littérature apocalyptique et émerge un pouvoir spirituel, supérieur au pouvoir temporel. L'acte charitable apparaît donc avec le bouddhisme. Il n'y a pas en Chine de réflexion sur l'injustice sociale, car on appartenait à une communauté.