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Magali Venot mis à jour le 01/09/17
L’étude de la DEPP   18/03/14
Laurence Cyrulik mis à jour le 18/03/14

Si la Suède fait état de cette inégalité, qu’en est-il dans nos classes ? (novembre 2008)

La France peu sensible à l’inégalité filles-garçons

En France, les programmes suédois pour l’égalité des sexes font volontiers sourire : ils passent, au mieux, pour une manifestation des ravages du politiquement correct, au pire, pour le signe d’une obsession égalitaire qui prend parfois les allures d’un contrôle social. Pourtant, les études françaises aboutissent à la même conclusion que les travaux suédois : à l’école, les filles et les garçons ne sont pas traités de la même façon.

Les travaux montrent ainsi que, à copie égale, les filles et les garçons n’obtiennent pas les mêmes notes : en physique, les garçons sont évalués plus généreusement que les filles lorsque les copies sont bonnes, plus sévèrement qu’elles, lorsqu’elles sont mauvaises, comme si les enseignants s’attendaient à de meilleurs résultats de la part des garçons. "Du coup, les enseignants les encouragent plus vivement lorsqu’ils réussissent et les sanctionnent plus durement lorsqu’ils les déçoivent", explique Marie Duru-Bellat, sociologue à Sciences Po.

Liste de scénarios

Ce "double standard" joue aussi en matière de comportement : les garçons sont interrogés plus souvent, et leurs interventions spontanées mieux tolérées. "Les enseignants, sans en avoir conscience, interagissent avec les garçons dans une proportion des deux tiers, note Nicole Mosconi, professeur émérite à Paris-Ouest. Et leur indiscipline est tolérée comme un comportement fâcheux, mais inévitable, alors qu’elle est stigmatisée chez les filles."

Malgré ces travaux, la prise de conscience de ces différences de traitement reste embryonnaire. "En France, nous préférons mettre l’accent - légitimement d’ailleurs - sur les inégalités sociales ou les discriminations ethniques, note Marie Duru-Bellat. Paris n’est certes pas Kaboul, mais l’accumulation de ces petites différences qui paraissent à première vue dérisoires finit par peser : le fait que les enseignants s’intéressent moins aux filles, notamment dans les matières scientifiques, semble nourrir une moindre affirmation de soi que l’on retrouve chez les femmes dans le monde du travail."

Comme en témoigne un colloque sur l’égalité professionnelle organisé à Paris les 13 et 14 novembre dans le cadre de la présidence de l’Union européenne, la France commence à se préoccuper de ces inégalités. En 2000, un bulletin de l’éducation nationale proposait aux enseignants une liste de scénarios avec des recommandations : comment faire, par exemple, lorsque des garçons coupent la parole à une fille en maths ? Et le 8 mars, la rectrice de Besançon, Marie-Jeanne Philippe, a été nommée à la tête du comité de pilotage de la convention pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école (2006-2011).

Enquête : l’égalité des sexes à bonne école

Elles glissent en riant sur les toboggans, grimpent avec énergie sur les bancs, s’emparent des voitures à roulettes que les animatrices ont mises à leur disposition. Emma, Ida et Alice, qui viennent de fêter leurs 3 ans, profitent d’un des temps non mixtes instaurés en 2005 par l’école de JϤrfϤlla, dans la banlieue de Stockholm : une fois par semaine, les fillettes de cette école pilote en matière d’égalité des sexes sont invitées, pendant la matinée, à faire de la gymnastique "entre elles".

Cette - légère - entorse au principe de mixité a été introduite au nom de l’égalité entre filles et garçons. "Lorsque les enfants faisaient de la gymnastique ensemble, les garçons prenaient toute la place, raconte Ingrid Stenman, l’une des responsables de l’école. Ils accaparaient les jeux, ils occupaient l’espace, et les filles finissaient par s’effacer : elles se retrouvaient dans les coins. Depuis que les filles sont entre elles, elles reprennent confiance. Elles jouent librement et elles découvrent que faire du toboggan, sauter ou courir, c’est vraiment amusant !"

Leçons de vie domestique

Depuis 2005, les 24 éducateurs de cette école suédoise qui accueille une centaine d’enfants âgés de 1 à 5 ans ont aussi tenté de modifier leur comportement. "Nous n’en avions pas conscience, mais avant, nous encouragions les garçons à prendre des risques, à sauter, à s’amuser, alors que nous disions sans cesse aux filles de faire attention, poursuit Ingrid Stenman. Nous restions autour d’elles, à les retenir comme si elles allaient tomber ou à les aider comme si elles n’allaient pas y arriver. Sans le savoir, nous les empêchions de profiter des jeux !"

Il y a encore quelques années, Ingrid Stenman aurait pourtant souri à l’idée que, dans son école, les filles et les garçons n’étaient pas traités de la même manière. Mais, en 2004, une chercheuse spécialisée dans les questions de "genre" est venue travailler à JϤrfϤlla dans le cadre d’un programme gouvernemental sur l’égalité des sexes. Pendant plusieurs mois, elle a filmé les activités, observé l’accueil des enfants le matin, assisté aux repas de midi. Et ses conclusions ont stupéfié les éducateurs : sans en avoir conscience, ils réservaient aux filles et aux garçons un traitement bien différent.

Les adultes laissaient ainsi beaucoup plus de place aux garçons, qui utilisaient en moyenne les deux tiers du temps de parole. Lors des échanges avec les enfants, les éducateurs acceptaient sans difficulté que les garçons interrompent les filles alors qu’ils demandaient aux filles d’attendre patiemment leur tour. Enfin, ils avaient deux registres de discours : des phrases courtes et directives pour les garçons, des discours plus longs et plus détaillés pour les filles.

Lors des repas, ces différences tournaient à la caricature : les films tournés en 2004 montrent des petites filles de 3 ou 4 ans servant docilement des verres de lait ou des assiettes de pommes de terre à des petits garçons impatients. Une répartition des rôles encouragée, bien involontairement, par les éducateurs. "Sans nous en rendre compte, nous demandions aux filles de nous aider à porter les plats et à participer au service, sourit Barbro Hagström, l’une des éducatrices. Nous ne sollicitions jamais les garçons."

Dans un pays où l’on ne plaisante pas avec l’égalité des sexes, l’étude a consterné les éducateurs. "Nous avons découvert que nous avions des préjugés sur la manière dont doivent se comporter les enfants, constate Mme Hagström. Nous attendions des filles qu’elles soient calmes, polies et serviables, alors que nous acceptions sans difficulté que les garçons fassent du bruit et réclament haut et fort ce qu’ils voulaient. Cela a suscité beaucoup de discussions à l’école, mais aussi dans ma famille, qui compte trois garçons !" En 2004, le gouvernement suédois, qui a consacré près de 500 000 euros à des projets scolaires sur l’égalité des sexes, a alloué 7 525 euros à l’école de JϤrfϤlla. Pendant un an, Ingrid Stenman a suivi à mi-temps un cursus universitaire sur le "genre", qui lui a permis de découvrir que les éducateurs de JϤrfϤlla agissaient en fait comme la plupart des adultes. "Dans les écoles, comme dans les familles, les stéréotypes restent très présents, même si les parents ou les enseignants n’en sont pas conscients", résume Lars Jalmert, professeur à l’université de Stockholm. Au terme de ce travail, l’équipe éducative de JϤrfϤlla a décidé d’instaurer deux temps non mixtes d’une heure trente par semaine. Selon les éducateurs, ces moments permettent aux enfants de profiter tranquillement des jeux associés à "l’autre sexe". Les filles peuvent ainsi conduire des voitures ou sauter sur les bancs sans que les garçons les dérangent. Réunis dans une autre salle de jeux, les garçons, eux, s’amusent avec des dînettes, des peluches et des poupées sans que les filles viennent s’approprier les lieux et leur donner des leçons de vie domestique.

La mixité est aussi suspendue, de temps à autre, pendant les repas : pour éviter que les filles jouent les auxiliaires de service, certains déjeuners se déroulent autour de tables séparées.

Mais l’étude de 2004 a surtout conduit les éducateurs à prêter une attention nouvelle à leurs gestes de tous les jours. "Ce travail nous a ouvert les yeux, résume Ingrid Stenman. Aujourd’hui, nous tentons de faire bouger les frontières : un garçon qui veut jouer à des jeux "de fille" ne doit pas se sentir faible ou ridicule, une fille qui s’affirme et prend la parole ne doit pas sentir de réprobation. C’est un jeu "gagnant-gagnant" qui ouvre de nouveaux espaces aux filles comme aux garçons : s’ils le souhaitent, ils peuvent sortir des schémas traditionnels."

Le programme sur l’égalité des sexes lancé en 2004 par le gouvernement a touché 28 écoles accueillant des enfants de 1 à 5 ans. "Les désordres scolaires sont liés, pour beaucoup, aux inégalités entre les sexes et au manque de respect pour les autres êtres humains, affirme Nyamko Sabuni, la ministre de l’intégration et de la parité du gouvernement de centre droit. Le combat pour l’égalité des sexes doit commencer le plus tôt possible." Un budget de près de 11 millions d’euros doit permettre d’étendre ce programme aux écoles élémentaires dans les années à venir.

Article et enquête d’Anne Chemin parus dans Le Monde du 14 novembre 2008