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École et multiculturalisme : ethnopsychologie (Interview de Véronique Rivière)
Résumé

Interview de Véronique Rivière, directrice de l'école polyvalente 11 rue Pajol).
Propos recueillis par Benoît Floc’h, Le Monde de l’Éducation (janvier 2008)

Chapeau

Cette interview de Véronique Rivière, directrice de l'école polyvalente 11 rue Pajol, a été réalisée par Benoît Floc’h et publiée dans Le Monde de l’Éducation (janvier 2008).

Contenu

A l’école élémentaire 11, rue Pajol, dans un quartier populaire de Paris, dont vous êtes directrice, cohabitent beaucoup de communautés. Comment cela se passe-t-il ?
Véronique Rivière : l’école accueille des enfants issus d’une quinzaine de communautés ethniques.
Globalement, quatre communautés se dégagent : d’Afrique noire, maghrébine, tamoule, chinoise. Mais le critère qui me semble réellement pertinent, c’est la langue : 80 % de mes élèves n’ont pas le français pour langue maternelle. Les enfants d’origine immigrée ont objectivement des difficultés scolaires. C’est une réalité agressante pour les enseignants, car difficile à admettre dans l’école républicaine. Mais c’est ainsi. Dans la classe d’intégration scolaire (Clis), dix enfants sur douze sont d’origine immigrée, et la moitié vient d’Afrique noire. De même, tous les enfants tamouls sont en difficulté scolaire. Il y a bien un souci. Car les enfants tamouls ne sont pas plus idiots que les autres !

Pourquoi utiliser l’ethnopsychologie ?
Je connaissais l’ethnopsychologie depuis une quinzaine d’années, notamment parce que j’ai été élève de Tobie Nathan [professeur de psychologie clinique et pathologique, pionnier de l’ethnopsychiatrie en France, NDLR]. Nous constations également que les enfants entrent à l’école avec un état psychique variable : certains savent ce qu’ils viennent y faire ; d’autres nous parviennent abîmés par leur histoire familiale. Nous avons décidé de prendre les enfants là où ils en sont, tels qu’ils sont, et non tels qu’on voudrait qu’ils soient ou tels qu’il est prévu (par les programmes) qu’ils soient ; les prendre avec leur histoire familiale migratoire. Nous avons donc choisi d’avoir recours à l’ethnopsychologie pour améliorer le trajet d’accueil que nous avions mis en place et le compléter par un ensemble de dispositifs.

Concrètement ?
L’accueil a été enrichi avec l’ethnopsychologie.
Dès le mois de mai, les parents passent une journée à l’école, sans enfant, sans interprète, pour vivre de l’intérieur ce que leurs enfants connaîtront. On n’en parle pas, on le vit. En juin, nous faisons une réunion par ethnie, avec interprètes.
A la rentrée, tout le monde se retrouve en classe pour les premiers jours : enseignants, enfants, parents et interprètes à la disposition des enfants, pas des parents. Ils traduisent ce que dit la maîtresse, donnent les mots de l’école, tout en disant : « A un moment, je vais partir. Ce sera à toi d’apprendre le français, car la maîtresse ne parle pas ta langue. » Et pas : « Toi, tu ne parles pas français. » C’est un renversement, l’ethnopsychologie. L’objectif, c’est de réhabiliter la langue maternelle de l’enfant. Spontanément, en arrivant à l’école, il a en effet tendance à considérer que sa langue maternelle a moins de valeur que le français. Et il l’abandonne, y compris avec ses parents, qui en deviennent doublement étrangers. La communication en famille en pâtit. Au-delà, l’idée est aussi de prévenir la douleur de la première intégration qui peut se réactiver à chaque passage important. Nous avons aussi mis en place des « papothèques », groupes de parole par communautés. Car chacun a besoin d’être entendu par un autre qui est proche, qui a connu les mêmes expériences. J’y participe, ainsi qu’un ethnopsychologue qui parle la langue. C’est la garantie que la parole sera écoutée et que l’école ne récupérera pas le moment pour dire aux parents ce qu’ils doivent faire. Une transition avant autre chose de plus large, un groupe interethnique par exemple. Un espace transitionnel qui offre aux familles un sas, leur permet d’aller vers une intégration scolaire à leur rythme.

Certains enfants ont-ils besoin d’une aide thérapeutique ?
Certains enfants sont déjà dans de telles souffrances scolaires qu’il ne s’agit plus de prévenir, mais de les soutenir. Il existe pour cela des consultations ethnopsychologiques, avec un objectif thérapeutique. Il s’agit d’enfants dont la difficulté scolaire est vraiment liée à l’histoire douloureuse de la migration. Pour eux, les centres médico-psychopédagogiques et leurs thérapies occidentales, ça ne marche pas. Il faut, là aussi, offrir un espace transitionnel. Cela se passe dans des locaux municipaux, hors l’école. C’est important, car il ne faut pas tout mélanger. Si le lieu scolaire devient thérapeutique, il y a un risque de confusion des genres. De même, les enseignants restent ainsi dans leur rôle. D’ailleurs, je ne leur dis pas tout des difficultés des familles, sinon ils ne voient plus que ça. Lors de ces consultations, on reçoit toute la famille, collectivement, avec plusieurs thérapeutes dont un de la même origine, et un membre de l’école. Cet espace permet aux parents de reprendre du pouvoir par rapport à leur culture. Ce peut être, par exemple, leur faire raconter comment ils feraient pour régler le problème au pays. Ce qui peut d’ailleurs les amener à recourir à un marabout ou aux rites vaudous, par exemple. Cela ne veut pas dire que nous, nous y croyons, mais c’est reconnaître que la culture de l’autre a de la valeur. Et cela permet, si nécessaire, d’aller vers une thérapie occidentale. J’ai en tête l’exemple d’un gamin originaire d’Afrique dont la situation s’est améliorée en trois séances. Il avait redoublé son CP et avait de grosses difficultés pour apprendre à lire. Lors des consultations, on a compris qu’il avait besoin de l’autorisation de son grand-père qui, lui, ne savait pas lire. L’aïeul a été contacté, et il a écrit une lettre – je ne sais pas comment il s’est débrouillé – à son petit-fils pour l’autoriser à apprendre à lire. Là, la thérapie occidentale n’était pas nécessaire.

N’est-ce pas, cependant, prendre le risque du repli communautaire ?
Au contraire ! C’est pour éviter le repli. Quand on ne reconnaît pas les gens comme ils sont, c’est alors qu’ils cherchent une reconnaissance à l’intérieur de leur propre communauté. L’ethnopsychologie permet de prendre les gens là où ils en sont pour qu’ils osent entrer à l’école la tête haute. La consultation est un lieu de réaffiliation. C’est la désaffiliation qui crée le communautarisme.