Feu d'une nuit d'hiver - Alice | atelier d'écriture 2015/2016

Une nuit un peu avant Noël. Le parquet souple avait laissé les chaussons des ballerines évoluer avec grâce pendant plus de deux heures. Le bâton du professeur avait martelé un rythme implacable auquel les danseuses avaient obéi sans oser égarer leur être de la chorégraphie. Une chorégraphie meurtrière, brisant les âmes autant que les corps par ses mouvements compliqués et de sévères injonctions. Ethel avait exécuté tout ce que l'on exigeait d'elle sans se plaindre ce soir là. Les bras avaient suivi la courbe du dos tandis que le bout des pieds s'était recroquevillé dans les pointes de satin. Un feu s'était emparé d'elle, enflammant son corps tout entier, l'autorisant à se tordre dans tous les sens sous la contrainte de son maître. Elle se serait senti pousser des ailes qui auraient pu la porter loin, très loin dans les cieux.

Et pourtant elle était presque enracinée dans ce sol, ce prolongement d'elle même. C'était sur sa propre chair qu'elle tourbillonnait dangereusement, sans reprendre son souffle dans l'air poisseux. Ethel feignait l'indifférence quant aux torrents de sueur ainsi que des larmes qui perlaient au coin de ses yeux, humidifiant tous deux sa peau. Elle aurait désiré mettre de côté tout cela ; le feu de son corps, les ailes s'étirant jusqu'au plafond, l'enracinement profond de ses jambes et les flots douloureux qui la recouvraient entièrement. Mais ce n'était pas le cas.

 

Ethel fut jetée dans les bras glacés de décembre lorsque le professeur chassa ses élèves. Un épais manteau ralentissait ses mouvements tandis que ses bottines glissaient maladroitement sur les couches de verglas. Paris était extraordinairement silencieux pour un vendredi soir. Seul le grésillement des lampadaires orangés le long du canal était audible. Le chignon légèrement défait par l'effort, les mains d'Ethel s'engourdissaient peu à peu dans la fausse tiédeur des poches.

Les flocons se mirent à tomber de l'infini menaçant que les hommes appellent « ciel ». Ethel pleurait à cause du froid, les larmes lentes et translucides apaisant peu à peu son visage fiévreux. La pulpe de ses joues se durcissait avec la même douceur des pierres polies par le temps, cachant leurs rides sous une couche de mousse émeraude.

 

La route d'Ethel était longue. Pourtant, Ethel s'en fichait. Elle se sentait si heureuse dans ce Paris qui ne semblait être là que pour elle ! Si heureuse après la violence de se retrouver dans un calme émouvant.

 

Elle aurait pu s'abandonner totalement. La tempête était passée et un calme inconnu s'était mis à habiter son être tout entier.

 

 

 

Texte écrit par Alice dans le cadre de l'atelier d'écriture.