Attentats du 13 novembre : les lycéens prennent la plume

Mardi 17 novembre 2015, quatre jours après les attentats, les élèves du lycée Turgot ont pris la plume. Après la stupeur et après les échanges, ils se sont exprimés sur le papier. Il est urgent de penser et de faire attention aux mots que nous employons : aujourd'hui, nous ne pouvons plus nous permettre les approximations. Les textes des turgotins nous éclairent, nous questionnent souvent, parfois ils proposent, toujours ils nous sont utiles.

 

Textes réunis par Hubert Camus, animateur de l'atelier d'écriture.

 

 dessin Messua

 Dessin : Messua, Première L

 

 

Charlotte, ancienne élève de Terminale ES

 TERREUR – DRAME – ABOMINATION – SANG – LARMES – DEUIL – BARBARIE – DESHUMANISATION – #PrayForParis – 13 novembre 2015.

 Aucun mot, aucune expression ne manque à l'appel depuis quatre jours. Notre horloge nationale s'est arrêtée, notre Nation est devenue prisonnière d'un abominable carcan fanatique a priori incassable. Notre douleur n'a pas d'égal ; au même titre que nos mots qui, si l'on en croit les incroyables frasques de nos chers concitoyens et celles de nos Hommes politiques, ont incontestablement radicalisé notre pensée. Peut-on considérer cet effroyable mouvement de colère rhétorique comme normal ? Est-il logique de délaisser notre humanisme convaincu afin de laisser place à une pensée collective, que nous rapporte la « doxa », aussi précaire que rétrograde ?

L'humanisme, parlons-en, tiens. L'idéologie « soixante-huitarde » que regrette Michel Onfray, qui faisait s'exprimer les prolétaires convaincus par les références marxistes et « Bob Marleyistes », distribuant les exemplaires de « Libé » en papier trop peu soigné à la sortie du métro parisien. Celle-là encore qui, unanimement, nous assurait une non-haine compréhensive à l'égard de quiconque s'opposait à leurs idées. Notre humanisme franco-français dont nous étions si fiers, cet humanisme aujourd'hui abattu consciencieusement. Non sans justification. Les réseaux sociaux se déchaînent, et dans la cour des grands – que l'on appelle communément la politique – on enterre l'hypocrisie générale pour laisser place à une fulgurante cohésion insoupçonnée. Tels des loups assoiffés de vengeance, on traque sans relâche les signataires de ces actes terroristes pour les déshumaniser sans honte. Notre pays sombre petit à petit dans un monde sans morale, trempé dans l'amertume.

Lui, si fier d'exhiber sa liberté, son égalité, sa fraternité. Sur Facebook comme sur France 2, les bavardages incessants autour de faits divers ennuyeux laissent place aux grands discours émouvants et consensuels. Et parfois, mon regard esthète est confronté à des mots que je n'aurais jamais souhaité voir : « Il faut les envoyer à l'abattoir », ai-je entendu une fois, ou bien encore « Ce sont des chiens sans âme ; aucune psychologie ne pourra justifier leurs actes barbares ».

Je vous le dis, mes oreilles et mes yeux assistent, impuissants, à un effroyable élan totalitaire depuis quelques jours. – Vladimir me semble bien précieux, tout à coup –

Je me refuse, aujourd'hui plus qu'hier, à entrer dans un jeu politique qui, à mon sens, n'a aucunement sa place dans la sphère médiatique imposée aux Français. Je parlerai plutôt d'un discours engagé, me proclamant sans scrupule porte-parole d'un humanisme corrompu.

Oui, mon âme innocente et trop crédule refait ici surface. Se remémorer le si bel anti-militarisme de Vian, se l'approprier, lorsque nous faisons face à un élan de violence orale, mais pas que. Les bombardements seraient la solution ? La déshumanisation des sympathisants de Daesh répondrait positivement à nos valeurs ?

Oui, Monsieur le Président, nous sommes en guerre. Notre esprit est mitraillé. Et bientôt, Michel Onfray se suicidera.

 

 

 

Miléna, Terminale L

 Un coup de fil. Il a suffi d'un coup de fil pour que mon champ de vision, ma tête soient envahis par d'immondes souvenirs.

Janvier dernier. Charlie Hebdo puis l'Hyper Casher. Le goût du sang dans ma bouche à cause de l'opération, les inconnus entassés chez moi, les cris, l'hélicoptère, la terreur.

J'avais alors pensé « pitié plus jamais ça. »

Raté.

La peur me répugne. Elle est comme un liquide glacé et malfaisant qui se répand dans mes veines. Alors je la tue, je l'enferme et je regarde la vie, cette imbécile de vie droit dans les yeux.

Pour ceux qui sont morts, pour ceux qui l'ont vécu je me dois de garder la tête froide. Regarder la peur, la haine, l'angoisse et le dégoût et ne pas ressentir quoi que ce soit à part une violente et pure envie de vivre.

Parler, courir, écrire, chanter, voyager, hurler, aimer, souffrir, apprendre. Vivre.

Vivre parce que je refuse de leur faire ce cadeau : avoir peur. Eux, l'incarnation de la haine et de l'ignorance. Eux qui se disent soldats de Dieu... Mais il n'y a nul Dieu dans un cœur fait de pierre et une tête vide de sens.

« The City of light has gone dark » ont dit les British.

Non. C'est hors de question. Parce que même si la peur et la mort règnent comme un brouillard malfaisant, une lumière brûle encore dans le cœur des gens.

 

L'espoir.

L'espoir de vivre, d'aller au-delà de tout cela. Lire Aragon et croire en l'amour, chanter et ne faire plus qu'un avec sa musique, dessiner et peindre un monde nouveau, écrire et donner de grands coups de plume dans le voile de l'horreur.

Écrire et se forcer à sortir.

Écrire et rester debout.

Parce que le but de la vie n'est pas d'attendre la fin de l'averse caché sous un parapluie, mais bien d'apprendre à danser en pleine tempête.

Vivons.

 

 

 

Soukeyna, Terminale L

 Aujourd'hui j'ai dû aller en cours. En me levant le matin je ne me sentais pas différente, dans le métro non plus. Une fois arrivée au lycée je maudissais les profs pour nous avoir obligés à nous lever plus tôt afin de parler de ce qui s'était passé vendredi ; quasi insensible à la situation, je me disais que rester chez moi et dormir m'aiderait beaucoup plus à me remettre de mon deuil inexistant.

Je suis arrivée dans la cour et j'ai vu une amie, celle qui a été la première à me prévenir vendredi, celle qui habitait juste à côté et j'ai ressenti un pincement dans mon cœur, un tout petit pincement, comme si elle m'avait manquée. Pourtant je l'avais vue trois jours plus tôt, mais pas depuis vendredi. On a ri ensemble comme si de rien n'était mais au fond peut-être que c'était pour nous protéger. Elle m'a raconté qu'elle a failli sortir pour aller au MacDo et que son oncle, lui, était déjà dehors pour se rendre chez sa grand-mère ; on s'est moqué de la vitesse à laquelle il avait fait un trajet qui normalement durait une demie-heure. Il avait eu peur, ça nous faisait rire même si on savait pertinemment que nous aussi.

Nous sommes entrées en classe avec les autres, j'ai vu certains avec les yeux rougis, d'autres ne prononçaient pas un mot ; l'ambiance était pesante, ça se sentait. Je me suis rapidement assise et ai écouté notre prof principal parler inlassablement de choses qui me passaient totalement au-dessus de la tête, les détails des événements ne m'intéressaient pas j'en avais déjà assez vu et entendu tout le week-end.

Une heure plus tard, nous sommes tous sortis dans la cour pour la récréation et c'est là que ça m'a frappé. J'ai vu tous ces gens, mes amis du lycée, ceux dont j'étais proche, ceux dont je m'étais éloignée et j'ai ressenti le besoin d'aller voir. Je suis partie dire bonjour à tout le monde, toutes les personnes que je connaissais, même ceux que je n'apprécie pas tant que ça. Mon esprit, ma conscience, mon cœur, tout mon être semblaient être attirés par eux comme s'ils avaient besoin d'une confirmation qu'ils étaient en vie, qu'ils étaient réels, parce que peut-être qu'au fond le bouton « en sécurité » de Facebook n'était pas suffisant. J'ai fini par me sentir un peu stupide, aucun d'eux ne semblait vraiment partager mon sentiment ; moi qui me sentais coupable de ne rien ressentir j'avais maintenant l'impression d'en faire trop. J'ai dû leur paraître bizarre, au fond j'avais juste envie de faire un câlin à tout le monde, ça devait se voir dans mes yeux.

La journée a continué, la prof nous a expliqué en long, en large et en travers ce qu'était Daesh, et moi je refusais de leur porter le moindre intérêt. Je ne voulais pas comprendre, il n'y avait rien à comprendre, ce n'est que de la stupidité barbare. La cloche a sonné. Nous sommes descendus. Le Proviseur a fait un discours. Minute de silence. On est partis manger.

Je suis allée au panini avec mes amis comme d'habitude et j'ai réalisé que vendredi soir j'avais parlé à Joséphine, la vendeuse, c'est donc avec joie que je l'ai retrouvée saine et sauve. Nous sommes ensuite partis manger nos paninis dans le lycée, s'en est suivi un long débat sur vendredi, Daesh, les attentats, la politique, l'islam... Ce genre de conversations sérieuses m'avait toujours ennuyée et ce jour n'a pas fait exception à la règle. Je me suis assise, je les écoutais sans aucun avis sur ce qu'ils racontaient. Je ne voulais pas savoir, je ne voulais pas comprendre.

Après ça il y a eu le cours de philo, pour une fois nous ne parlions que du cours et rien d'autre, je me sentais plus libre (ce qui était assez ironique puisqu'on parlait de la liberté). Puis vint le cours de sport, je déteste le sport alors j'ai ri avec mes amis, j'ai embêté le nouveau de la classe comme à mon habitude et deux heures plus tard tout était redevenu comme avant. Je n'avais plus ce pincement au cœur, ce rejet complet de tout, c'était comme si vendredi n'avait jamais eu lieu. Finalement peut-être que c'était ça faire son deuil.

  

 

Margot, Terminale L

 Je n'ai pas la prétention d'avoir quelque chose de valable à écrire sur les événements qui se sont déroulés vendredi dernier. Je n'ai pas été blessée. Je n'ai pas perdu de proches. Je suis de cette façon-là privilégiée. C'est une chance que d'autres n'ont pas eue. Dès lors je suis censée profiter de cette même vie que d'autres ont perdue. Et c'est ce que je fais, aussi fort que je le puisse. Mais ce n'est pas assez, ça ne remplace rien, pourquoi écrire et coucher sur le papier des mots que d'autres ont déjà mieux formulés ? Pourquoi tenter de vider ma conscience et mon cœur meurtri si je n'ai pas souffert, moi, moi qui ai du mal à imaginer la vérité des faits ? Qui ne fais que percevoir la douleur des autres, impuissante. Comme tant d'autres. Tant mieux, nous sommes les survivants, l'avenir auquel on a coupé les racines, mais qui continue d'avancer. Nous sommes unis, soudés, et pourtant... on n'empêchera jamais les égoïstes d'abandonner les autres. On n'empêchera pas de nouvelles vagues de terreur. Il nous faudra avancer vaillamment. Il y a une chose que j'ai remarquée cependant, qui a changé en moi.

J'ai été enfermée l'autre jour dans un restaurant souterrain avec mon amie la plus proche. Pendant que les gens se laissaient submerger par la terreur et l'angoisse (d'une fausse alerte il en aura résulté) j'ai regardé mon amie. Elle avait les larmes aux yeux mais elle se concentrait, pour essayer de calmer la panique qui s'emparait d'elle. Je suis restée calme, pour elle, pour moi, pour le mieux. Et j'ai compris en ce moment que quoi qu'il arriverait je me devrais de la protéger. Que sa vie et son bien-être dépassaient de loin celui que je m'attribuais. Que l'amour était plus puissant que tout, que finalement, c'était la chose que je comprenais le mieux dans ce monde.

Et j'étais sereine. Sereine devant la vie et devant la mort, mais uniquement la mienne. Je n'ai pas souffert comme tant d'autres, je n'ai pas versé de larmes amères. Mais je vis pour honorer la vertu de l'amour, quoi qu'il arrive, quoi qu'il m'arrive.

 

 

 

Zoé, Terminale L

 L'opération #voyageavecmoi a été relancée sur Twitter. Le but ? Que les personnes racisées musulmanes ou fréquemment identifiées comme telles dans l'espace public puissent trouver des accompagnements dans leurs trajets de tous les jours, pour ne pas subir d'agression. Éviter l'islamophobie et le racisme devient de plus en plus compliqué sur la voie publique, et la voix publique martèle que « chasser les musulman.e.s serait la solution ». Une camarade qui porte un voile s'est déjà fait agresser deux fois en trois jours. Un ami d'origine marocaine s'est fait bousculer dans le métro, et les gens le dévisagent longuement. Une femme voilée dans le RER a vu une personne lui dire « je ne veux pas voyager avec des gens comme vous » avant de descendre de la rame. En janvier, après les attentats de Charlie Hebdo, des mosquées avaient été taguées, et l'autre jour à Pontivy, plusieurs personnes racisées ont été tabassées par des militant.e.s d'extrême-droite.

Je suis blanche et athée, je ne risque rien ce soir en rentrant en métro. Alors, je dois observer. Surveiller. Nous devons nous assurer qu'autour de nous, personne ne se fait agresser. Et si c'est le cas, s'interposer. Ne pas laisser la haine commander.

 

 

 

Camille, ancien élève de Terminale ES

 La peur est un sentiment bien étrange...

Je ne parlerai pas de la peur due à un traumatisme, et par là j'entends les peurs causées par des objets, des animaux, des sensations lorsque l'on est paralysé à la simple vue d'une salle close ou d'une araignée. Celles-ci sont communes à tous et ont existé de tout temps.

Non.

La peur à laquelle je pense est la peur de l'ennemi, la peur de mourir ou de voir mourir ceux que l'on chérit. Cette peur-ci n'est pas « naturelle ». Bien sûr vous pourrez me dire qu'au même titre que les autres, elle aussi est commune à tous, ou du moins à une majorité et qu'elle fut présente de tout temps. Mais expliquez-moi alors pourquoi cette peur, qui serait « légitime » comme toute autre, n'apparaît que lors d'événements comme ceux qui ont eu lieu récemment.

Pourquoi alors chaque jour que nous vivons nous ne vivons pas dans une crainte constante pour notre sécurité et celle de ceux que nous aimons ? Pourquoi alors que chaque jour des événements similaires ou de simples accidents se produisent tout autour du globe menaçant la vie des habitants de cette planète, et parfois même la leur arrachant, il faut que ce soit dans ces moments précis que s'éveille une peur commune ?

Je me suis figuré une réponse.

Elle pourra paraître simpliste ou peut-être même inconcevable pour certains. Mais c'est celle que je considère être juste.

Cette peur est fausse.

Cette peur est fausse ou du moins minime et réprimable car rares sont ceux qui craignent en permanence. Je dirais même que nul ne craint en permanence.

Loin de moi l'idée de blâmer ceux qui éprouvent cette peur, je peux même les comprendre. Mais à quoi bon craindre alors que tôt ou tard tout se meurt ? Certes, ces actes violents et par tous points condamnables ne devraient être. Et certes encore, ces vies éteintes prématurément auraient dû perdurer.

Mais alors pleurons ces pertes, gardons-les en mémoire, mais ne craignons pas. Ce ne serait que rendre victorieux les auteurs de ces crimes.

 

 

 

Les élèves du lycée Turgot