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Laurence Cyrulik mis à jour le 18/03/14

Instruction morale : trois manuels signalés par le ministère (2011)

Extrait d’un article du Monde sur les manuels d’instruction morale, « Eh, maître, d’où tu me fais la morale ? »

« Quand elle a reçu la lettre du ministère de l’éducation nationale, Marie Gaston, 65 ans, n’en a pas cru ses yeux. C’était le 30 août. "Le plus beau jour de ma vie", s’emballe la retraitée, dépliant avec soin la missive à en-tête sur la table de la salle à manger de son pavillon de Brive-la-Gaillarde (Corrèze).
Quoi ? Elle, auteur, presque par accident, d’un "carnet de morale" destiné, au départ, à ses deux petites-filles, voilà que la République la distinguait ? Son ouvrage, malgré un titre à dormir debout (Je veux te dire un truc) et sa relative minceur (45 pages), a été jugé "parfaitement conforme" aux programmes scolaires, qui prévoient, depuis 2008, "une instruction civique et morale" dans les classes du primaire. Le livre de Marie Gaston, ont tranché les fonctionnaires de la Rue de Grenelle, offrira une "aide efficace pour les maîtres", censés dispenser, dès cette année, ladite instruction aux petits écoliers. Ainsi en a décidé le ministre, Luc Chatel, qui veut faire "revenir la morale à l’école", afin que soient transmises "un certain nombre de valeurs".

L’initiative en fait sourire plus d’un. "Faire revenir la morale à l’école, c’est récurrent depuis vingt ans", s’amuse l’historien Jean Baubérot. L’auteur de Histoire de la laïcité ("Que sais-je ?", 2007) avait lui-même bûché sur le sujet, à la fin des années 1990, comme conseiller technique du ministère de l’éducation. "La bonne vieille morale à la Jules Ferry, ça ne marche plus. Les conditions de construction des individus ont changé", balaie Pierre Statius, directeur de l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Franche-Comté. "Dans nos sociétés, travaillées par la hantise - légitime - de la dissolution, faire croire qu’en remettant la morale à l’école on pourrait dissiper ces peurs est tout simplement illusoire", regrette-t-il.
La retraitée de Corrèze, elle, est contente. L’ancienne intendante de collège fait partie des élus de la rentrée 2011 : son carnet de morale figure parmi les rares "manuels pour l’enseignant" mentionnés dans la bibliographie du site ministériel Eduscol
.
La gloire ? Pas forcément. C’est que les livres de morale et/ou d’instruction civique ne courent pas les rues ! Le "déficit" d’auteurs, selon le mot d’Yves Cristofari, inspecteur général de l’éducation nationale, chargé du dossier, s’ajoute au manque d’enthousiasme des éditeurs scolaires. Ces derniers préfèrent miser sur les valeurs sûres que sont les mathématiques et le français. Moralité, si l’on peut dire : un remarquable désert éditorial.

Les responsables du ministère ont quand même réussi à dénicher de quoi garnir, maigrement, leurs étagères. A côté du carnet de Marie Gaston, deux autres titres ont d’abord été proposés : un Manuel d’instruction civique et morale (Librairie des écoles, 160 p., 15€) et L’Education morale et civique à l’école primaire. Le premier est signé de la philosophe Chantal Delsol, membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Editorialiste au Figaro et à l’hebdomadaire Valeurs actuelles, elle est l’épouse de l’ancien ministre Charles Millon, éphémère dirigeant de la droite ultralibérale, proche du Front national. Le second titre, œuvre de feu Joseph Cressot, date des années 1940. Son édition est épuisée, nous étions-nous étonnés auprès du ministère – qui l’a finalement retiré de sa liste.

Un autre manuel, tombé du ciel de Mayotte, Contes des îles et d’ailleurs (vice-rectorat de Mayotte, Sceren), l’a promptement remplacé. Elaboré par une équipe d’enseignants, c’est un "ouvrage de qualité", portant sur "des questions parfois sensibles, comme le mariage forcé", commente Yves Cristofari. Sera-t-il plus accessible que le carnet de morale de Marie Gaston ? Edité à compte d’auteur, tiré une première fois à 300 exemplaires, le livre de l’apprentie moraliste de Brive-la-Gaillarde est vendu 12 euros. Il a trouvé son public en Corrèze et dans le Cantal, rarement au-delà. Et maintenant ? Marie Gaston s’avoue perplexe. La lettre du ministère l’avait remontée à bloc : persuadée qu’il y avait un "marché" du manuel de morale, l’élue du site Eduscol se voyait déjà en haut de l’affiche, éditée par une "grande maison". Las ! Sur les six éditeurs contactés, trois seulement ont répondu. Sans chaleur superflue : "Ils m’ont demandé d’envoyer le livre, pour voir, soupire l’entreprenante retraitée. De toute façon, leurs programmes d’édition étant fixés d’avance, ils ne prendront pas de décision avant au moins trois mois."

C’est à sa grand-mère paternelle, Marie Astier, institutrice dans un village du Cantal de 1894 à 1934, que Marie Gaston doit l’idée de son livre. Fervente catholique, mariée à un "républicain laïc", l’aïeule avait bricolé, comme tous les instituteurs de l’époque, son propre cahier de morale. Rédigé à la main, à l’encre bleu marine, le vieux cahier met en scène, d’une historiette à l’autre, un "fermier de Paris", des "domestiques de maison" et toute une foule d’"honnêtes paysans" : un pur théâtre IIIe République, à la mode auvergnate. "Je m’en suis inspirée, en changeant un peu", explique Marie Gaston. Le voleur de pommes s’est transformé en chapardeur de DVD. Un chapitre sur le racisme a été ajouté, édifiant. On y voit une petite fille blanche apprendre, non sans mal, à faire d’une petite fille noire sa copine de jeux : "Elles ont le même âge, habitent la même ville, leurs papas travaillent ensemble et sont amis, ce qui veut dire qu’ils partagent les mêmes valeurs", souligne l’auteure. Au chapitre sur le vol, on découvre que "le voleur est un lâche, car, par le travail, il pourrait obtenir avec honneur ce dont il a besoin ou envie, sans avoir à voler".

Marie Gaston se dit "plutôt de droite", mais se revendique d’une famille "très mélangée" politiquement. Rien à voir avec la morale ? "Les enfants font des bêtises - et les bêtises ne sont ni de droite ni de gauche !", estime le fondateur de la Librairie des écoles, Jean Nemo. Selon l’éditeur du Manuel de Chantal Delsol, "la difficulté réside dans le choix de la méthode pédagogique. L’outil utilisé n’a pas de couleur politique". Lui-même, âgé de 32 ans, n’a pas connu les cours de morale à l’école. Quant aux manuels, c’est "dans les brocantes" que le jeune éditeur, fils du philosophe Philippe Nemo, les a découverts. Le sien, tiré à 5 000 exemplaires - "C’est très peu", reconnaît-il -, est paru tardivement, en septembre. Mais il est le seul sur le marché : aucune autre maison d’édition n’a eu le culot (ou l’imprudence) de sortir un tel ovni.

En vente dans les grandes librairies, contrairement à ses pâles concurrents, le Manuel d’instruction civique et morale est considéré par les responsables du ministère comme "le plus complet et le plus construit" des ouvrages disponibles. Chantal Delsol n’a pourtant pas été avertie de son "élection" par le site Eduscol. L’auteur de L’Age du renoncement (Ed. du Cerf) s’en fiche un peu. C’est plus par sympathie pour le jeune éditeur – dont elle connaît le père – que par franche passion pour les manuels scolaires qu’elle s’est laissé convaincre. "Au fond, j’aimerais mieux qu’il n’y ait pas de manuels. Ce n’est pas à l’Etat de faire la morale à l’école. C’est dangereux", estime-t-elle, sans crainte de surprendre ou de se contredire. "C’est à la famille d’inculquer une morale à l’enfant. Si on le fait à l’école, ça risque de devenir du collectivisme : le contraire de l’éducation. On commence comme ça et on finit avec le prof qui emmène ses élèves à la manif...", insiste-t-elle.

Quelque soixante-dix extraits de textes figurent dans le copieux Manuel, de Chantal Delsol. La famille y est décrite comme fondée sur le mariage, l’Union européenne sur "la même culture gréco-romaine, chrétienne et moderne", hommes et femmes sont naturellement "complémentaires" et, si "nous aimons notre patrie", c’est parce que nous avons grandi "dans la culture de ce pays-là". L’académicienne, qui aime à se définir comme une "anarchiste de droite", n’a fait qu’exprimer, dit-elle, ses "convictions personnelles".

A l’époque de Jules Ferry (1832-1893) et dans les années qui suivirent la fameuse circulaire de 1883 instituant "l’enseignement moral et civique" à l’école, la France avait connu une floraison de manuels. "Il y en avait de toutes tendances : du plus neutre au plus engagé, du catholique revendiqué au libre-penseur militant, en passant par le protestant, etc.", rappelle l’historien Patrick Cabanel, auteur du Tour de la nation par des enfants : romans scolaires et espaces nationaux, XIXe-XXe siècle (Belin, 2007). La mise en place du collège unique, dans les années 1960, puis l’éruption de mai 1968 ont bouleversé la donne : "La morale laïque a commencé à faire ringard", résume l’universitaire, professeur d’histoire contemporaine à Toulouse-II- Le Mirail. »

Catherine Simon, Le Monde du 14 octobre 2011

 

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