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Nos enfants demain : pour une société multiculturelle, un livre de Marie Rose Moro (2010)

Un article de Geneviève DELAISI DE PARSEVAL psychanalyste (Libération - 25 février 2010) qui présente l'ouvrage de l’ethnopsychiatre Marie Rose Moro  "Nos enfants demain : pour une société multiculturelle" (Odile Jacob, 2010), dans lequel elle se penche sur les parcours langagiers chez les migrants.

 

Le maestro Georges Devereux (1908-1985), personnage étonnant - à la fois hongrois, américain, et français -, fondateur de l’ethnopsychanalyse, a marqué une génération d’ethnologues et d’analystes. Il n’a pas eu de descendance, a eu peu d’élèves, mais il a une postérité. Dont celle qu’incarne à double titre Marie Rose Moro (même si elle est trop jeune pour l’avoir connu personnellement). Son livre, très savant, se lit pourtant comme un roman, tissé d’histoires dont l’écheveau se dévide dans les consultations que l’ethnopsychiatre a menées d’abord à l’hôpital Avicenne à Bobigny et, désormais, à la maison des adolescents à Cochin, à Paris.

Ce ne sont pas des consultations classiques. Partant de l’hypothèse ethno-psychanalytique selon laquelle c’est le passage entre les langues et les logiques qui fait problème, le setting est celui d’un groupe bilingue animé par un(e) pédopsychiatre et d’autres cothérapeutes familiers des parcours langagiers des enfants et de leurs familles, sans compter des stagiaires internationaux, apprentis thérapeutes.

Tragédie grecque

Ces consultations s’adressent aux enfants de migrants, mais Marie Rose Moro a désormais mis l’expérience du travail transculturel mené à Bobigny au profit des enfants et adolescents de l’adoption internationale, de plus en plus nombreux (80% des adoptés). Le dispositif du groupe est celui du respect des langues et des histoires (le récit des rêves en particulier a une place très importante) ; il sert d’écho ou de chœur comme dans la tragédie grecque. S’élabore ainsi à chaque consultation un récit unique, mais à plusieurs voix, dont le contenu, pris en note par un cothérapeute, est repris à la séance suivante. Telle par exemple la séance avec Solange, la mère qui ne savait plus chanter de berceuse à son bébé ; le groupe a une importance toute particulière dans ces consultations mère-bébé : associé aux « co-mères » (les cothérapeutes), il porte véritablement les interactions conscientes et inconscientes. Où l’on voit que, pour grandir, un enfant doit se sentir protégé par sa langue maternelle ; encore fallait-il ici que sa mère puisse chantonner dans la langue de sa mère à elle.

Marie Rose Moro ne se pose pas en spécialiste de toutes les cultures et religions. Fidèle à Georges Devereux, sa méthode repose sur l’analyse des positions contre-transférentielles du (des) thérapeute(s), ainsi que sur l’observation participante, neutre, et bienveillante des références culturelles qui semblent parfois échapper au champ de compréhension tant anthropologique que psychanalytique. Le psychiatre Paul-Claude Racamier remarquait lui aussi que « le meilleur de la psychiatrie a toujours résidé dans cette nécessité naturelle de porter aux êtres un regard en plusieurs dimensions et une écoute en plusieurs registres (dont le registre interculturel) ».

Décentrage

Remarquons que Marie Rose Moro a su, avec talent, éviter l’écueil d’une soi-disant empathie transculturelle, quasi magique ou incantatoire. Car les patients africains, serbes, irakiens, vietnamiens, tamouls, comoriens, qui font confiance au système hospitalier français, viennent chercher une médecine scientifique et non une médecine traditionnelle qu’ils pourraient de toute façon trouver chez eux, y compris à Paris où des praticiens de ces autres médecines pullulent. On trouvera de très belles pages - toujours illustrées par des histoires cliniques - sur le principe épistémologique du décentrage. « Se décentrer c’est accepter de ne pas ramener à soi des choses qu’on ne comprend pas d’emblée, et ne pas les considérer comme pathologiques ipso facto ; accepter en somme la notion de codage culturel pour soi et pour l’autre. » Avec d’autres mots, Paul Ricœur (que cite l’auteur) écrivait que le plus court chemin de soi à soi est bien l’autre.

Libération, 25 février 2010