Les contes et la parité - Du coeur dans les cordes

21 févr. 17

 

Du cœur dans les cordes

 

                Il était une fois un prestigieux orchestre symphonique qui répétait un concert dans un somptueux auditorium. Ce travail demandait beaucoup de concentration, de méthode et de rigueur à l’ensemble des musiciens. Sur la scène, ceux-ci étaient installés par famille d’instruments. Sur le devant, prenaient place les élégantes cordes parmi lesquelles le premier violon. Celui-ci répétait souvent seul car il devait assurer plusieurs solos très difficiles. Il semblait très fier de jouer ce premier rôle. A l’arrière, les majestueux bois étaient regroupés au centre. Sur leur gauche, les étincelants cuivres brillaient de mille feux et sur leur droite, les percussions étaient prêtes à donner le tempo.

             Après une longue répétition, les musiciens heureux de leur journée s’en retournèrent chez eux. Les instruments restèrent posés soigneusement sur la scène. Eux aussi, après tant d’effort, se reposèrent paisiblement jusqu’au moment où un petit gémissement provenant du fond de la salle les éveilla. Ils se précipitèrent tous en direction de cette plainte et, à leur grande stupéfaction, découvrirent une guitare mal en point, seule, abandonnée et en pleurs.

«-Mais que fais-tu là petite sœur ? Pourquoi es-tu si triste ? demandèrent les instruments tous en chœur.

- Je me sens bien seule, personne ne m’aime. Je rêve depuis toujours de jouer dans un orchestre symphonique mais malheureusement les guitares ne peuvent jamais en faire partie. Je vous ai écouté répéter toute la soirée et mes cordes vibraient de bonheur. J’aimerais tant jouer avec vous !»

Touché par son chagrin, un trombone proposa l’entrée de la guitare dans leur orchestre. Tous les autres instruments attendris approuvèrent. L’idée parut formidable. Le premier violon, quant à lui, n’eût pas la même empathie. Il s’opposa totalement à cette proposition.

«- Ah non ! dit-il. Depuis quand les guitares font elles partie de notre orchestre symphonique ? Et de toute évidence, c’est impossible pour elle de nous rejoindre puisqu’elle n’a jamais répété un seul mouvement de notre symphonie. Rappelez-vous : le concert à lieu demain soir.

- Mais avec de la bonne volonté c’est possible ! Nous avons une nuit entière pour répéter ! rétorque la contrebasse de sa voix grave.

- Oui, laisse-lui donc une chance ! supplie à son tour la flûte traversière.

- C’est d’accord…soupire enfin le premier violon. Mais  je vous garantis que si demain rien n’est au point, je vous dénoncerai tous aux musiciens, et vous serez bannis à tout jamais de l’orchestre ! »

Des oh et des ah s’échappèrent du groupe. Une fois le calme revenu, les répétitions purent commencer.

            La guitare s’accorda puis déchiffra les notes de chaque mouvement, et les travailla intensément. Elle mettait tout son cœur, s’appliquait énormément, mais pleurait bien souvent, pensant être bien loin du talent des autres instruments. Le premier violon ne l’aida pas d’un pouce, et il fut bien le seul… Plus les résultats s’amélioraient, plus il rageait et lui disait méchamment « Tu pers ton temps, ta place n’est pas ici, tu devrais plutôt retourner jouer dans les galeries du métro ! ». Très peinée et humiliée, elle ne lâcha pas prise pour autant. Les autres instruments redoublèrent d’encouragements et s’entrainèrent avec elle avec obstination tout au long de la nuit. L’orgueilleux violon attendait impatiemment le lever du soleil pour dénoncer, comme il l’avait dit, les instruments aux musiciens, et rester ainsi le seul à rayonner sur la scène.

            Le temps s’écoulait et une grande fatigue l’enveloppa. Il alla donc se reposer seul au fond de la scène, là même où ils avaient trouvé la guitare. Pendant son sommeil, un homme lui apparut, ce qui le fit vivement sursauter. Il le reconnut : c’était Apollon, le Dieu de la musique que tous les instruments vénéraient. Cette divinité l’interrogea :

« - Que fais-tu ici mon ami ? Pourquoi n’aides-tu pas la guitare comme le font les autres instruments ?

- Heu…je…je me repose, balbutie le premier violon impressionné.

- Ah  bon ? Tu te reposes ! Crois-tu avoir fait le bon choix alors que tes camarades partagent leur savoir pour accepter une consœur dans l’orchestre ? Pourquoi cette intolérance ?

- Mais Divin Apollon, les guitares n’ont pas de place dans un orchestre symphonique !

- Et bien mon beau violon : Il faut savoir tendre la main à ceux qui sont différents. Retiens bien cette maxime. »

Sur ces paroles le Dieu disparut. Tout d’abord, le premier violon crut à un rêve. Mais non ! Au bout de son archet un petit papier attira son attention. Il le déplia soigneusement et put lire en lettres majuscules : IL FAUT SAVOIR TENDRE LA MAIN A CEUX QUI SONT DIFFERENTS. Il comprit qu’il n’avait pas rêvé. Apollon lui avait bel et bien rendu visite lors de sa sieste.

            Il retourna sur scène et cacha son émotion. Il ne voulait pas se résigner. Au petit jour, le soleil levé, il ne fit aucune remarque. Les autres instruments travaillaient dur pour intégrer la nouvelle. La petite guitare était épuisée, mais tellement heureuse qu’elle n’en fit rien paraître. Ils avaient répété durement toute la nuit et le travail porta ses fruits. Ils proposèrent au premier violon de se joindre à l’équipe pour une dernière répétition, mais l’orgueil fut plus fort et il refusa. Aussitôt il regretta en repensant à Apollon : « Il faut savoir tendre la main à ceux qui sont différents » et accepta la proposition. La répétition fut un chef d’œuvre.

Dans la matinée, les musiciens arrivèrent à l’auditorium. Les instruments leur firent part de leur aventure nocturne. Ceux-ci furent surpris mais enthousiastes de cette belle initiative. Ils trouvèrent un guitariste, et répétèrent tous ensemble les différents mouvements. Au grand dépit du premier violon, ce fut parfait.

            L’heure du concert arriva, et les spectateurs, dans un joyeux brouhaha, prirent place. Le calme revenu, l’orchestre entama la symphonie. Tous les instruments dégagèrent leurs plus beaux sons. Le talentueux premier violon se dépassait. Sa grâce et sa légèreté envahissaient la salle. La petite guitare s’enflammait de bonheur. Ses accords étaient parfaits et ses cordes vibraient sous les doigts agiles de son musicien. Ce fut un triomphe ! Le concert fini, les spectateurs applaudirent longuement puis se levèrent pour une ovation particulière au premier violon. Celui-ci, avant de saluer le public, alla chercher la guitare et la présenta :

« Mesdames et messieurs ce concert fut un réel succès grâce à mes amis instruments et musiciens et à notre nouvelle conquête, Mademoiselle guitare ! »

 

Il la prit par sa taille fine et l’embrassa. Un flot de bravos et d’applaudissements retentit dans l’auditorium. La guitare rouge d’émotion remercia le public, le premier violon, tous les autres instruments et leurs musiciens.

Une fois la salle vidée de ses spectateurs, l’orchestre fit la fête et alors que chacun allait de son commentaire, premier violon et douce guitare disparurent dans les coulisses de l’auditorium. Ils vécurent longtemps heureux et dès lors beaucoup de premiers petits violons et de petites guitares rejoignirent de grands orchestres.

 Julie B., 6B