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Les comptines, les enfantines : les effets chez les enfants ?
Résumé

Une contribution de Marie-Claire Bruley et Marie-France Painset - (septembre 2008)

Chapeau

Une contribution de Marie-Claire Bruley et Marie-France Painset, auteurs d’"Au bonheur des comptines", lors du colloque "La musique et le jeune public, entre tradition et création", organisé par les éditions Didier Jeunesse, en partenariat avec France Musique (27 mai 2008).

Contenu

Qu’est-ce que les comptines touchent chez l’enfant ? A quelle exploration amusée du monde et de lui-même l’invitent-elle ?

Marie-Claire Bruley

Dans ce colloque organisé par Didier Jeunesse et entièrement consacré à la musique et au jeune public, il est heureux de voir comme les comptines ont aujourd’hui amplement droit de cité. Elles n’auraient peut-être pas eu ce droit, il y a quelques années où la chanson aurait occupé non seulement le devant de la scène mais probablement la très grande partie des propos. Il faut donc d’entrée de jeu mentionner la façon dont les comptines s’imposent aujourd’hui dans le monde enfantin : elles sont présentes là où sont les enfants, se transmettent, se jouent, se transforment, se déforment, se créent. Elles s’affirment dans la culture enfantine contemporaine et sont aujourd’hui prodigieusement vivantes.
Ce petit genre littéraire a cependant toujours été reconnu comme une vraie petite forme musicale. Mais plus que sa mélodie, ce qui la caractérise à l’origine est surtout son parler rythmé : la comptine, dans son acception la plus stricte, ne s’inscrit pas sur une portée musicale, elle se dit en effet sur deux notes, la troisième note n’apparaissant que pour la retombée de la fin. Aujourd’hui où les genres littéraires se croisent et s’influencent, où leurs frontières sont moins nettes, leurs formes moins typées, où les enfants font leur miel des traditions orales qui nourrissent leur culture, il arrive que la comptine emprunte à la chanson sa mélodie, et la chanson de son côté s’enrichit des rythmes de la comptine.


Ensemble, Marie-France et moi, nous voudrions vous transmettre non pas toutes les découvertes que nous avons faites à travers la rédaction de Au bonheur des comptines mais tout ce en quoi elles ont partie liée avec le plaisir de l’oreille. Et quand on parle des plaisirs de l’oreille, il y a aussitôt nécessité de parler des plaisirs de bouche, de la jubilation prise à l’écoute de sa propre voix et de celle de l’autre, à la beauté des sons, des mots, de la façon dont ils claquent ou se fondent dans la bouche, des rythmes qui s’enfilent et se succèdent. Le langage est un des plus beaux jeux de l’enfance, et de son exploration amusée la comptine est la reine.

Le rythme

A un niveau archaïque, la comptine, c’est du rythme et le rythme c’est la vie. Par son parler scandé ou par son chant toujours marqué, elle apporte une pulsation, un souffle que l’enfant reçoit directement dans son corps. On voit certains bébés, à plat ventre sur le tapis taper des pieds, taper des mains, bouger leur tête ou tout leur corps, réceptifs à la pulsation reçue. Un enfant est animé, au sens littéral du terme, par la comptine qu’on lui dit ou par celle qu’il reprend à son tour, et celle-ci, par son tempo, fait écho aux nombreux rythmes auxquels obéissent ses fonctions vitales et les besoins de son corps.
Je pense à la manière dont il est possible de calmer un bébé par un simple bercement ou de le rejoindre dans ses émotions fortes, sa colère ou ses pleurs, à travers certains rythmes plutôt forts et violents, qui auront le pouvoir de le toucher mieux que les mots. Je pense à la multitude des moments où les jeunes enfants nous montrent qu’ils sont en recherche permanente de rythmes, sur les genoux de leurs parents lorsqu’ils sont en demande d’un jeu de bateau ou de cheval, lorsqu’ils sautent à cloche pied sur les carreaux de la cuisine ou lorsqu’ils s’efforcent de marcher un pied dans le caniveau et l’autre sur le trottoir sans jamais effleurer les rainures, de leur chaussure. Cette recherche de rythme est expression de vie, besoin de sentir son corps habité, animé. Il y a dans le rythme quelque chose d’anti-dépressif.

Parce qu’elle est courte, enlevée, légère, rapide, la comptine annonce clairement son tempo. A peine est-elle commencée qu’elle est déjà finie. Dès ses premiers mots, elle entraîne l’enfant au cœur du récit : nulle attente, nulle flânerie pour dire les choses. Comme tout texte littéraire, son écriture se dit dans un rythme, mais elle a le pouvoir de le faire de façon condensée ; elle concentre beaucoup, en des registres différents et en très peu de temps. Plus que d’autres patrimoines, ou de façon plus ramassée, elle goûte les oppositions de rythme, elle affectionne la syncope, les moments où le récit se fait plus rapide puis plus lent, plus fort puis plus doux. Elle aime les rythmes qui s’emballent et qui vont si vite que personne ne distingue plus la césure des mots et le sens à leur donner, les petits récits qui se disent dans l’ivresse du par cœur et se dévident comme une simple petite mécanique. Il faut songer alors au plaisir intense que l’enfant prend sur le langage, sur la matière première et charnelle du langage, à la créativité pleine et entière qu’il se découvre sur la langue qu’il parle, à la toute puissance de l’enfant dans ces fantaisies qu’il se donne le droit de faire exister.

 A la joie essentielle du rythme s’associe celle du comptage où s’origine d’ailleurs l’étymologie du mot comptine. Compter, c’est énumérer des chiffres les uns après les autres et tout comptage se fait, lui aussi, dans un rythme bien particulier. Personne ici n’a oublié le rythme, ou la chanson devrais-je dire, de la table de multiplication !

Les comptines, comme leur nom l’indique, aiment compter, elles le font chacune à leur façon :

Un deux trois, de bois
Quatre, cinq, six, de buis,
Sept, huit, neuf, de bœuf
Dix, onze, douze, de bouse.
Partons pour Toulouse.


Un petit chien pendu
A la cime d’un clocher
Criait tant qu’il pouvait ;
trente et une, c’est la lune
trente deux, c’est le jeu,
trente trois, c’est le roi,
trente quatre, c’est la chatte,
trente cinq, c’est la s’ringue
trente six, c’est la cerise
trente sept, c’est l’assiette,
trente huit, la pomme cuite
trente neuf, c’est le gros bœuf.

Le petit enfant aime compter, « un crois, sept, neuf, onze… », il apprend à compter tout seul. Compter relève d’un désir profond, et c’est encore tout seul qu’il s’enhardit dans la longue litanie des nombres dont il ne sait pas encore qu’ils n’ont pas de fin. Pour lui, c’est tenter d’aller toujours un peu plus loin comme quand il saute les marches de l’escalier et remporte une victoire en intégrant une de plus à son saut. Enumérer les chiffres dans leur ordre, les savoir par cœur, c’est déjà détenir un pouvoir sur les choses, être en capacité de se donner des repères. Le comptage est très présent dans la vie imaginaire des tout petits, ils montent les marches de l’escalier, souvenez vous, en en comptant les marches silencieusement dans leur tête. Du train ils dénombrent aussi les poteaux télégraphiques comme fait le petit éléphant dans Oncle éléphant.
Le temps est un ressenti d’écoulement et les chiffres qui défilent en sont la métaphore. Ils sont une surface projective des âges de la vie, du temps qui passe, ils marquent le début et la fin, évoquent le fait de naître, de grandir, de vieillir, de mourir. Ils ont une dimension métaphysique à laquelle les plus petits sont déjà sensibles, ils aident à se poser des questions sur le mystère de la vie. Ils sont aussi une image de l’infini, aident à conceptualiser ce que l’imagination a tant de mal à concevoir de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.

Compter, c’est énumérer, dénombrer et les comptines savent le faire sans passer toujours par les chiffres. Ainsi celle-ci partant à la découverte du visage : menton rond, bouche d’argent, nez cancan, joue bouillie, joue rôtie, p’tit luyot, grand luyot, toc toc maillot. Ces comptines énumératives, comme celles se jouant sur les doigts, sont structurantes car elles assurent le jeune enfant de la fiabilité et de la continuité des choses. Comme sur les frises du papier peint, sur celles entourant les illustrations de ses livres d’images, il dénombre, inventorie, recense un élément, puis un autre, puis un autre encore, et dans ce monde qu’il découvre si bien ordonné, vérifie l’identité et la place de chaque chose.
Il puise là l’assurance que comme chaque chose identifiée est bien une, lui aussi est un, singulier, distinct parmi les autres. Dans ce monde où tout bouge, le petit enfant puise dans ces motifs énumératifs une sécurité intérieure dont il a grandement besoin.

Il est instructif d’observer que les très jeunes enfants, dès l’âge de deux ans, affectionnent des activités qui témoignent de la même recherche. Les jeux d’encastrement, d’empilement, disent ce même plaisir d’ordonner, de donner aux jouets leur juste place en fonction de leur taille ou de leur forme. L’enfilage des perles, où chacune vient prendre sa place sur le fil à la suite des autres, parfois dans des rythmes porteurs de vie et de bonheur, offre à nouveau cette assurance tangible de la place unique de chacune dans ce tout qu’est le collier achevé.
J’associe ces jeux d’enfants à une observation quotidienne et régulière que je fais dans mon cabinet de psychothérapeute : je vois, lors de la première séance de thérapie, de très petits- enfants ou des plus grands se diriger, parmi les jeux qui s’offrent à eux, quasi systématiquement vers les poupées russes. Dans ce moment d’inconfort et d’intimidation, de quelle rythmicité ont-ils besoin ? quelle réassurance viennent-ils chercher dans ces poupées encastrées les unes dans les autres ? de la plus grande à la plus petite, quel secret de vie possèdent-elles et que leur révèlent-elles de leur intériorité ?
L’observation qui suit, faite par Marie-France Painset, lors de l’écoute d’une comptine jouant de ces encastrements peut apporter les premiers éléments d’une réponse.
Dans la petite maison verte, il y a… (Lue par Marie-France)

Les enfantines

Après avoir tenté d’approfondir ce que rythmes et sons apportent à la comptine de musicalité et de joie pour l’oreille et la bouche, nous ne voudrions pas oublier d’aborder le monde des enfantines même si ces dimensions sont beaucoup moins présentes : le rythme, en effet, est peu marqué dans les enfantines, de même le jeu jubilatoire sur les sons n’atteint pas les feux d’artifice qu’offre la comptine.
Malgré tout, la voix se fait caresse en même temps que la main effleure le bras de l’enfant, c’est la petite bête qui monte, qui monte, qui monte, la voix se fait rire quand la main de l’adulte le chatouille dans le cou, guili guili guili et que son visage n’est plus, dans ces sonorités en cascade de « i », que sourire offert à l’enfant qui se laisse faire. Ce que l’enfant reçoit là, ce sont de toutes premières expériences poétiques où la sonorité du mot et le sens qui lui est donné correspondent de façon extraordinairement suggestive. De même la voix martèle dans des rythmes saccadés qui font aller l’enfant, assis sur les genoux de l’adulte, du pas au trot, et du trot au galop, la voix aussi apaise et berce dans les jeux de bateau. 

Dans les enfantines, le corps vient massivement prendre le devant de la scène et rythmes et sons, toutes les joies de l’oralité, s’effacent devant les enjeux si grands du corps à corps pour le tout petit dont l’identité corporelle est précisément en train de se construire. L’enfantine se joue toujours sur le corps du petit enfant et instaure, de fait, une relation à deux. Dans un corps à corps, un face à face, un regard à regard, l’enfant se voit alors raconter et jouer un tout petit récit sur son propre corps. Un petit récit jaillit pourrait-on dire du corps même de l’enfant, comme si son corps en était la source, source de mots, source de gestes, source d’étonnement et de rires déclenchés toujours à la fin de la formulette. Il arrive d’ailleurs qu’un enfant, après qu’on ait joué avec lui une enfantine, considère, méditatif sa main, ses doigts ou son corps tout entier d’où ont surgi des petits personnages ou une aventure étonnante, amusante et déjà finie.
L’enfantine met en scène le corps de l’enfant, elle le célèbre pourrait-on dire par les petits effleurements, les caresses, les chatouilles, les tapettes que l’adulte donne à l’enfant ou qu’ils échangent entre eux.
Les enfantines « narcissisent » le petit enfant par l’attention portée sur son propre corps et sur sa petite personne. A y voir de plus près ce langage corporel est un langage de tendresse, et ce qui se dit entre la mère et son bébé se dit dans un langage d’amour, mais aussi un langage érotisé. Le bébé a besoin de la jubilation de sa propre mère le confortant par son regard de la beauté et de la perfection qui sont les siennes. Il y là une assise narcissique incontournable pour le petit enfant en recherche de son identité, un socle où le sentiment de soi se construira.
Les enfantines, depuis toujours inscrites dans une tradition orale, ont au fond toujours autorisé ces échanges si tendres entre le petit enfant et ceux qui en prennent soin quotidiennement. Dans l’intimité de la maison et de la chambre à coucher mais aussi dans la sphère publique, à la crèche ou en salle d’attente de consultation PMI, ces enfantines se sont transmises de génération en génération, autorisant ce langage de l’intimité, ce langage érotisé, attestant par là que le petit enfant en avait besoin pour grandir. Nul tabou n’a jamais fait obstacle à cette transmission comme si la société attestait le caractère nécessaire et incontournable de ce fondement psychique pour l’enfant qui se construit.
Mais cette tradition orale donne en même temps la règle du jeu. Au fil des générations, les mots et les gestes posés sur les mots, se transmettent de façon ritualisée : on joue l’enfantine comme on l’a reçue. Les gestes sont toujours sobres et ne durent pas, accompagnant le rythme du récit, protégeant les jeunes enfants des excès de trop de caresses ou de trop de baisers. Ce qui touche au corps, et plus encore au corps érotisé doit être posé de manière juste, en fonction des besoins affectifs de l’enfant et non de ceux, parfois excessifs de l’adulte.
On peut voir dans cette transmission un effet régulateur qui autorise et en même temps limite les contacts corporels, en vue de l’éveil du petit enfant.

Je voudrais m’attarder simplement sur les enfantines se jouant sur les genoux de l’adulte et offrant à l’enfant des jeux de bateau. Je chercherai avec vous les différents sens que l’enfant peut trouver à ce jeu sur son corps. Ces enfantines, je prends comme exemple Bateau sur l’eau les font balancer régulièrement sur les genoux de l’adulte, dans une position affective forte puisque enfant et adulte se font face et se regardent. Le mouvement régulier du balancement apaise l’enfant devenu petit bateau voguant sur l’eau et lui fait retrouver le mouvement cadencé des origines, celui de la vie intra-utérine. L’enfant dans ce face à face heureux avec l’adulte se réjouit aussi des alternances, de proximité et d’éloignement, suscitées par le jeu. Près, loin, près, loin, l’enfant est invité, par ce jeu de va et vient par rapport au corps de sa mère, à apprivoiser mais de façon ludique la question centrale à cet âge là de la séparation. Près, loin, près, loin, jusqu’au moment où « plouf, dans l’eau » le voilà propulsé très loin en arrière, la tête touchant le sol, pour revenir à son plus grand plaisir, se blottir au plus près dans un câlin réconfortant. Il faut souligner la subtilité de ces petits jeux corporels, si anodins en apparence, qui, très souvent, présentent au petit enfant comme un miroir de sa vie psychique dans lequel il va pouvoir venir et revenir sans cesse.

Plaisir de bouche et puissance poétique des sons et des mots (Marie-France Painset)

Le petit enfant est un véritable explorateur sonore, sa voix est son premier jouet. Un jouet sonore fabuleux puisqu’il peut l’emmener partout. Il se masse, se vibre, de tout ces sons qu’il émet, qu’il reconnaît comme étant les siens et dont il joue. Il explore, écoute avec tout son corps. Petit bruit de bouche, petit son ou grande envolée avec les voyelles, il est à l’écoute de toutes les sensations que cela lui procure. Il cherche. Il apprend à faire résonner les syllabes dans sa bouche, comme en une caisse de résonance, à faire sonner, claquer haut et fort les consonnes contre son palais et l’émail de ses dents.
Il est intéressant de voir comment certaines comptines jouent avec la matière consonnes voyelles en faisant claquer elles aussi certaines consonnes comme des petites percussions, demandant le soutien du souffle et une certaine énergie comme dans

Pomme de reinette et pomme d’api
d’api d’api rouge
Pomme de reinette et pomme d’api
d’api d’api gris

Le petit enfant s’aperçoit vite que les sons font vibrer telle ou telle partie de son corps et pas seulement la cavité buccale. Son et souffle allant de pair, il ne m’est pas rare de voir des enfants de deux, trois ans se mettre la main sur la poitrine surtout sur le ventre lorsqu’ils sont dans cette exploration sonore. La comptine invite l’enfant à retrouver ces plaisirs premiers. La comptine joue avec toutes sortes de sonorités qui se frottent, s’accumulent, s’entrechoquent pour les plaisirs de bouche et d’oreilles.

Tortue tordue dors tu ?
Dors tu tortue tordue ?

La comptine avec ses répétitions de syllabes, ces allitérations, ses assonances nous fait entrer dans ce jeux qui charme tant les petites personnes. Un jeu entre paroles et musiques. Ce qui est étonnant avec la comptine et qui en fait toute sa saveur, sa richesse, c’est qu’elle nous offre à la fois d’être dans la joie du rythme, d’être aussi dans la joie du son. Un plaisir quasi charnel d’être dans la matière sonore, de se régaler des voyelles, des consonnes, un jeu dont l’assemblage est infini.
Je pense tout particulièrement à toutes ces formulettes que l’on appelle vire-langues ou encore vire-oreilles. Ce sont de vrais trésors, les mots dans la bouche se brouillent, s’embrouillent. La langue contre le palais bute et bredouille. Les mots deviennent musique.

Tas de riz tant de rats
Tas de riz tentant
Tant de rats tentés
Tas de riz tentant tentent tant de rats tentés
Tant de rats tentés tâtent tas de riz tentant

Dans cette succession de syllabes mises bout à bout et énoncées avec la plus grande rapidité, la musique des sons procure à l’enfant un plaisir intense. Il y découvre les mots du quotidien dans des sonorités drôles ou inconnues qui suscitent en lui l’amusement, le ravissement : il est là au seuil du mystère. Les mots qu’il entend sont dit dans sa propre langue et c’est comme s’il les entendait dans une langue étrangère.

Pie niche haut
Oie niche bas
Mais où l’hibou niche ?
hibou niche ni haut, ni bas
hibou niche pas

Pour nous adultes qui souhaitons transmettre, dire des comptines, il nous faut sans doute retrouver le chemin de ce plaisir tout enfantin : l’exploration joyeuse de la matière sonore dont se remplissent en partie les mots. Je dis en partie, parce que les mots se remplissent aussi, au fur et à mesure que l’on grandit, de couleurs, de saveurs, d’odeurs, d’images. Tous les sens sont en alerte. C’est dire la puissance de rêverie que peut offrir la comptine, avec quelques vers, c’est tout un univers qui se déroule et nous emmènent. Je pense alors à cette comptine de « Roudoudou » et à l’exploration joyeuse qu’en avait fait ce petit garçon.

Roudoudou n’a pas de femme
Il en fait une avec sa canne
Il l’habille en feuilles de chou
Voilà la femme à Roudoudou

Une vraie fête pour ce petit garçon de trois ans qui écoute cette comptine, s’en amuse, la réclame. Est ce pour la drôlerie de la situation, une canne transformée en femme, pour cette curieuse image qui jaillit, une canne habillée en feuilles de chou, où encore pour tout autre chose ? Cela restera secret.
Le petit garçon s’empare de la comptine à son tour et la dit à voix haute, lentement, détache chaque mot faisant sonner le « r » de « rou », les « d » de « doudou », éclate de rire à « feuilles de chou », se calme, redevient sérieux lorsqu’il dit « voilà la femme dont il fait résonner longuement le « f », fait une bouche exagérément toute ronde pour dire « roudoudou » et rit à nouveau… Un vrai bonheur. Il est tout entier dans la découverte des mots et des sons qui sonnent drôles et qui chatouillent. Il la reprend plusieurs fois de suite. les mots roulent dans sa bouche. Il semble manger les sons puis, après les avoir prononcés, marque un temps d’arrêt comme pour écouter le bruit qu’ils font au dehors de son corps. Surprise, étonnement, rire.
C’est le rire qui l’emporte. « Feuille de chou » ou plutôt « feuildechou » déclenche une grand joie. Comme avec « la petite bête qui monte, qui monte et qui fait guili guili », il rit avant même d’en avoir prononcé les paroles.
La comptine est une invitation à goûter les mots, à jouer avec notre langue, à faire du langage une fête. La comptine est liée à la joie du rythme, du son, à la joie de l’oralité. De par sa simplicité, sa forme, sa brièveté, la comptine a aussi un grand pouvoir d’évocation. Nous en avons eu un aperçu avec « Roudoudou n’a pas de femme ». Les images qui en jaillissent sont immédiates, claires, fortes et réjouissent les tout-petits. « Un petit cochon pendu au plafond », « Une souris verte qui courait dans l’herbe », « Sur le plancher, une araignée se tricotait des bottes »… La comptine, c’est comme un petit tableau dans lequel on saute à pied joint pour en ressortir aussitôt… Inattendue, farfelue, fantaisiste, elle frôle le non-sens et la poésie dans ce qu’elle a de plus libre.
Beaucoup de poètes se sont intéressés à ces petites formes, ces poésies populaires, ont été séduit et s’en sont largement inspirés chacun à leur façon comme André Breton, Paul Eluard, Max Jacob, Claude Roy, Robert Desnos. Pas seulement des poètes du mouvement surréaliste mais aussi des poètes comme Victor Hugo avec ces quelques vers écrit pour ses petits enfants

Mirlabibi surlabobo
Mirliton, ribon ribette
Surlabibi mirlabobo
Mirliton ribon rib

Je pense particulièrement à Robert Desnos dont je redécouvre l’œuvre aujourd’hui et bien sûr son recueil « Chantefables chantefleurs ». Je pense à tous ces vers écrits avec une grande liberté, un plaisir inouï à être tout à la fois dans le plaisir du rythme, du son, de ces images inattendues complètement fantaisistes.

Le bégogo, le bégonia
Va au papa
Va au palais,
Boit du tafa, boit du tafia,
Prend le baba, prend le balai
Aimable bégonia,
Délicieux ratafia
Semons le bégonia

Dans « le bégonia», Robert Desnos s’amuse à la répétition des syllabes comme un petit enfant qui s’essaye à dire, découvre les jeux des assemblages et voit naître le mot. Ainsi la comptine de « Pimpanicaille » où les enfants s’amusent à dire tous les sons et toutes les syllabes « pin-pa-ni-caille » pour arriver enfin au mot éclatant de Pimpanicaille

Pimpanicaille
Le roi des papillons
En se faisant la barbe
S’est coupé le menton
Un deux trois de bois
Quatre cinq six de buis
Sept huit neuf de bœuf
Dix onze douze va t’en à Toulouse

La comptine est une porte ouverte vers la poésie. Ainsi ce dernier poème de Robert Desnos que je dis ou chante aux tout-petits, pure joie de l’oralité.

L’oiseau du colorado
Mange du miel et des gâteaux
Du chocolat des mandarines
Des dragées des nougatines
Des framboises des roudoudous
De la glace et du caramel mou
L’oiseau du colorado
Boit du champagne et du sirop
Suc de fraise et lait d’autruche
Jus d’ananas glacé en cruche
Sang de pêche et de navet
Whisky menthe et café
L’oiseau du colorado
Dans un grand lit fait un petit dodo
Puis il s’envole dans les nuages
Pour regarder les images
Et jouer un bon moment
Avec la pluie et le beau temps
Des jeux chantés

L’enfant a beau grandir, il ne s’éloigne pas pour autant du bonheur de dire, de scander, de jouer avec tout son corps. Il organise ses jeux vocaux et jeux très physique de préférence loin du monde des adultes. Ecouter, voir des enfants, jouer dans une cour de récréation, un centre de loisirs, est fascinant. Être invitée à y participer, un privilège. Ce qu’on y entend, ce que l’on y voit est assez vertigineux. Deux petites filles de huit, neuf ans entament un tape-mains dont les sonorités sont éclatantes.

Caramella
Caramella
Caramella
Bousakella Yasmine
Caramella oh yes

Elles enchainent avec un autre tape-mains :

Dam dam dé dé
Si si olé olé
Mini mini oua ka
Mini mini olé olé
Coco ba coco ba
kes

Elles finissent avec :

Si tu perds t’auras un gage

Simple dans la formulette, en réalité le jeu se termine dans un incroyable rythme où les mains se croisent et se décroisent. Nous les pensions disparues toutes ces formulettes
Amstramgram pic et pik et colégram
La samaritaine taine taine
A la salade mon père et malade
Et pourtant aujourd’hui encore, les cours de récréation bruissent de ces comptines que les enfants déforment et transforment au grès de leurs jeux. Le plaisir et la nécessité de plouffer, trouer, désigner celui qui s’y collera est toujours le même. On entend toujours le fameux « petit cochon pendu au plafond » enrichi ça et là suivant les cours de récréation d’un vers supplémentaire plus ou moins loufoque « Combien en voulez-vous Madame Sardine ? ». Les comptines ne sont jamais figées, la tradition est bien là, vivante donc en mouvement. Libre d’user des mots, des formulettes comme bon leur semble, les enfants dans leurs jeux se montrent très inventifs, audacieux et donnent libre cours à leurs fantaisies selon évidemment le besoin de la règle et de la nécessité du rythme. Tout en jouant des pieds, des mains, du corps tout entier, les enfants attendent le coup de cymbale de la rime sur lequel il cale le tempo du jeu comme dans cette comptine qui accompagne toujours les jeux de cordes.

A la salade
Mon père est malade
Au pissenlit
Mon père est guéri
Huile vinaigre
Huile vinaigre

Ils aiment les alternances de rythmes doux et rapides, en apprécient la césure toujours brutale et qui surprend. Ainsi ce jeu de corde « Un pigeon voyageur, deux pigeons voyageurs, trois pigeons voyageurs… douze pigeons voyageurs » ou l’on tourne la corde de plus en plus vite et on s’arrête simplement à « et voilà » dit dans un tempo plus lent. Les enfants se réjouissent de l’enfilage un peu fou des mots aimés pour leurs sonorités, leur fluidité, leur écoulement et se laissent entraînés un peu grisés par ce flux qui les emportent jusqu’au bout de la comptine. Comme ce tape-mains

Donna chinia nia
χa fait comme ça, chinia nia
Et en douceur, chinia nia
Mine et mine et chinia nia
Donna bralélé
χa fait comme ça, bralélé
Et en douceur, bralélé
Mine et mine et bralélé
Donna clip’s
χa fait comme ça, clip’s
Et en douceur, clip’s
Mine et mine et clip’s
Donna discotek
χa fait comme ça, discotek
Et en douceur, discotek
Mine et mine et discotek

Ces plaisirs très physiques où se mêlent la dépense corporelle, la précision du mouvement, l’excitation du à la vitesse, appellent à inventer de nouvelles paroles qui vont s’accorder,
s’ajuster toujours avec plus de justesse aux impératifs du jeu. Je finirai avec ces comptines jouées par deux fillettes, reine du tapemains qui nous laissent entrevoir leur créativité et ce qu’elles disent du monde.

A méli méli méli mélo

Partons pour Chicago go go
Ce sera rigolo lo lo
D’aller voir les p’tites tigresses tigresses tigresses
Jouer avec nos tresses
Patati patata, c’est la fête à mon papa
Le lendemain matin
Je me sui réveillé aaaaah
A cause d’un p’tit bébé ouin ouin
Qui voulait pas manger beurk beurk
Sa soupe aux cornichons nichons nichons
Ma mère est boulangère miam miam
mon père est policier circulez circulez
donne ta carte d’identité
Ma sœur est une indienne whouu whouu
Mon frère est un cowboy crik crik pan pan ff ff crik crik pan pan
et moi je suis comme ça
Bigoudi bigouda c’est la fête à mon papa
Ma grand-mère fait des bébés
Faut savoir l’harmonica
A B C ou D C D
Ma grand-mère
Fait Yes

Marie-Claire Bruley et Marie-France Painset, auteurs d’ Au bonheur des comptines, Didier, 2007