La philosophie

08 déc. 17

La philosophie en hypokhâgne au lycée Lamartine

 

La philosophie en hypokhâgne est à la fois un prolongement de la terminale et un passage vers la khâgne, c’est-à-dire vers de nouvelles exigences. Après la découverte (qu’on espère agréable et formatrice !) de la philosophie, il s’agit de parfaire ses connaissances et ses savoir-faire. Cela demande, progressivement, de maitriser de nouvelles compétences et de se doter d’une culture philosophique plus riche.

 Les épreuves

Du côté des épreuves, l’hypokhâgne est une année de transition. La dissertation reste, avec l’explication de texte, l’exercice dominant. Les sujets « type bac », avec des questions relativement directes, constituent toujours une base de travail. Mais il faut aussi se préparer à un nouveau panel de sujets, qui comprend des sujets notions, avec un terme (L’implicite, L’ambition, La démesure, etc.) ou plusieurs (Expliquer et comprendre, Ordre et progrès, etc.), des expressions ou des phrases nominales (L’ordre des choses, Le progrès de sciences, etc.), et, pour ainsi dire, tout type de supports. Surtout, les exigences évoluent. Il ne s’agit plus seulement de faire montre de sérieux et d’une certaine habileté. Il faut dorénavant approfondir les problèmes, savoir présenter des débats précis, produire et varier les définitions, restituer des doctrines philosophiques en montrant leur intérêt pour traiter tel problème, etc.

En pratique, après quelques introductions destinées à « lancer » le travail (et à vérifier la bonne lecture des œuvres imposées !), les élèves du lycée Lamartine sont amenés à composer des dissertations de 4h, puis de 5h et, enfin, de 6h – norme du concours. Ces épreuves sont toujours préparées par des conseils de méthode et un exercice en classe, mais les élèves doivent faire preuve d’autonomie et de maturité dans l’exercice de leur jugement. Aucune « recette » n’est donc possible : il faut comprendre les exigences, de les approprier et s’entrainer en cherchant toujours à montrer son intelligence – intelligence qui commence toujours par traiter précisément le sujet comme, à la suite des rapports, je le rappelle toujours !

Cette année, après des cours sur l’esprit critique et la science (voir le plan ci-dessous), le premier devoir sur table (4 heures) portait sur le sujet suivant : « Peut-on critiquer la science ? ».

 

Les cours et le « programme »

Concernant les cours, la base reste une notion centrale ou, pour reprendre l’expression du programme officiel, un « domaine ». Au nombre de six, ces domaines balisent peu ou prou l’ensemble de la philosophie : « la métaphysique ; la politique, le droit ; la science ; la morale ; les sciences humaines : homme, langage, société ; l’art, la technique ». C’est donc un vase champ qui attend les hypokhâgneux ! Mais comme en terminale, ces domaines ne constituent pas des entrées techniques sur lesquelles il faudrait maitriser des savoirs bien définis, mais plutôt des ensembles ouverts de questions et de débats. Savoir des choses, certes, mais d’une manière intelligente et réfléchie. On trouvera ci-dessous deux exemples de plan de cours, avec leurs textes d'accompagnement.

En philosophie, le travail personnel de l’hypoghâgneux consiste essentiellement à s’approprier son cours et à lire. Mon conseil est toujours le suivant : bien lire, quitte à lire moins. Tous les rapports de jury le soulignent : la culture philosophique attendue des candidats n’est pas censée être érudite et universelle, mais elle doit être précise. Il s’agit de savoir réfléchir avec un auteur et d’en montrer l’intérêt pour un sujet donné, non d’en restituer servilement la doctrine. On attend donc, dès l’année d’hypokhâgne, un travail de lecture régulier et patient, permettant à chacun, selon les perspectives ouvertes par le cours et ses goûts propres, de se construire une culture personnelle.

A titre, d’exemple, pour l’année 2017-2018, les nouveaux élèves du lycée Lamartine devaient lire pendant l’été deux œuvres complètes : la Lettre sur les aveugles de Diderot et le Ménon de Platon. Deux œuvres seulement, mais deux œuvres importantes que, dès les premiers cours, on devait avoir en tête, comme un horizon de problèmes, de thèses et d’arguments nourrissant la réflexion. Ces œuvres formaient aussi le support privilégié des premiers devoirs sur table… On trouvera dans la bibliographie donnée aux nouveaux élèves en juin d'autres indications de lecture.

 

Les Lumières

Le choix de ces œuvres (du moins de l’une d’entre elle !), outre leur intérêt intrinsèque, tenait compte d’un accent plus prononcé, cette année, sur le XVIIIe siècle. En effet, le « marrainage » de l’éminente historienne du XVIIIe siècle Arlette Farge, prolongeant une journée d’intégration axée sur le Paris du XVIIIe siècle, invitait à développer une réflexion sur les Lumières, en particulier françaises. D’où aussi un premier chapitre portant sur l’esprit critique au XVIIIe siècle, dont on trouvera le plan ci-dessous. Le cours fut l'occasion de prolonger sous un autre jour certaines attitudes et pratiques  normalement vues en terminale, notamment l'examen critique des savoirs et des opinions. Mais il nous permit aussi de mettre en œuvre une approche à laquelle les nouveaux hypokhâgneux ne sont en général pas encore préparés, la recherche patiente, à travers des textes divers, des sens d'un vocable comme "l'esprit philosophique". Car cette manière qu'ont les penseurs des Lumières de synthétiser  et de valoriser leur démarche réflexive cache un ensemble complexe de procédés et d'enjeux, qu'il faut savoir distinguer et articuler finement. C'est à cette condition qu'on a pu voir l'intérêt d'un effort critique pluriel qui ne peut se résumer à des slogans ou à des mots d'ordre simplistes.   

Nous retrouverons le XVIIIe siècle lors d'un dernier cours sur les « Salons » de Diderot, ces beaux commentaires, mi esthétiques, mi philosophiques, que l’homme de lettres fut amené à produire, à la demande de son ami Grimm, sur un grand nombre d’œuvres d’art classiques. Une visite au Louvre, sur les traces de Diderot et des peintres qu’il affectionnait, est prévue pour la fin d’année. 

 

L’oral et les colles

L’hypokhâgne est aussi une année où les élèves développent leurs aptitudes à l’oral. Contrairement au baccalauréat, qui reste un diplôme essentiellement fondé sur des notes écrites, les concours de la BEL (Banque d’Epreuves Littéraires) accordent (comme les autres concours) une large place à l’oral. On est admissible avec l’écrit, on est admis avec l’oral. Les « colles » (ou « khôlles ») forment une partie important de la préparation sur ce plan. Au lycée Lamartine, en philosophie, ces colles suivent une démarche progressive comme pour le reste de la formation. On commence ainsi par une première série de colles sur des sujets questions, préparés à la maison et directement liés au cours (premier trimestre), pour aller vers des colles portant sur d’autres types de sujets (deuxième trimestre), puis des colles préparées en temps limité et portant sur tous les objets de la philosophie (troisième trimestre). Voici quelques exemples de sujets donnés au début de l’année 2017-2018 :

 Peut-on douter de tout ?

Y a-t-il de l’inconnaissable ?

La raison est-elle universelle ?

Peut-on être certain d’éviter l’erreur ?

Faut-il chercher à tout démontrer ?

Faut-il toujours être méthodique ?

Peut-on enseigner la reconnaissance de la vérité ?

Y a-t-il une nature humaine ?

La raison est-elle le propre de l’homme ?

Les animaux pensent-ils ?

L’évidence est-elle un critère de vérité ?

La raison est-elle indépendante du corps ?

Les sens jugent-ils ?

L’expérience peut-elle être démonstrative ?

La nature se réduit-elle à un ensemble de mécanismes ?

La science a-t-elle toujours raison ?

Qu’est-ce qu’une connaissance claire ?

Pouvons-nous comprendre la nature ?

Qu’est-ce qu’une bonne explication ?

Qu’enseigne l’expérience ?

Y a-t-il un progrès de l’esprit humain ?

La science est-elle le modèle de toute connaissance?

Y a-t-il des vérités hors de la science ?

La science vaut-elle seulement par ses conséquences techniques?

L'objectivité est-elle un idéal atteignable?

 
 

Exemples de cours

On trouvera ci-dessous le plan et les textes d’accompagnement des deux premiers cours de l’année 2017-2018. Concernant le cours sur la science, que les futurs hypokhâgneux venant de la série L ne s’inquiètent pas ! La science fait partie des objets classiques de la philosophie et il faut, comme pour le droit, la politique ou la morale, se donner des objets précis pour savoir de quoi on parle. Mais on n’attend pas des élèves qu’ils maitrisent dans le détail les équations de Galilée – on ne s’en offusquerait pas non plus !

 

Les Lumières et la pensée critique

 Introduction

1. L’« esprit philosophique »

i) Le « Discours préliminaire » de l’Encyclopédie

« Enfin réduisant l'usage des mots en préceptes, on a formé la Grammaire, que l'on peut regarder comme une des branches de la Logique. Eclairée par une Métaphysique fine & déliée, elle démêle les nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différens, donne des regles pour faire de ces signes l'usage le plus avantageux, découvre souvent par cet esprit philosophique qui remonte à la source de tout, les raisons du choix bisarre en apparence, qui fait préférer un signe à un autre, & ne laisse enfin à ce caprice national qu'on appelle usage, que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter. »

d’Alembert, « Discours préliminaire » de l’Encyclopédie, t. I, 1751, p. x

« Non seulement ils [les ouvrages de Newton] étoient inconnus en France, mais la Philosophie scholastique y dominoit encore, lorsque Newton avoit déjà renversé la Physique Cartésienne, & les tourbillons étoient détruits avant que nous songeassions à les adopter. Nous avons été aussi long - tems à les soûtenir qu'à les recevoir. Il ne faut qu'ouvrir nos Livres, pour voir avec surprise qu'il n'y a pas encore vingt ans qu'on a commencé en France à renoncer au Cartésianisme. Le premier qui ait osé parmi nous se déclarer ouvertement Newtonien, est l'auteur du Discours sur la figure des Astres, qui joint à des connoissances géométriques très-étendues, cet esprit philosophique avec lequel elles ne se trouvent pas toûjours, & ce talent d'écrire auquel on ne croira plus qu'elles nuisent, quand on aura lû ses Ouvrages. M. de Maupertuis a crû qu'on pouvoit être bon citoyen, sans adopter aveuglément la Physique de son pays ; & pour attaquer cette Physique, il a eu besoin d'un courage dont on doit lui savoir gré. »

d’Alembert, « Discours préliminaire » de l’Encyclopédie, t. I, p. xxix

« On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique, si à la mode aujourd'hui, qui veut tout voir & ne rien supposer, s'est répandu jusques dans les Belles-Lettres; on prétend même qu'il est nuisible à leurs progrès, & il est difficile de se le dissimuler. Notre siecle porté à la combinaison & à l'analyse, semble vouloir introduire les discussions froides & didactiques dans les choses de sentiment. Ce n'est pas que les passions & le goût n'ayent une Logique qui leur appartient : mais cette Logique a des principes tout différens de ceux de la Logique ordinaire : ce sont ces principes qu'il faut démêler en nous, & c'est, il faut l'avoüer, dequoi une Philosophie commune est peu capable. Livrée toute entiere à l'examen des perceptions tranquilles de l'ame, il lui est bien plus facile d'en démêler les nuances que celles de nos passions, ou en général des sentimens vifs qui nous affectent ; & comment cette espece de sentimens ne seroit-elle pas difficile à analyser avec justesse ? Si d'un côté, il faut se livrer à eux pour les connoître, de l'autre, le tems où l'ame en est affectée est celui où elle peut les étudier le moins. Il faut pourtant convenir que cet esprit de discussion a contribué à affranchir notre littérature de l'admiration aveugle des Anciens ; il nous a appris à n'estimer en eux que les beautés que nous serions contraints d'admirer dans les Modernes. »

d’Alembert, « Discours préliminaire » de l’Encyclopédie, t. I, p. xxxi

ii) Voltaire

« Autrefois dans le seizieme siecle, & bien avant dans le dix-septieme, les littérateurs s'occupoient beaucoup de la critique grammaticale des auteurs grecs & latins; & c'est à leurs travaux que nous devons les dictionnaires, les éditions correctes, les commentaires des chefs-d'oeuvres de l'antiquité; aujourd'hui cette critique est moins nécessaire, & l'esprit philosophique lui a succédé. C'est cet esprit philosophique qui semble constituer le caractere de gens de lettres ; & quand il se joint au bon goût, il forme un littérateur accompli.

C'est un des grands avantages de notre siecle, que ce nombre d'hommes instruits qui passent des épines des Mathématiques aux fleurs de la Poésie, & qui jugent egalement bien d'un livre de Métaphysique & d'une piece de théatre : l'esprit du siecle les a rendus pour la plûpart aussi propres pour le monde que pour le cabinet; & c'est en quoi ils sont fort supérieurs à ceux des siecles précédens. Ils furent écartes de la société jusqu'au tems de Balzac & de Voiture ; ils en ont fait depuis une partie devenue nécessaire. Cette raison approfondie & épurée que plusieurs ont répandue dans leurs écrits & dans leurs conversations, a contribué beaucoup à instruire & à polir la nation : leur critique ne s'est plus consumée sur des mots grecs & latins ; mais appuyée d'une saine philosophie, elle a détruit tous les préjugés dont la société étoit infectée ; prédictions des astrologues, divinations des magiciens, sortiléges de toute espece, faux prodiges, faux merveilleux, usages superstitieux ; elle a relegué dans les écoles mille disputes puériles qui étoient autrefois dangereuses & qu'ils ont rendues méprisables : par-là ils ont en effet servi l'état. On est quelquefois étonné que ce qui boulversoit autrefois le monde, ne le trouble plus aujourd'hui; c'est aux véritables gens de lettres qu'on en est redevable.

Ils ont d'ordinaire plus d'indépendance dans l'esprit que les autres hommes ; & ceux qui sont nés sans fortune trouvent aisément dans les fondations de Louis XIV. de quoi affermir en eux cette indépendance: on ne voit point, comme autrefois, de ces épîtres dédicatoires que l'intérêt & la bassesse offroient à la vanité. Voyez Epitre.

Un homme de lettres n'est pas ce qu'on appelle un bel esprit : le bel esprit seul suppose moins de culture, moins d'étude, & n'exige nulle philosophie ; il consiste principalement dans l'imagination brillante, dans les agrémens de la conversation, aidés d'une lecture commune. Un bel esprit peut aisément ne point mériter le titre d'homme de lettres; & l'homme de lettres peut ne point prétendre au brillant du bel esprit. »

Voltaire, « Gens de lettres », Encyclopédie, t. VII, 1757, p. 599-600

 

iii) Diderot

«  Quoique nous soyons dans un siècle où l’esprit philosophique nous a débarrassés d’un grand nombre de préjugés, je ne crois pas que nous en venions jamais jusqu’à méconnaître les prérogatives de la pudeur aussi parfaitement que mon aveugle. Diogène n’aurait point été pour lui un philosophe. »

Lettre sur les aveugles, Œuvres philosophiques, Classiques Garnier, p. 92

« Nous avons déjà remarqué que parmi ceux qui se sont érigés en censeurs de l'Encyclopédie, il n'y en a presque pas un qui eût les talens nécessaires pour l'enrichir d'un bon article. Je ne croirois pas exagérer, quand j'ajoûterois que c'est un livre dont la très-grande partie seroit à étudier pour eux. L'esprit philosophique est celui dans lequel on l'a composé, & il s'en faut beaucoup que la plûpart de ceux qui nous jugent, soient à cet égard seulement au niveau de leur siecle. J'en appelle à leurs ouvrages. C'est par cette raison qu'ils ne dureront pas, & que nous osons présumer que notre Dictionnaire sera plus lû & plus estimé dans quelques années, qu'il ne l'est encore aujourd'hui. »

Diderot, « Encyclopédie », l’Encyclopédie, t. V, 1755, p. 647a

 2. L’écriture philosophique

i) Le dialogue

« Je suis à peu près dans le même cas où se trouva Cicéron, lorsqu’il entreprit de mettre en sa langue des matières de philosophie, qui jusque là n’avoient été traitées qu’en grec. Il nous apprend qu’on disoit que ses ouvrages seroient fort inutiles, parce que ceux qui aimoient la philosophie s’étant bien donné la peine de la chercher dans les livres grecs, négligeroient après cela de la voir dans les livres latins, qui ne seroient pas originaux, et que ceux qui n’avoient pas de goût pour la philosophie ne se soucioient de la voir ni en latin, ni en grec.

À cela il répond qu’il arriveroit tout le contraire, que ceux qui n’étoient pas philosophes seroient tentés de le devenir par la facilité de lire les livres latins ; et que ceux qui l’étoient déjà par la lecture des livres grecs seroient bien aises de voir comment ces choses-là avoient été maniées en latin.

Cicéron avoit raison de parler ainsi. L’excellence de son génie et la grande réputation qu’il avoit déjà acquise lui garantissoient le succès de cette nouvelle sorte d’ouvrages qu’il donnoit au public ; mais moi, je suis bien éloigné d’avoir les mêmes sujets de confiance dans une entreprise presque pareille à la sienne. J’ai voulu traiter la philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ; j’ai tâché de l’amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants.

[…]

Je dois avertir ceux qui liront ce livre, et qui ont quelque connoissance de la physique, que je n’ai point du tout prétendu les instruire, mais seulement les divertir en leur présentant d’une manière un peu plus agréable et plus égayée ce qu’ils savent déjà plus solidement ; et j’avertis ceux pour qui ces matières sont nouvelles que j’ai cru pouvoir les instruire et les divertir tout ensemble. Les premiers iront contre mon intention, s’ils cherchent ici de l’utilité ; et les seconds, s’ils n’y cherchent que de l’agrément. »

Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686, Préface

« J’ai bien des nouvelles à vous apprendre, lui dis-je ; la Lune que je vous disois hier, qui selon toutes les apparences étoit habitée, pourroit bien ne l’être point ; j’ai pensé à une chose qui met ses habitants en péril. Je ne souffrirai point cela, répondit-elle. Hier vous m’aviez préparée à voir ces gens-là venir ici au premier jour, et aujourd’hui ils ne seroient seulement pas au monde ? Vous ne vous jouerez point ainsi de moi, vous m’avez fait croire les habitants de la Lune, j’ai surmonté la peine que j’y avais, je les croirai. Vous allez bien vite, repris-je, il faut ne donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce que l’on croit, et en réserver une autre moitié libre, où le contraire puisse être admis, s’il en est besoin. Je ne me paie point de sentences, répliqua-t-elle, allons au fait. Ne faut-il pas raisonner de la Lune comme de Saint-Denis ? Non, répondis-je, la Lune ne ressemble pas autant à la Terre que Saint-Denis ressemble à Paris. […] Je vous avoue ma faiblesse, répliqua-t-elle, je ne suis point capable d’une si parfaite indétermination, j’ai besoin de croire. Fixez-moi promptement à une opinion sur les habitants de la Lune ; conservons-les, ou anéantissons-les pour jamais, et qu’il n’en soit plus parlé ; mais conservons-les plutôt, s’il se peut, j’ai pris pour eux une inclination que j’aurois de la peine à perdre. Je ne laisserai donc pas la Lune déserte, repris-je, repeuplons-la pour vous faire plaisir. »

Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Troisième soir

ii) La lettre philosophique

iii) Le roman

iv) Dictionnaires et encyclopédies

« J'insiste sur la liberté & la variété de cette distribution[1], parce qu'elle est en même tems commode, utile & raisonnable. Il en est de la formation d'une Encyclopédie ainsi que de la fondation d'une grande ville. Il n'en faudroit pas construire toutes les maisons sur un même modele, quand on auroit trouvé un modele général, beau en lui-même & convenable à tout emplacement. L'uniformité des édifices, entraînant l'uniformité des voies publiques, répandroit sur la ville entiere un aspect triste & fatiguant. Ceux qui marchent ne résistent point à l'ennui d'un long mur, ou même d'une longue forêt qui les a d'abord enchantés. »

Diderot, article « Encyclopédie » de l’Encyclopédie, t. V, 1755, p. 642

 3. Une philosophie historienne

3.1. L’histoire comme démarche philosophique

3.2. L’éclectisme

« L'éclectique est un philosophe qui foulant aux piés le préjugé, la tradition, l'ancienneté, le consentement universel, l'autorité, en un mot tout ce qui subjuge la foule des esprits, ose penser de lui-même, remonter aux principes généraux les plus clairs, les examiner, les discuter, n'admettre rien que sur le témoignage de son expérience & de sa raison ; & de toutes les philosophies, qu'il a analysées sans égard & sans partialité, s'en faire une particuliere & domestique qui lui appartienne : je dis une philosophie particuliere & domestique, parce que l'ambition de l'éclectique est moins d'être le précepteur du genre humain, que son disciple ; de réformer les autres, que de se réformer lui–même ; de connoître la vérité, que de l'enseigner[2]. Ce n'est point un homme qui plante ou qui seme ; c'est un homme qui recueille & qui crible. Il joüiroit tranquillement de la récolte qu' il auroit faite, il vivroit heureux, & mourroit ignoré, si l'enthousiasme, la vanité, ou peut-être un sentiment plus noble, ne le faisoit sortir de son caractere. »

Diderot, « Eclectisme », Encyclopédie, t. V, p. 270

« La nécessité d'abandonner à la fin une place qui tomboit en ruine de tout côté, de se jetter dans une autre qui ne tardoit pas à éprouver le même sort, & de passer ensuite de celle-ci dans une troisieme, que le tems détruisoit encore, détermina enfin d'autres entrepreneurs (pour ne point abandonner ma comparaison) à se transporter en rase campagne, afin d'y construire des matériaux de tant de places ruinées, auxquels on reconnoîtroit quelque solidité, une cité durable, éternelle, & capable de résister aux efforts qui avoient détruit toutes les autres : ces nouveaux entrepreneurs s'appellerent éclectiques. Ils avoient à peine jetté les premiers fondemens, qu'ils s'apperçurent qu'il leur manquoit une infinité de matériaux ; qu'ils étoient obligés de rebuter les plus belles pierres, faute de celles qui devoient les lier dans l'ouvrage ; & ils se dirent entre eux : mais ces matériaux qui nous manquent sont dans la nature, cherchons les donc ; ils se mirent à les chercher dans le vague des airs, dans les entrailles de la terre, au fond des eaux, & c'est ce qu'on appella cultiver la philosophie expérimentale. Mais avant que d'abandonner le projet de bâtir & que de laisser les matériaux épars sur la terre, comme autant de pierres d'attente, il fallut s'assûrer par la combinaison, qu'il étoit absolument impossible d'en former un édifice solide & régulier, sur le modele de l'univers qu'ils avoient devant les yeux : car ces hommes ne se proposent rien de moins que de retrouver le porte-feuille du grand Architecte & les plans perdus de cet univers ; mais le nombre de ces combinaisons est infini. Ils en ont déjà essayé un grand nombre avec assez peu de succès ; cependant ils continuent toûjours de combiner : on peut les appeller éclectiques systématiques

Ceux qui convaincus non seulement qu'il nous manque des matériaux, mais qu'on ne fera jamais rien de bon de ceux que nous avons dans l' état où ils sont, s'occupent sans relâche à en rassembler de nouveaux ; ceux qui pensent au contraire qu'on est en état de commencer quelque partie du grand édifice, ne se lassent point de les combiner, & ils parviennent à force de tems & de travail, à soupçonner les carrieres d'où l'on peut tirer quelques-unes des pierres dont ils ont besoin. »

Diderot, « Eclectisme », Encyclopédie, t. V, p. 283-284

4. La critique du sujet pensant

4.1. Le sujet cartésien

i) Le cogito

ii) Le dualisme

 4.2. Variations anticartésiennes

i) Variations contre le point fixe

ii) Variations contre l’universel

iii) Variations contre le dualisme

 4.3. Un sujet pluriel

i) Les aveugles

ii) Le moi multiple

« Monsieur, considérez l’homme automate comme une horloge ambulante ; que le cœur en représente le grand ressort, et que les parties contenues dans la poitrine soient les autres pièces principales du mouvement. Imaginez dans la tête un timbre garni de petits marteaux, d’où partent une multitude infinie de fils qui se terminent à tous les points de la boîte : élevez sur ce timbre une de ces petites figures dont nous ornons le haut de nos pendules, qu’elle ait l’oreille penchée comme un musicien qui écouterait si son instrument est bien accordé ; cette petite figure sera l’âme.

Diderot, Lettre sur les sourds et muets, 1751, GF, p. 109

« bordeu. — Que c'est le rapport constant, invariable de toutes les impressions à cette origine commune qui constitue l'unité de l'animal.

mademoiselle de lespinasse. — Que c'est la mémoire de toutes ces impressions successives qui fait pour chaque animal l'histoire de sa vie et de son soi. »

Diderot, Le Rêve de d’Alembert, 1769, 2e dialogue, Œuvres philosophiques, Classiques Garnier, p. 330

   

La science moderne

 1. La « modernité » et les sciences

1.1. Les « Anciens » et les « Modernes »

1.2. Science, philosophie et société

 

2. Le modèle de la « révolution scientifique »

2.1. La notion de « révolution scientifique »

2.2. La mathématisation de la physique

a) Une nature écrite en langage mathématique

«  Je crois, en outre, déceler chez Sarsi la ferme conviction qu’en philosophie il est nécessaire de s’appuyer sur l’opinion d’un auteur célèbre et que notre pensée, si elle n’épouse pas le discours d’un autre doit rester inféconde et stérile. Peut-être croit-il que la philosophie est l’œuvre de la fantaisie d’un homme, comme l’Iliade et le Roland furieux, où la vérité de ce qui y est écrit est la chose la moins importante. Il n’en est pas ainsi, Signor Sarsi. La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’Univers, mais on ne peut le comprendre si on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. Sans eux c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur. »[3] 

« puisque la nature se sert d’une forme déterminée d’accélération dans la chute des graves, c’est celle-ci que nous avons décidé de discuter, si toutefois notre définition du mouvement accéléré rejoint bien l’essence du mouvement naturellement accéléré. Nous croyons fermement, après de longs efforts, y être parvenu ; notre conviction s’appuie avant tout sur la correspondance et l’accord rigoureux qui semblent exister entre les propriétés que nous avons successivement démontrées, et les résultats de l’expérience. Enfin, dans cette étude du mouvement naturellement accéléré, nous avons été conduit comme par la main en observant la règle que suit habituellement la nature dans toutes ses autres opérations où elle a coutume d’agir en employant les moyens les plus ordinaires, les plus simples, les plus faciles. Car il n’est personne, je pense, pour admettre qu’il soit possible de nager ou de voler d’une manière plus simple ou plus facile que celle dont les poissons et les oiseaux se servent instinctivement. Quand donc j’observe qu’une pierre tombant d’une certaine hauteur à partir du repos acquiert successivement de nouvelles augmentations de vitesse, pourquoi ne croirais-je pas que ces additions ont lieu selon la proportion la plus simple et la plus évidente ? »[4]

 b) L’espace géométrico-physique

i) Universalité des lois

ii) Unité de l’espace physique

c) Le mécanisme corpusculaire 

« Je suppose que le corps n'est autre chose qu'une statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu'il est possible : en sorte que, non seulement il lui donne au dehors la couleur et la figure de tous nos membres, mais aussi qu'il met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire, et enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la disposition des organes.

Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines, qui n'étant faites que par des hommes, ne laissent pas d'avoir la force de se mouvoir d'elles-mêmes en plusieurs diverses façons; et il me semble que je ne saurais imaginer tant de sortes de mouvements en celle-ci, que je suppose être faite des mains de Dieu, ai lui attribuer tant d'artifice, que vous n'ayez sujet de penser, qu'il y en peut avoir encore davantage...»[5] 

 

2.3. Du cosmos à l’univers

a) Une causalité unique 

b) Un univers in(dé)fini

 2.4. Une réforme de la pensée

« Mais, à la honte de nos sciences, cette invention [la lunette astronomique], si utile et si admirable, n’a premièrement été trouvée que par l’expérience et la fortune. Il y a environ trente ans, qu’un homme nommé Jacques Metius, de la ville d’Alcmar en Hollande, homme qui n’avait jamais étudié, […], mais qui prenait particulièrement plaisir à faire des miroirs et verres brûlants[6], en composant même l’hiver avec de la glace, ainsi que l’expérience a montré qu’on peut faire, ayant à cette occasion plusieurs verres de diverses formes, s’avisa par bonheur de regarder au travers de deux, dont l’un était un peu plus épais au milieu qu’aux extrémités, et l’autre au contraire beaucoup plus épais aux extrémités qu’au milieu, et il les appliqua si heureusement aux deux bouts d’un tuyau, que la première des lunettes dont nous parlons, en fut composée. Et c’est seulement sur ce patron que toutes les autres qu’on a vues depuis ont été faites, sans que personne encore, que je sache, ait suffisamment déterminé les figures que ces verres doivent avoir. »[7] 

 3. Voies alternatives 

3.1. Critique du concept de « révolution scientifique »

3.2. Une épistémologie régionale 

« Toute science, tout art a sa métaphysique. Cette partie est toujours abstraite, élevée & difficile. »[8]

« Tout a sa métaphysique & sa pratique : la pratique, sans la raison de la pratique, & la raison sans l’exercice, ne forment qu’une science imparfaite. Interrogez un peintre, un poëte, un musicien, un géometre, & vous le forcerez à rendre compte de ses opérations, c’est-à-dire à en venir à la métaphysique de son art. »[9]

Je me représente la vaste enceinte des sciences, comme un grand terrain parsemé de places obscures et de places éclairées. Nos travaux doivent avoir pour but, ou d’étendre les limites des places éclairées, ou de multiplier sur le terrain les centres de lumières. L’un appartient au génie qui crée ; l’autre à la sagacité qui perfectionne." 

Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, 1753, XIV.

 3.3. La méthode inductive 

a) Bacon et « l’induction vraie »

« De vrai, nous n’avons que peu affaire avec ceux qui se sont engagés dans la philosophie comme dans une promenade charmante et délicieuse, et non point comme dans une activité laborieuse et tourmentée. »[10]

« Les expériences doivent être répétées pour le détail des circonstances et pour la connaissance des limites. Il faut les transporter à des objets différents, les compliquer, les combiner de toutes les manières possibles. Tant que les expériences sont éparses, isolées, sans liaison, irréductibles, il est démontré, par l’irréduction même, qu’il en reste encore à faire. Alors il faut s’attacher uniquement à son objet, et le tourmenter, pour ainsi dire, jusqu’à ce qu’on ait tellement enchaîné les phénomènes, qu’un d’eux étant donné tous les autres le soient : travaillons d’abord à la réduction des effets, nous songerons après à la réduction des causes. Or, les effets ne se réduiront jamais qu’à force de les multiplier. »[11]

 b) La chimie

« Les Chimistes ne s’honorent d'aucun agent méchanique, & ils trouvent même fort singulier que la seule circonstance d'être éloignés souvent d'un seul degré de la cause inconnue, ait rendu les principes méchaniques si chers à tant de philosophes, & leur ait fait rejetter toute théorie fondée immédiatement sur les causes cachées, comme si être vrai n’étoit autre chose qu'être intelligible, ou comme si un prétendu principe méchanique interposé entre un effet & sa cause inconnue, les rassûroit contre l’horreur de l’inintelligible. »[12]

 

4. Les sciences humaines et sociales en question

4.1. Le fantôme de la physique

4.2. L’émancipation des sciences humaines et sociales

4.3. Le modèle de l’histoire

 

 

 



[1] Diderot parle de l’ordre des articles compris sous une même dénomination (par exemple tous les articles de l’entrée « Principes » : en métaphysique, en physique, en chimie, etc. NB : cet exemple est de moi.). Mais son propos est généralisable à l’ensemble des questions soulevées par l’ordre encyclopédique.

[2] Le lecteur attentif aura ici remarqué un problème ! Les errata de l’Encyclopédie indiquent en effet qu’il y a là une inversion : il faut lire « d’enseigner la vérité, que de la connoître ».

 

[3] Galilée, L’Essayeur, 1623, in C. Chauviré, L’Essayeur de Galilée, Paris, Les Belles Lettre, 1980, p. 141. Sarsi est le pseudonyme d’Orazio Grassi, savant jésuite qui attaqua Galilée dans son Libra astronomica ac philosophica.

[4] Galilée, Discours concernant deux sciences nouvelles, 1638, Troisième journée, « Du mouvement naturellement accéléré », trad. M. Clavelin, PUF, 1995. L’exemple type du mouvement naturellement accéléré est la chute des corps.

[5] Descartes, Traité de l’homme, Classiques Garnier, t. 1, p. 380.

[6] Des miroirs ardents, autrement dit des lentilles de grande taille concentrant les rayons du soleil.

[7] Descartes, Dioptrique, Discours premier, Classiques Garnier, t. I, p. 651-652.

[8] Diderot, « Encyclopédie », Encyclopédie, t. V, p. 642.

[9] Diderot, « Métaphysique », Encyclopédie, t. X, p. 440.

[10] Bacon, Récusation des doctrines philosophiques, 1608-1609 (rédaction présumée),in Récusation des doctrines philosophiques et autres opuscules, trad. G. Rombi et D. Deleule, présentation et notes D. Deleule, Paris, PUF, 1987  p. 95-97.

[11] Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, 1753-1754, XLIV.

[12] Venel, « Chymie », Encyclopédie, t. III, p. 415.