Deux journalistes de renom au Collège !

presse-cdi

Le lundi 8 avril 2019, Fabrice Lhomme et Gérard Davet, célèbres journalistes d'investigation au Monde, ont accepté de rencontrer les élèves de 3B et 3D au CDI, au cours de 2 heures d'échanges très riches : parcours professionnels, dangers, contraintes et satisfactions du métier, polémiques, anecdotes... un panel de sujets ont été abordés sans fard, et les élèves ont reçu les réponses à toutes leurs questions.

Après un Baccalauréat et des études de journalisme, tous deux ont débuté au journal Le Parisien, où leur mission consistait à traiter des affaires d’un département francilien.

Gérard Davet se spécialise dans les affaires de police et de justice au niveau local (Val-de-Marne), puis national, avant d'intégrer le service politique, et de couvrir les guerres au Kosovo, Serbie, Afghanistan... Il finit par rentrer en France, car ainsi qu'il le dit lui-même « Aucun article ne vaut de se faire tuer ». Il entre au Monde, pour lequel il mène des enquêtes, d'abord dans le domaine sportif, puis, en collaboration avec Fabrice Lhomme, s'intéresse à des affaires plus graves qui posent problème à la démocratie.

Fabrice Lhomme, passionné par l'actualité et le football, postule à plusieurs reprises pour intégrer un journal, avant d'entrer au Parisien. Intégrer une rédaction s'avère être le plus dur ; une fois les preuves faites, il n'est pas rare d'être sollicité par les rédactions d'autres journaux ! Mais aujourd'hui, il est important, pour espérer percer, d'effectuer des études de journalisme dans des écoles renommées et d'obtenir les diplômes qu'elles délivrent. Fabrice Lhomme a écrit des articles concernant les Hauts-de-Seine, puis intégré le service actualité nationale ; il se découvre un intérêt particulier pour l’investigation, motivé par la volonté de dénoncer « les magouilles ». Il acquiert une certaine notoriété qui lui vaut d’être démarché par divers journaux ; il travaille un temps pour Mediapart, à l’invitation d’Edwy Plenel. Mediapart, l’un des rares sites d’actualité « tout en ligne », connait des difficultés pour percer : l’affaire Bettencourt sauve le site. Fabrice Lhomme quitte Mediapart, car il ne partage plus sa ligne éditoriale, qu’il juge politiquement trop engagée.

Gérard Davet et Fabrice Lhomme ont à cœur lors de leurs investigations de respecter une déontologie stricte : respect de la vérité, n’écrire que sur des faits prouvés et véridiques reposant sur au minimum 2 sources, et sur des témoins qu’il faut parfois pourchasser pour en obtenir le témoignage ; ce faisant, ils ont parfaitement conscience que leurs écrits ont des conséquences, qu’ils disent assumer pleinement.

Gérard Davet estime avoir « fait bouger les choses » et avoir été utile, en écrivant sur les atrocités commises lors de la guerre du Kossovo, ou de manière plus anecdotique en dénonçant certaine affaire sordide survenue au sein de l’équipe de France de football… Les responsabilités pesant sur les épaules des journalistes sont particulièrement pesantes, mais elles font tout le sel de ce métier.

Tout article fait l’objet de 5 à 6 relectures par des personnes différentes (secrétaire de rédaction, correcteur, chef d’édition, rédacteur en chef, et, pour les articles les plus importants le directeur de la rédaction, voire le directeur du journal), ce qui minimise les possibilités d’erreur. Mais le journaliste auteur de l’article en assume la responsabilité à 100% ; son travail a des conséquences sur sa vie personnelle : il doit des comptes. Il est arrivé à Gérard Davet et Fabrice Lhomme d’être victimes de cambriolages, de mises sur écoute, voire de menaces à leur vie ou à celle de leurs proches ; ainsi ont-ils bénéficié d’une protection policière pendant 2 ans.

Ils ont souvent fait l’objet de dépôts de plaintes, et sur une centaine de poursuites judiciaires, seulement de 3 ou 4 condamnations. Les amendes sont versées par le journal.

La condamnation est la conséquence d’un travail qui ne s’est pas avéré parfait sous tous ses aspects. C’est le pendant indissociable au droit que possèdent les journalistes d'investigation d’accéder à des documents interdits.

Leur travail est fonction aussi des choix d’une rédaction : ils ne cachent pas que, pendant quelque temps, Le Monde a proscrit les investigations ; leur duo s’est reformé en 2011, et les enquêtes qu’ils avaient pris le temps et la liberté de mener hors du journal ont pris la forme de livres.

Si GIMG 20190408 102444-bisérard Davet et Fabrice Lhomme rencontrent volontiers les collégiens et les lycéens, c’est qu’il est important aujourd’hui d’apprendre aux jeunes à trier et hiérarchiser les informations auxquelles ils sont soumis en continu. La plupart des élèves avouent s’informer essentiellement sur support numérique, un peu moins par la télévision, et quasiment pas du tout sur la presse papier. Ils sont confrontés à la mésinformation véhiculée en particulier par les agrégateurs de presse, et ne possèdent pas le réflexe de consulter les sites de la presse professionnelle.

A leur âge, Gérard Davet et Fabrice Lhomme devaient aller chercher cette information ; l’acte de s’informer relevait d’une posture volontaire. Il était possible de vivre dans l’ignorance des faits d’actualité : aujourd’hui, cela est devenu impossible ; l’information est imposée, nous submerge ; personne ne peut affirmer que tel ou tel fait est véridique à la simple lecture de son annonce : « Je l’ai lu sur internet » est une assertion vide de sens. Il est primordial de rester sur ses gardes, de rechercher les sources (d’où vient cette information, qui m’informe…), de vérifier que l’information est relayée par plusieurs médias notoirement fiables : ces actions relèvent d’un travail citoyen. A contrario, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse de la confiance aveugle qu’est le complotisme, qui relève lui de la manipulation intellectuelle opérée et relayée par des manipulateurs souvent très habiles et malveillants.

Une info non vérifiée n’existe pas. La vérification de l’info est la base du journalisme ; il ne faut accorder sa confiance qu’aux personnes qui ont déjà prouvé leur fiabilité. Les réseaux sociaux doivent susciter la plus grande méfiance, car les faits y sont rapportés dans l’instant par tout un chacun ; un jeune internaute avait ainsi annoncé sur Twitter qu’Emmanuel Macron avait été attaqué pendant son voyage en Afrique : l’information émanait pourtant d’une personne de bonne foi, mais qui n’avait pas pris la peine de remonter aux sources…

Les élèves ont posé des questions très pertinentes aux journalistes.

  • Comment voient-ils l’évolution de l’information dans le futur ?

Gérard Davet et Fabrice Lhomme refusent de livrer un pronostic ; ils ne peuvent qu’avancer des suppositions, fidèles toujours à leur devise « vérifier ». Tout va si vite aujourd’hui : comment savoir ? Ce qui est certain, c’est qu’il est indispensable d’éduquer à l’information ; l’enseignement de l’information devrait à leur avis être une matière à part entière.IMG 20190408 102427-bis

  • Combien gagne un journaliste ?

Ce n’est pas un métier où l’on gagne beaucoup d’argent ! Un débutant perçoit environ 1600 € nets, un journaliste de presse écrite en fin de carrière environ 4000 € nets. Beaucoup plus rémunérateur est le salaire d’un présentateur de télévision !

  • Que pensez-vous des chaînes d’info en continu ?

L’avis est partagé : il est curieux de noter que la plupart des gens en disent du mal, mais qu’ils les consultent ! Néanmoins, et contrairement à une idée répandue, il s’agit de chaînes sérieuses (BFM, CNews, LCI pour citer les plus connues), où les journalistes font leur travail correctement ; mais en revanche, la répétition des mêmes informations en permanence leur donne une importance démesurée, elles acquièrent toutes la même « popularité », au détriment de la hiérarchisation. La meilleure façon de s’informer est la lecture des journaux écrits, dont l’espace est fini, limité, ce qui les oblige à privilégier les informations essentielles.

  • Quel avenir pour la presse papier ?

D’ici 30 à 40 ans, la presse écrite devrait disparaître et les kiosques avec elle. Mais le plus important demeurera toujours la déontologie, le respect des règles. Gérard Davet lui-même ne lit plus la presse que sur tablette !

  • L’opinion publique influe-t-elle sur la façon de transmettre l’information ?

Ce ne devrait normalement pas être le cas, mais inconsciemment ou pas, cela arrive. Prenons l’exemple des Gilets jaunes… La presse, en tant que produit commercial, doit épouser, jusqu’à un certain point, l’attente des gens pour se vendre. Les journalistes doivent cependant veiller à ne pas céder aux modes, à se montrer assez forts pour refuser de publier des informations sans intérêt, ou à le faire très brièvement.

Cela dit, la presse est riche de publications variées qui s’adressent à des publics et répondent à des centres d’intérêt tout aussi divers.

  • Leur est-il arrivé déjà de publier des fake news ?

Non, mais ils ont parfois été confrontés à des gens qui leur mentaient. Ils relatent ainsi la façon insuffisante dont ils avaient couvert l’incendie d’une maison habitée par des gens « de couleur » dans un village du centre de la France où tous les autres habitants étaient « blancs », n’accordant leur interview qu’aux victimes ; des propos racistes couvraient les murs calcinés. L’enquête policière révéla que les habitants de la maison avaient eux-mêmes mis le feu pour toucher l’argent de l’assurance…

A l’origine d’une fake new (infox), il y a souvent un fonds de vrai sur lequel « l’information » a été construite de toutes pièces.

  • Ont-ils hésité parfois à publier un article qui ferait du mal à quelqu’un ?

Non : une seule règle prévaut, donner l’information, mais accorder aussi la parole aux personnes concernées, leur permettre de porter la contradiction.

  • Ont-ils eu des conflits avec d’autres journalistes ?

La concurrence économique entre les journaux est importante et rend l’ambiance parfois pénible dans les rédactions. Médiatisés à un moment, ils ont été en butte à la jalousie de certains de leurs confrères, qui ont porté un nouveau regard et écrit des articles critiques sur eux. La corporation des journalistes n’est pas toujours bienveillante !

  • Ont-ils été censurés ?

On mesure la vitalité d’une démocratie au niveau de liberté accordée à la presse ; par exemple, en Turquie, il est difficile d’exercer le métier de journaliste, dans d’autres pays les journalistes sont tués ; en Algérie dernièrement, les journalistes de la télévision algérienne n’ont pas eu le droit de couvrir les manifestations. En France il n’y a pas de censure ; beaucoup prétendent que la presse appartenant à des hommes d’affaires influents se voit dicter ce qu’il faut ou ne faut pas écrire : à une ou deux exceptions près, cela est faux.

En revanche, les journalistes hésitent parfois à publier des informations qui pourraient leur valoir des inimitiés : l’autocensure est en France bien plus répandue que la censure. Il faut avoir conscience qu’une information ne peut de toute façon pas plaire à tout le monde.

  • Leurs articles sont-ils traduits et publiés dans d’autres pays ?

Oui, lorsqu’il s’agit d’articles qui ont une portée internationale, ou parfois dans des pays qui s’intéressent particulièrement à ce qui se passe en France ; cependant cela relève de l’exception.

Ils recommandent la lecture de Courrier International, journal appartenant au groupe Le Monde, qui donne à lire chaque semaine une sélection d’articles parus dans la presse du monde entier.

A l’étranger, ils enquêtent un peu à la manière des espions, il leur faut trouver des gens et les convaincre de parler ; ils sont couverts par le journal, mais ils peuvent être surveillés et doivent prendre des précautions qui n’ont pas lieu d’être en France. De même, ils s’attachent à ne pas exposer leurs interlocuteurs, qui prennent des risques en leur parlant. Ils recourent à un « fixeur », personne qui connaît très bien le pays, qui traduit… Cette personne est payée très cher d’après les critères de son pays, car elle prend des risques considérables.

Ce type de soucis ne se rencontre pas dans les autres pays démocratiques, où le problème essentiel est la concurrence de la presse nationale.

  • Leur arrive-t-il d’avoir une information avant la police ?

Cela peut arriver, mais rarement, par exemple quand un témoin craint moins de se confier à un journaliste qu’à un policier.

  • Les journalistes reçoivent-ils davantage l’information qu’ils ne la recherchent ?

L’information qui parvient aux journalistes est le plus souvent pourrie ; parfois ils reçoivent une pépite, mais c’est rare. Le plus souvent ce sont eux qui effectuent les démarches de recherche et qui obtiennent l’information.