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Projection de puissance, porte-avions et dissuasion nucléaire

Vignette focus dissuasion Cet article est une mise au point qui vient en complément de la ressource « Jalon Spé Tle ». Affirmer sa puissance à partir des mers et océans : la dissuasion nucléaire et les forces de projection maritimes (thème 1 du programme HGGSP, classe terminale – De nouveaux espaces de conquête. Conquêtes, affirmations de puissance et rivalités).

Par Gilles Boué

La projection de puissance maritime est une projection de puissance dans et à partir d’un environnement marin, elle inclut un large spectre d’opérations offensives pour détruire les forces ennemies ou les empêcher de se mettre à portée de forces amies. La projection de puissance maritime inclut les assauts amphibies sur des objectifs littoraux et les opérations de contrôle maritime. Les forces navales sont un outil diplomatique de premier choix. Les décideurs politiques peuvent à tout moment déployer leurs forces navales sur les deux tiers de la planète sans devoir demander à l’avance à qui que ce soit, des permissions de déploiement. Alors que les forces navales ne sont pas immédiatement visibles ou détectables en mer, elles représentent une dissuasion conventionnelle pour des adversaires potentiels du fait de la rapidité de leur déploiement et de leur capacité à rester indéfiniment une menace. L’US Navy participe par sa présence habituelle sur toutes les mers à mettre dans les mains du président des Etats Unis une capacité de projection de puissance tout autant que de montrer sa résolution sans provoquer de conflit ouvert.

1. Grande stratégie, la stratégie, l’opérationnel et le niveau tactique

La grande stratégie : inclut les décisions les plus basiques mais aussi celles qui portent les plus grandes conséquences, c’est à dire se décider à faire ou non la guerre, qui sont les alliés et qui sont les ennemis tout en se donnant des objectifs de sortie de guerre.

La stratégie : ce niveau comprend toutes les décisions qui concernent la conduite générale des opérations, la balance des forces à mettre en œuvre et le choix des théâtres d’opérations. Par exemple, le choix des Etats Unis de privilégier les opérations en Europe plutôt que celles dans la sphère indopacifique pendant la Deuxième Guerre Mondiale est du domaine stratégique. On peut distinguer six stratégies navales adoptées et mises œuvre depuis le 19ème siècle 

Développer des flottes de combat destinées à l’élimination des flottes ennemies en recherchant une bataille décisive (ex : Jutland 1916, Midway 1942),

Le blocus naval (Cuba 1962),

La guerre de course contre la flotte de commerce adverse (bataille de l’Atlantique par les U-boot allemands 1939-1944),

Développer une « Fleet in being » ou flotte de dissuasion dont l’existence, même en restant au port, représente un danger potentiel (Flotte allemande durant la 1ère Guerre mondiale, marine argentin en 1982 durant la guerre des Malouines, corps expéditionnaire des Marines en 1991pendant la Guerre du Golfe)

La défense côtière

La projection amphibie de forces terrestres (56 opérations de débarquements pendant la Deuxième Guerre Mondiale pour tous les belligérants) 

La deuxième moitié du 20ème siècle a ajouté trois nouvelles fonctions stratégiques aux marines militaires :

La dissuasion nucléaire par le forces sous marines et/ou les forces aéronavales sur porte avions.

Le contrôle des espaces aériens grâce aux systèmes de surveillance d’espaces interstitiels ne relevant pas des autorités civiles.

La défense anti balistique (ex : déploiement de destroyers américains équipés du système anti-missile Aegis en Espagne couvrant les menaces balistiques en Méditerranée occidentale).

Le niveau opérationnel : ce niveau est du domaine de la résolution des stratégies à mettre en œuvre avec les forces dédiées. C’est à ce niveau que sont étudiés puis décidés les plans des opérations dans le cadre d’une campagne sur un théâtre d’opération défini.  Si la stratégie est définie dans les états majors en liaison avec les décideurs politiques, les opérations sont sous le commandement d’un officier général : Yamamoto ou Nimitz, Doenitz ne définissaient pas la stratégie mais la traduisait en opérations visant des effets à atteindre.

Le niveau tactique : ce niveau est celui où les forces opposées se rencontrent physiquement, et mettent en œuvre leurs systèmes d’armes et où les objectifs sont sans ambiguïtés. De nombreux exemples historiques de l’histoire navale récente, peuvent illustrer ce niveau :

Débarquer sur une plage ou un port (Inchon 1951, San Carlos 1982)

Détruire telle infrastructure portuaire (Pearl Harbour 1941, Um Qasr 1991)

Rechercher et couler tel navire ennemi (Bismarck en 1941, Belgrano en 1982)

Notons, qu’il n’y a eu que cinq batailles navales importantes dans lesquelles se sont affrontées des flottes aéronavales pendant les quatre années qu’a duré la Deuxième Guerre Mondiale dans l’espace maritime indopacifique.

2. L’interdiction maritime et les opérations « autres que celles de guerre »

Avec la fin de la Guerre Froide, les opérations navales doivent faire face au développement des interventions d’un degré inférieur aux opérations de guerre. Le nombre de crises n’a pas diminué et est resté demandeur d’opérations navales, le plus souvent de police ou logistiques dans des cadres multinationaux.

Depuis 1989, des embargos ou des missions de police ont été mis en œuvre par des coalitions navales à de nombreuses reprises. Ces opérations ont reçu le soutien ou le consensus de la communauté internationale et ont été conduites en respectant le droit défini par l’ONU.  Ces embargos visent à maintenir l’ordre mondial, la paix et les droits de l’Homme. Ils sont à l’initiative de résolutions de l’ONU. Les opérations les plus connues sont celles à Haïti, contre la Serbie et contre l’Iraq. En 1986, la flotte américaine par sa présence au large des côtes d’Haïti fit pression sur le président Duvalier pour qu’il quitte le pouvoir. Les bombardements ciblés de la Serbie par les forces aéronavales américaines et française en 1999, poussèrent les serbes à accepter les accords de Dayton. L’Iraq de Saddam Hussein fut sous une permanente pression de la VIIème flotte américaine après 1991.

La distinction entre opérations de guerre et « autres que celles de guerre » est de plus en plus ténue. Les marines militaires sont de plus en plus confrontés à des opérations de temps de paix qui diffèrent, dans leurs actions des opérations de guerre. Il faut cependant noter, que ces opérations en temps de paix sont malgré tout destinées à influencer des gouvernements ou des forces navales adverses voire même des entités non gouvernementales, comme des organisations criminelles ou terroristes. Les marines doivent aussi compter sur les ONG et leur apporter protection ou bénéficier de leur expertise. Ces opérations sont donc normalement engagées autour de trois pôles variables, la sécurité, l’humanitaire et les questions environnementales. On peut les décliner en huit types qui permettent de définir ce que la France appelle « l’action de l’Etat en mer ».

Présence et dissuasion : la présence d’une force navale peut éviter les confrontations directes et apporter son soutien à une manœuvre diplomatique, ce que les stratégistes marins appellent « showing the flag », montrer le drapeau. Cette présence à proximité des côtes, mais dans les eaux internationales peut être un indicateur de l’intérêt porté à une situation et de ce fait, calmer les ardeurs des plus belliqueux. Le déploiement de la flotte peut aussi avoir un aspect dissuasif. Ces opérations représentent un danger réel quand les parties concernées ne se montrent pas coopératives (attentat contre le USS Cole en 2000). Néanmoins, le déploiement de navires de guerre est moins intrusif que celui d’une base terrestre.

Opérations de paix : cette notion recouvre de nombreuses opérations : rétablissement de la paix, maintien de la paix, application de la paix. En coopération avec les forces terrestres, les marines de guerre font face à de nombreuses tâches spécifiques : observation et contrôle des cessez le feu, interposition entre deux flottes belligérantes, établissement et contrôle de zones maritimes neutres, dissuasion et démonstration de force dans le cadre d’une désescalade. 

Opérations humanitaires : les forces maritimes sont idéales pour apporter un soutien aux opérations humanitaires soit dans un cadre de conflit armé soit lors de catastrophes naturelles.  Elles sont particulièrement utiles pour imposer par leur présence un environnement sécurisé ou le plus sur possible aux actions humanitaires. La disponibilité, la flexibilité et la mobilité des forces navales sont des atouts majeurs lors d’une crise humanitaire (Haïti 2010).

Protection de la navigation : ces opérations de protection du trafic maritime se conçoivent dans le respect du « droit de la mer » international en permettant une libre navigation dans des zones de conflit (le déploiement de navires dans le Golfe persique en est l’exemple récurrent depuis la guerre Iran-Iraq de 1981-1988)

Police des mers : depuis la fin du XXème siècle, ces tâches de police se sont multipliées et diversifiées, elles peuvent tout aussi bien être remplies par les navires militaires que par des navires dédiés de garde-côtes : surveillance et police des zones de pêche ou des ZEE, opérations contre les pirates (Atalante dans le cadre de la PSDC de l’Union Européenne depuis 2008 au large de la Somalie), contre terrorisme, lutte et intervention contre les trafics, contrôle de l’immigration en mer (opérations de Frontex en Méditerranée depuis 2016), police environnementale et contrôle du respect des voies maritimes.

Opérations de dépollution : lors de « marées noires » ou autres catastrophes industrielles les forces maritimes peuvent être mobilisées en apportant, matériel, ressources humaines et expertise. Le tout en liaison avec des ONG ou d’autres agences gouvernementales

Embargo : le respect de décisions et/ou de sanctions de l’ONU contre un état peut passer par des opérations de surveillance et de contrôle confiées à des forces navales. Ces dernières, surtout dans des zones de conflits peuvent être amenées à intervenir de nombreuses manières : arrêter un navire violant l’embargo, l’arraisonner pour une visite, le détourne ou en prendre le contrôle. Les capacités anti aériennes des navires récents leur permettent de dissuader aussi la violation de l’embargo par voie de transport aérien (Syrie avec plus ou moins de succès depuis 2011).

Evacuation de civils : ce type d’opérations est similaire aux opérations de débarquement en temps de guerre. Il implique une incursion de force militaire, l’occupation temporaire d’une zone, le regroupement des civils et leur évacuation rapide, une fois la mission accomplie (opération Carbet en 2008 à Haïti, évacuation des ressortissants français).

3. Les opérations maritimes en temps de guerre

La guerre navale moderne répond à un double objectif : prendre le contrôle des espaces maritimes et la projection de puissance vers la terre.

Contrôle des espaces maritimes (Sea control) : le contrôle total et définitif des espaces maritimes est un objectif rarement réalisable, tout du moins aussi longtemps qu’une force navale adverse existe. C’est pourquoi le contrôle des espaces maritimes est toujours provisoire en temps de conflits.la permanence à la mer ne pouvant être réalisée que par des puissances de premier rang (seuls les Etats Unis correspondent à cette définition proposée par Hervé Couteau-Bégarie[1]). L’objectif du « Sea control» est de sécuriser et protéger, les lignes de communication maritimes, les ports et atterrages, les navires des flottes commerciales. Le déni d’accès à la mer le corollaire du « Sea control », il s’agit alors d’empêcher les actions en mer de l’adversaire. Le contrôle des mers est lié à la capacité d’établir une supériorité maritime locale tout en empêchant un adversaire de l’atteindre. Les forces navales de première ligne maitrisent un spectre total de capacités d’intervention : destruction des forces navales ennemies, contrôle des voies maritimes commerciales ennemies, protection de ses propres routes commerciales, des ports et des zones littorales permettant des opérations de débarquement ou d’embarquement de forces terrestres d’entrée en premier et/ou de renforcement. La maitrise des mers et océans passe par un ensemble complet d’opérations maritimes ou aéronavales : guerre de surface, guerre sous-marine, guerre des mines, capacité de frappe mer/terre, défense aérienne ou anti missile, connaissance du milieu, renseignement et surveillance. Pour établir le contrôle des mers, il peut être nécessaire de projeter des forces à terre, sur la bande littorale ou en profondeur pour soutenir un allié.

La projection de puissance maritime vers la terre : les opérations navales sont rarement déconnectées d’une intégration dans des campagnes terrestres ou à visée de conquête d’un territoire. Des campagnes entières peuvent être navales mais n’aboutiront qu’à un résultat définitif par des gains territoriaux. Les flottes doivent donc être capables d’évoluer en haute mer mais aussi le long des littoraux en mettant éventuellement en œuvre leurs capacités amphibies de débarquement en synergie avec les forces aériennes et terrestres. La capacité « d’entrée en premier » sur un théâtre d’opérations repose souvent sur les forces navales. Celles-ci apportent un soutien d’appui feu dans la profondeur (aéronavale et/ou missiles de croisières – opérations Desert Shield puis Desert Storm en 1991). Le plus récent exemple est le tir de missiles de croisière de navire russes navigant en mer Caspienne sur des objectifs en Syrie en octobre 2015. 

Pour mettre en œuvre ces deux objectifs, les marines disposent de toute une panoplie de moyens de lutte adaptés aux conditions tactiques du milieu marin. On peut distinguer neuf domaines tactiques spécifiques aux flottes de guerre.

Les systèmes anti aériens : la lutte anti aérienne s’adresse à toutes les menaces venant d’avions ou d’armes aéroportées. La première couche de la défense anti aérienne s’articule autour de deux points : le déni de renseignement (la capacité à ce que l’adversaire ne sache pas où se trouve le navire) et la détection précoce de la menace (avions de détection ou radars). La seconde couche est offensive et regroupe les actions contre les sources potentielles de menace par des attaques préventives des sites adverses par voie aérienne ou de missilerie. La troisième couche, consiste à mettre en œuvre des missiles d’interception à longue ou moyenne distance, la dernière couche est celle des canons automatiques de courte portée ou de systèmes de leurrage.  

La lutte anti sous marine : spécifique au milieu marin, la lutte anti sous marine repose sur la coordination de multiples systèmes : avions de patrouille maritime, hélicoptères spécialisés, navires de surface et sous marins alliés. La complexité de la coordination, le nombre des acteurs impliqués, la nature même du milieu marin et sous marin, rendent la menace sous marine la plus difficile à appréhender et combattre. La menace sous marine peut être directement destinée à neutraliser une flotte par sa simple présence (Guerre des Malouines 1982) ou s’intégrer à la dissuasion nucléaire.

La lutte anti navires : la plus ancienne forme de combat naval (Salamine 480 av-JC – Trafalgar 1805) reste toujours d’actualité même si son occurrence est devenue très rare (opérations de iraniennes contre la marine iraquienne en 1981-1982). L’objectif du combat naval est le contrôle de la mer et le déni d’accès. Pour ce faire, toutes les ressources de l’institution militaire sont mises à contribution : renseignement, reconnaissance et détection, utilisation des systèmes d’armes (aéronavale, missilerie et plus rarement aujourd’hui artillerie).

La frappe terrestre : les forces maritimes contribuent aux frappes terrestres de différentes manières : frappes aériennes, missiles lancés de la mer vers la terre (navires de surface ou sous marins d’attaque ex : Lybie 2011), frappe d’artillerie (cuirassé New Jersey tirant sur des positions syriennes au Liban 1983-1984) ou déploiement de forces spéciales (Lybie 2011). Ces opérations sont toujours inter armes.

Les opérations amphibies : se définissent simplement comme le débarquement de forces amies sur des littoraux ennemis ou potentiellement hostiles. Ces opérations intègrent l’ensemble des capacités maritimes : renseignement électromagnétique et humain (sous marins et forces spéciales), appui au débarquement par le feu (porte avions, navire de surface), transport de troupes, débarquement et batellerie, soutien logistique sur la durée. Les opérations amphibies sont les plus complexes à organiser, demandant un très haut degré de préparation (connaissances hydrologiques, renseignement militaire), de planification, d’entrainement et de coordination avec les autres acteurs concernés (armées de l’air, forces terrestres, forces spéciales). Très peu de nations maîtrisent les opérations amphibies, Etats Unis, Royaume Uni, France et Russie. La Chine développe actuellement des forces amphibies mais sans la culture tactique et l’expérience des autres nations maitrisant l’amphibie. Une force d’intervention amphibie comme les MEF américaines (Marines Expeditionnary Force) représente en mer une force de dissuasion intégrant une division de Marines, une escadre aérienne, un groupe de commandement. Le déploiement d’une MEF peut ainsi immobiliser des forces adverses par sa seule présence au large des côtes (Desert Storm 1991) ou envoyer un message d’avertissement à adversaire agressif (déploiement d’une MEF dans l’océan indien fin 2019).

Commandement et contrôle : connu sous l’acronyme C2, le C2 intègre toutes les opérations préparatoires ou complémentaires au combat naval : la sécurité opérationnelle (protection des informations, données et personnels), la déception (les principaux procédés sont la dissimulation, la simulation et l’intoxication, qui toutes contribuent à tromper l’ennemi et lui faire croire à une illusion qui doit causer sa perte ou sa confusion), les opérations psychologiques (émissions radios, tractage, rumeurs etc.), la guerre électronique (connaissance des émissions radiologiques adverse, déni des siennes), destruction du C2 adverse.

Opérations spéciales : mises en avant dans de nombreux films (la série des Rambo, Forces spéciales –film français de 2011, Opération red sea – film chinois de 2018) ou séries TV (Seal Team, Bureau des légendes etc.) les forces spéciales sont surtout, a contrario, des forces de l’ombre. Dans le domaine maritime, les forces spéciales sont spécialisées dans la recherche et la collecte d’information hydrographiques, l’éclairage et le marquage des plages pour les opérations amphibies, les actions SAR (Search and Rescue – recherche et sauvetage), les opérations de sabotage des lignes de communication adverses. Les marines sont le vecteur de transport et de soutien des FOS (ex : premières scènes du film « le Chant du loup » – 2019).

La guerre des mines : ce mode de combat indirect apparu dès la fin du 19ème siècle reste d’actualité dans de nombreuses configuration : actions offensives ou défensives de déni d’accès mais aussi actions de déminage. La guerre des mines peut tout aussi bien être utilisée par des puissance navales avérées que dans un cadre asymétrique (Tigres tamoul dans les années 2000). Le minage peut être effectué à partir de la terre (mines dérivantes suivant les courants), de navires de surface non militaires ou de sous marins. Le déminage n’est maîtrisé que par un petit nombre de marines dont elles se sont fait parfois une spécialité (Pays bas ou Belgique dans le cadre de l’OTAN). Les opérations anti mines sont de trois natures : une nature active de recherche et destruction de la menace, une nature passive en déroutant les flux maritimes des zones identifiées à risques, une nature préventive en réduisant la signature magnétique des navires (technologie réservée aux navires spécialisés ou aux « Capital Ship » navire formant l’épine dorsale d’une flotte de guerre indépendamment de sa taille).

Contrôle de la navigation civile : en zone de conflit, il s’agira de coordonner les flux maritimes civils autour de deux axes : transmission d’information sur les routes ou procédures à suivre aux compagnies maritimes, surveillance de ces flux. L’intérêt pour les flottes militaires est de connaître les déplacements et anticiper les besoins en surveillance.



[1] Dans la classification en six rangs qu’il avait faite des marines, Hervé Coutau-­Bégarie plaçait la France à égalité avec le Royaume-­Uni, au deuxième rang, juste derrière les États-Unis, seule puissance navale de premier rang

Aujourd’hui, le rôle traditionnel des portes-avions comme navire principal d’une flotte revient sur le devant de la scène, alors que les gouvernements recherche une reconnaissance internationale et une domination opérationnelle avec la possibilité de positionner une base flottante à des milliers de Km du territoire nationale.

Les porte-avions ont joué un rôle central pendant la Deuxième Guerre Mondiale, sur le théâtre indopacifique. Les japonais ont lancé leur attaque sur Pearl Harbour de leurs porte-avions, la bataille de Midway en juin 1942, uniquement aéronavale, a marqué le retournement du conflit du pacifique en faveur des américains.

Au 21ème siècle, les porte-avions géants sont de retour comme un élément crucial de toute opération maritime majeure. La flexibilité d’un groupe aéronaval (un porte-avions et des navires d’appui ou de soutien) permet à une nation de se maintenir dans les eaux internationales, évitant ainsi de devoir faire des demandes d’autorisation de passage diplomatiques, ou devoir positionner des forces sur un territoire étranger avant une opération.

Il y a peu d’espaces aujourd’hui qui soit en dehors de portée des avions d’un groupe aéronaval, l’Afghanistan bien qu’un pays enclavé loin de la mer, fut régulièrement le lieu d’action de combats d’avions américains ou français, lancés de porte-avions.

La Méditerranée, la Golfe persique, l’océan Indien, le Pacifique et l’Atlantique sont le terrain de déploiement des porte-avions. Leur présence est vue comme un message de dissuasion, de démonstration de puissance pour apaiser des tensions ou faire gagner du temps à la diplomatie.

Les États-Unis sont maîtres en la matière et ont déployé leurs porte-avions a de multiples reprises pour délivrer un message d’avertissement à leurs adversaires potentiels.  En mai 2019, l’Abraham Lincoln fut déployé dans le Golfe persique en réponse aux attaques iraniennes sur des pétroliers. Avec 11 porte-avions, les États-Unis possèdent la première flotte au monde. Leurs coques construites d’acier à haute résistance, les parties vitales des navires couvertes de kevlar, font de ces navires de 100.000 tonnes des bases aériennes mobiles, capables d’accueillir près de 80 avions de combat et des dizaines d’hélicoptères pour appuyer des opérations de haute ou de basse intensité. Leur déploiement permanent sur les mers et océans du globe sont le principal outil de la diplomatie américaine. La politique actuelle d’intervention se base autant sur le « show of force » et la « big stick policy » que sur les sanctions économiques ou tarifaires.

En Europe, la Royal Navy et la Marine Nationale sont les deux seules marines à posséder des porte-avions. La Royal Navy dispose de deux porte-avions qui ne sont pas encore opérationnels. Seule la France avec le Charles de Gaulle, maîtrise la chaufferie nucléaire et les opérations aéronavales. Cette capacité de projection de puissance par la mer, met en exergue la capacité d’influence de la France, du soutien aux opérations humanitaires, à la permanence à la mer aux larges de côtes potentiellement hostiles, tout en gardant la possibilité de frappes conventionnelles ou nucléaires. 

L’Espagne et l’Italie conservent un potentiel aéronaval sur des navires de plus petites tailles mais avec des forces aériennes réduites (Espagne) ou en montée ne puissance (Italie).  Que se soient les espagnols ou les italiens, leurs navires ne possèdent pas l’autonomie d’un porte-avions. Là où le Charles de Gaulle jaugent 41.000 tonnes, le Garibaldi italien n’en fait que 14.000 et est plus un navire d’appui amphibie qu’un véritable porte-avions océanique.

La Russie a perdu en décembre 2019 son unique porte-avions suite à un incendie, et ne semble pas actuellement en capacité financière et technique de développer de nouveaux navires. La priorité ayant été donnée à la missilerie, air-mer ou terre-mer, longue portée avec développement  de missiles hypersoniques qui représentent une véritable réponse aux éventuelles menaces représentées par les porte-avions américains.  Néanmoins, le passage par la Manche du Kuznetzov en 2016 a envoyé un message très clair sur les intentions russes de développer sur le long terme une puissance d’intervention centrée sur des porte-avions. Mais au-delà d’interventions en méditerranée pour soutenir la Syrie, c’est en pensant au développement de la puissance maritime chinoise que les russes envisagent pour leur flotte Pacifique de construire pour les années 2040, des porte-avions nucléaires. En 2019, des annonces officielles ont été faites sur la préfiguration de ces bâtiments. Mais les porte-avions peuvent être un fardeau financier pour des économies fragiles. 

Dans le reste du monde, la Thaïlande, l’Australie, l’Égypte, le Brésil, la Corée du sud et le Japon possèdent des navires destinés aux opérations amphibies capables d’accueillir des hélicoptères et à terme pour les alliés des États-Unis, des chasseurs F35B en petites quantités.

Les relations tendues entre l’Inde et le Pakistan pour le contrôle du Cachemire ont été à l’origine d’une croissance des dépenses de défense et fait de l’Inde une puissance militaire émergente en Asie du sud. Le gouvernement indien s’est tourné vers la Russie pour rechercher un remplacement du vieux porte-avions Viraat. En 2016, l’Inde a acheté un bâtiment de la classe Kiev et après des modifications importantes en a fait un porte-avions avec une rampe de décollage renommé INS Vikramadatiya . Ce navire sera accompagné par le premier porte-avions construit en Inde en 2020, suivi d’un second pour 2025. Ce triplement de la capacité aéronavale répond à la perception d’une présence chinoise de plus en plus visible dans l’océan indien.

L’objectif chinois de domination de ses atterrages et au-delà des espaces maritimes indopacifiques se traduit par une expansion de grande ampleur de sa flotte de haute mer (blue water navy). La Chine possède deux porte-avions mais le premier n’est que la remise à niveau d’un bâtiment acheté à l’Ukraine,  le second a pris la mer en 2019 pour ses essais, un troisième est en construction avant d’atteindre un objectif de six unités pour 2030. Mais les chinois ne possèdent que deux escadres aériennes pour équiper ces navires. 

La chine et la Russie veulent en fait se parer de l’influence politique apportée par la maîtrise des opérations aéronavales. Mais cette maîtrise ne sera atteinte qu’après de longues et laborieuses années d’entrainement et d’opérations. La supériorité américaine dans ce domaine n’est pas prête à être contestée, tout du moins par des flottes équivalentes.

La montée en puissance des sous-marins sur le site de l'Institut Jacques Cartier

La dissuasion est atteinte en persuadant un ennemi potentiel qu’il ne peut pas vaincre ou que le coût de son agression serait inacceptable.

Les armes nucléaires ne sont rien sans la maîtrise de vecteurs de déploiement. On distingue trois façons de délivrer une arme nucléaire : des bombes par gravité (délivrées par des avions), des missiles terrestres (tirés de silos sous terrains aux localisations connues avec une portée intercontinentale) ou aériens (aux portées intermédiaires de l’ordre de 1500Km), des missiles lancés de sous-marins (aux portées de l’ordre de 8000 Km). L’ensemble de ces trois vecteurs forment ce que l’on a appelé pendant la Guerre Froide, la « triade nucléaire ».

La dissuasion nucléaire stratégique est principalement garantie par les SLBM qui offrent à leur détenteur une capacité de seconde frappe. Les patrouilles en mer des SNLE, indétectables, restant en communication permanente avec le décideur politique, assurent aussi une capacité de réponse immédiate. Avec une possibilité inégalée de survavibilité, il est nécessaire de maintenir au maximum la préparation, l’entrainement et la modernisation de la flotte de SNLE.

1. Géopolitique de la dissuasion nucléaire

Il existe aujourd’hui trois menaces auxquelles doivent faire face les états du monde.

  1. Le terrorisme
  2. La prolifération des armes nucléaires
  3. Le retour de politiques de puissance nucléaire de la part de la Russie et la Chine :
    1. La Russie : la rupture principale est à lier au discours de Poutine de mars 2018 annonçant un développement de nouveaux vecteurs nucléaires dont les finalités restent méconnues
    2. La Chine : la doctrine connue est celle du renoncement à l’emploi en premier mais c’est paradoxal dans la mesure ou les hausses des investissements dans les armements nucléaires et les forces balistiques sont très fortes et que la Chine reste en dehors de tout traité concernant le nucléaire.

On peut distinguer le cas de deux pays dont la politique nucléaire soulève de nombreuses questions.

La Corée du Nord : Ce n’est pas réellement un défi nouveau de la prolifération, le programme clandestin coréen débute dans les années 1980 et se poursuit suivant un rythme régulier.

Mais depuis quelques années, cette question est devenue un défi de dissuasion pour la Corée du Nord qui essaie de faire reconnaître ses capacités dissuasives. Aux 6 essais nucléaires détectés, il faut ajouter des dizaines de tirs de missiles balistiques aux portées diverses, d’intermédiaire à continentale. Les enjeux de la nucléarisation de la Corée du Nord se situent autour d’un bouleversement des équilibres en Asie. Cette situation a généré les négociations Etats Unis –Corée du Nord.  Ces négociations ont des issues incertaines, elles débouchent sur des aspects déclaratifs qui ne sont pas traduits pour l’instant par le démantèlement promis par la Corée du Nord. Parallèlement, le Japon se sentant directement menacé, se lance dans un développement de ses capacités militaires en augmentant le budget, en modernisant ses outils de défense et en envisageant à terme, d’amender sa constitution.

L’Iran : L’Iran est au cœur d’une crise géopolitique majeure où les provocations se succèdent (attaques sur les installations pétrolière saoudiennes, assassinat de Suleimani, bombardements de bases US en Irak) .

Sur le plan nucléaire l’Iran et les occidentaux ont signé un accord en 2015 d’encadrement des activités nucléaires iraniennes. Mais il subsiste deux incertitudes : le retrait des Etats Unis  de l’accord met ce dernier en danger de même que la méconnaissance précise des ambitions nucléaires iraniennes. Le traité a été dénoncé par les iraniens en 2019. Ce qui a poussé les européens à demander le déclenchement de la procédure de règlement telle qu’elle est incluse dans les accords de 2002. 

Le TICEN : Le traité d'interdiction complète des essais nucléaires

On constate de fait aujourd’hui un affaiblissement des modes de régulation (TNP, START, TICEN)

Le traité d'interdiction complète des essais nucléaires ou TICEN ou encore TICE (en anglais Comprehensive Test Ban Treaty : CTBT) est un traité international interdisant tout essai nucléaire ou tout autre type d'explosion nucléaire, que ce soit à des fins pacifiques ou militaires, dans quelque environnement que ce soit.

Le TICEN a été ouvert à la signature le 24 septembre 1996 à New York, aux États-Unis. Il n'est toujours pas entré en vigueur. En effet, pour ce faire, il faut que les 44 États repris dans l'annexe 2 du traité ratifient le texte ; or, En 2019, seuls 36 d'entre eux l'ont fait.

De 1945 à 1996, il y a eu 2000 essais nucléaires, aériens, maritimes ou sous terrains dans le monde, depuis 1996 seulement 10, ce qui semble indiquer un impact positif du traité.

En 2020 : il existe 300 stations de détection dans le monde entier pour détecter des essais qui sont interdits.

La France reste favorable au maintien des régulations passant par des traités internationaux mettant en avant la maîtrise des armements nucléaires, plutôt que leur interdiction.   

2. La dissuasion française

La IVème République a commencé les travaux théoriques et techniques dès le début des années 1950. La crise de Suez a mis en avant la perte de souveraineté des décisions françaises, d’où la volonté de reconquérir cette souveraineté en maîtrisant les armes nucléaires. Des centres de recherche, des installations techniques, des unités sont créées. Mais surtout une doctrine cohérente et transparente, c’est à dire connue et diffusée puisque l’unique raison d’être du nucléaire est la dissuasion, c’est à dire le non- emploi.

La doctrine française est construite autour de l’idée que le nucléaire empêche la guerre absolue au sens clausewitzien.

Le nucléaire ne sera utilisé que si les intérêts vitaux de la France sont menacés. Mais la définition de des intérêts vitaux et des limites à ne pas franchir, n’est pas connue, hormis la sanctuarisation du territoire national. Ce principe d’incertitude est au cœur de la dissuasion. La puissance nucléaire française doit donc être suffisante pour générer des dommages inacceptables à un adversaire.

Le nucléaire peut être déployé contre tout adversaire sans qu’aucun n’ait jamais été officiellement désigné. Ce double principe d’incertitude est consubstantiel à la dissuasion nucléaire.

Le nucléaire est donc une arme politique répondant à la légitimation onusienne « d’extrême légitime défense ».

Pour que la dissuasion soit opérante, il existe une obligation de crédibilité double.

  • Une crédibilité politique qui est incarnée par la chaine de commandement qui fait du président de la République, le chef des armées et le seul détenteur du feu nucléaire.
  • Une crédibilité technique qui passe par la maîtrise de la fabrication, de l’entreposage, et de l’emploi de l’arme nucléaire mais aussi par l’incertitude opérationnelle liée au vecteur nucléaire (un Rafale peut tout aussi bien porter des munitions classiques ou un missile nucléaire).

La France a adopté une posture de dissuasion nucléaire indépendante des États-Unis.

Elle appuie sa crédibilité sur le principe de « juste suffisance », également dit de « dissuasion du faible au fort », selon lequel il suffit que les capacités nucléaires permettent de faire subir à un agresseur des dégâts équivalents ou supérieurs aux dommages qu'il aurait infligés pour annuler les bénéfices de son attaque. L’ensemble des têtes nucléaires françaises serait d’environ 300 à 350.  Cette stratégie suppose toutefois que les forces nucléaires françaises ne soient pas vulnérables à une attaque surprise et conservent ainsi une capacité de riposte, dite de « seconde frappe ». Il en découle la nécessité de posséder deux éléments capables de la mise en œuvre de l’arme nucléaire.

Pour rappel la dissuasion nucléaire française repose sur deux composantes, la composante sous marine et la composante aérienne. La composante terrestre (plateau d’Albion et missiles Pluton) a été abandonnée à la fin des années 90 pour des raisons différentes. Le plateau d’Albion en Haute Provence, comportait 18 silos de tirs, sa localisation connue, la faible surface de la base 200, en faisait une cible prioritaire d’une éventuelle première frappe, réduisant ainsi son utilité dissuasive. Les missiles Pluton, mis en œuvre par l’armée de terre, n’avaient une portée que de 150 à 200Km, d’où le fait que le seul théâtre de ciblage ne pouvait être que l’Allemagne. L’abandon de cette arme a eu deux conséquences : un réchauffement des relations franco-allemandes, et la perte de savoir faire nucléaire pour l’armée de terre. Seule la Marine Nationale et l’Armée de l’Air gardant ses compétences.

La dissuasion nucléaire française repose sur deux éléments : la FOST et la FAST

La FOST – Force Océanique Stratégique est basée à l’île longue dans la rade de Brest

Cette force est composée de quatre SNLE (Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins) chacun portant jusqu’à 16 missiles M45 ou M51 (6 à 10 tête de 100Kt -portée 9000Km, avec un écart probable de moins de 500m)

La mission d'un SNLE français est simple : quitter son port d'attache, de la façon la plus discrète possible, puis rester indétectable tout au long de sa mission pour pouvoir à tout moment déclencher le feu nucléaire, sur ordre du président de la République française.

Il y a en permanence depuis 1972 un SNLE français patrouillant dans le monde.

La FAST et FANU (Force Aérienne Stratégique et Force Aéronavale Nucléaire)

La FAST est composée de deux escadrons de chasse dédiés et entraînés plus des avions ravitailleurs mais tout Rafale des forces aériennes pourrait être potentiellement porteur d’un missile nucléaire.  La FANU, repose sur les 28 Rafales que peut accueillir le porte avion Charles de Gaulle. Chaque missile ASMP-A (Air Sol Moyenne Portée Améliorée) a une portée estimée de 500Km et une puissance de 300kt (20 fois Hiroshima). Mais tous les ASMP-A ne sont pas obligatoirement porteurs d’une tête nucléaire.

Les Forces aériennes stratégiques assurent à elles seules la permanence de la seconde composante de la dissuasion nucléaire française, aux côtés des SNLE de la Marine nationale. Elles mettent en œuvre un escadron de Rafale aux capacités nucléaires à Saint-Dizier ainsi qu’un second à Istres, qui peuvent également mener des missions conventionnelles. Tous deux sont équipés du missile longue portée (ASMP-A) et peuvent mener des missions à longue distance grâce aux 14 avions ravitailleurs également mis en œuvre par les FAS. L’armée de l’Air est aussi responsable du stockage de la cinquantaine de missiles et têtes nucléaires aéroportés. Au moins deux fois par an, l’Armée de l’air met en place des exercices grandeur nature, les opérations « Poker », qui nécessitent jusqu’à 40 appareils (détection et commandement, ravitaillement, protection) qui reproduisent toutes les phases d’une opération, de la phase d’alerte (24/24) au ravitaillement, la pénétration à basse altitude jusqu’au tir. Les appareils ne sont jamais porteurs de vrais charges nucléaires pour ces exercices.