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Les causes de la Première Guerre mondiale : les implications politiques d’un débat historique

Vignette origine-1gm Le retour d’une question par son questionnement historiographique

La question des causes de la Première Guerre mondiale avait depuis quelques années disparu de l’enseignement de la Grande Guerre dans le secondaire, au profit d’une attention, légitime, portée à l’expérience combattante et à l’inscription du conflit dans une histoire plus longue, celle d’un premier XXème siècle dont la Grande Guerre serait la matrice. Plus qu’aux causes de la Grande Guerre, les programmes s’intéressaient davantage au conflit comme cause lui-même du siècle à venir.

Ainsi, comme par un renversement analytique, les causes de la guerre disparaissaient presque ou étaient réduites à un enchaînement inévitable lié à une « séduisante » mécanique des alliances ne pouvant qu’entraîner la déflagration et ne nécessitant au bout du compte que peu d’examen scientifique. La guerre, en devenant cause elle-même, voyait ce qui l’avait provoquée se diluer, voire s’effacer, dans un quasi enfermement téléologique. Elle était un début et, à ce titre, plus qu’un regard rétrospectif sur ses origines, elle induisait avant tout un regard sur le présent qu’elle avait donné à vivre et sur l’avenir qu’elle avait enfanté. Le passionnant travail de recherches sur les sorties de guerre [1] et l’élasticité chronologique qui en a découlé s’inscrit dans cette réflexion sur le caractère matriciel de la guerre et a largement démontré l’impossibilité de clore le conflit aux traités de paix et moins encore évidemment à l’armistice de 1918. Mais distendre dans « l’après » la chronologie de la guerre pour en comprendre son impact n’interdit pas, loin s’en faut, l’examen de ses origines, l’un n’exclut pas l’autre.

Et surtout, ne pas s’interroger sur les causes de la Grande Guerre (dans l’enseignement de celle-ci) me semble problématique car c’est finalement l’envisager comme fatale, comme écrite d’avance, puisque l’on n’a même plus besoin d’en rechercher les causes qui sont si évidentes, si indubitables, qu’elles n’ont plus besoin d’être formulées. C’est faire croire à une linéarité, à une inéluctabilité de l’histoire que toute notre discipline vient justement contredire et contre laquelle nous tentons, en tant qu’enseignants, de mettre en garde nos élèves.

On ne peut que se réjouir du retour de cette question par le biais des débats historiographiques qu’elle a suscités qui permettent, on va le voir, d’en saisir les enjeux politiques, géopolitiques et disciplinaires.

C’est en effet par la relation entre histoire et mémoires, par la façon dont les sociétés belligérantes et les historiens ont transmis la mémoire et l’histoire du conflit, dont ils l’ont analysé et interprété au cours du XXème siècle, que la question resurgit dans le programme de spécialité de Terminale, rappelant ainsi combien elle est porteuse d’enjeux politiques majeurs.

Car interroger les causes de la Grande Guerre, c’est immédiatement poser la question des responsabilités du grand massacre qui a ouvert le XXème siècle ce qui, on le comprend, loin d’être une querelle fermée entre historiens, est une question politique capitale dont les répercussions sont considérables. Comme l’écrit Nicolas Offenstadt « ”Origines” et ”responsabilités” s’enchevêtrent dans les discours par de multiples cheminements [2] », et cela dès le début du conflit.

Plus de cent ans après le conflit, le débat n’est pas clos sur ses origines, sur ce qui et sur qui l’a déclenché, sur les responsabilités des différentes entités politiques, militaires et économiques dans ce déclenchement.

Par Dominique Fouchard, docteure en histoire, professeure au lycée H.Boucher

Les implications du traité de Versailles

Une précaution méthodologique s’impose pour approcher la question : se prémunir contre l’anachronisme. Si cette précaution est inhérente au travail historique, elle revêt ici une importance majeure du fait de l’hécatombe qu’a été la Grande Guerre, du lien fait lors du règlement de la paix à Versailles entre causes et responsabilités et enfin du caractère matriciel que la guerre a acquis dans la dernière partie du XXème siècle.

Comme le rappelle si justement l’historien Gerd Krumeich[3], personne en 1914 n’a envisagé la guerre comme elle allait se dérouler effectivement car les représentations qu’en avaient les contemporains étaient bien éloignées de ce qui allait se produire, de la boucherie des champs de bataille de Verdun ou de la Somme, de la longueur inimaginable qu’a duré le conflit, des 10 millions de morts qu’il allait engloutir, des traumatismes durables qu’il allait inscrire dans les vies et les sociétés. Personne ne l’imaginait[4], pas plus les états-majors que les instances politiques, et l’avoir à l’esprit permet de porter un regard historique délesté du poids mémoriel des conséquences aveuglantes de la Grande Guerre sur la question des responsabilités lors de la crise de juillet, et, à l’inverse, de mesurer, après la guerre, le poids inévitable de ce qu’ont été ses conséquences sur les débats portant sur les responsabilités de son déclenchement.

Si dès 1914, et avant même les déclarations de guerre, les futurs belligérants veulent tous se présenter comme les agressés, et non les agresseurs, si chacun insiste sur la nécessité de se défendre contre les comportements belliqueux des adversaires et si la guerre est alors présentée de tous côtés comme une guerre défensive[5], au moment de l’armistice puis du règlement de la paix, la controverse sur la responsabilité du déclenchement enfle considérablement, mêlant causes de la guerre et responsabilité de son déclenchement dans une lecture morale du conflit qui s’impose durant tout l’entre-deux-guerres et qu’explique le terrible bilan humain et matériel de la guerre.

L’article 231 du traité de Versailles met en effet la question de la responsabilité de la guerre et de la culpabilité allemande au cœur des débats historiques et politiques de l’entre-deux-guerres. En stipulant que : « Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés[6] », le traité impose une lecture historique et morale du conflit lourde de conséquences. Il oblige l’Allemagne à endosser la responsabilité de la guerre et ses conséquences (autrement dit les millions de morts, de blessés et les immenses destructions matérielles), légitimant dès lors les réparations à payer pour prix de sa culpabilité. Les implications politiques et historiographiques de cet article du traité de Versailles sont considérables. Terreau opportunément fertile pour les nazis qui, comme on le sait, l’instrumentalisent au plus haut point, il conditionne par ailleurs l’écriture historienne allemande durant tout l’entre-deux-guerres et donc la perception du conflit.

Dès sa signature, la dénonciation en Allemagne est quasi unanime et le rejet indigné de ce qui fut qualifié de Diktat conduit à ce que l’historien Gerhard Hirschfeld appelle le « mythe de l’innocence allemande[7] » qui vise à démontrer que, contrairement à ce qu’affirme l’article 231, les responsabilités de la guerre n’incombent pas seulement à l’Allemagne mais sont partagées et que l’Allemagne, encerclée et donc menacée par les puissances de l’Entente (au premier chef par la Russie et la France dont l’alliance avait été scellée en 1894), avait « dérapé » dans la guerre par nécessité défensive. Le thème de l’encerclement devient le leitmotiv de l’argumentation pour démolir la thèse de la culpabilité allemande.

À partir du milieu des années 1920, l’esprit de Locarno aidant probablement, nombre d’historiens et de politiques européens modèrent le jugement de Versailles. L’historien français Jules Isaac estime ainsi que si les Allemands sont les premiers responsables du conflit, la France ne l’a pas empêché, tandis que l’ancien premier ministre britannique Lloyd George considère dans ses Mémoires de Guerre publiées au milieu des années 1930 que les nations ont été prises dans un engrenage qui les a fait basculer en guerre, relativisant ainsi la seule responsabilité allemande dans le déclenchement du conflit et diluant la question des responsabilités dans un système mécanique presque transcendant.

Avec la Seconde Guerre mondiale, la question des origines et des responsabilités de la Première Guerre mondiale est reléguée au second plan et, jusqu’aux travaux de l’historien hambourgeois Fritz Fischer dans les années 1960, en Allemagne, le « mythe de l’innocence » perdure.

 

1961 : Le scandale Fischer

La publication en 1961 de l’ouvrage de Fritz Fischer Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale 1914-1918 fait l’effet d’une bombe outre-Rhin et au-delà en Europe. Le livre relance un débat endormi et entraîne une des plus longues et virulentes querelles d’historiens jamais vues.

Fritz Fischer, à contre-courant de toute l’historiographie de l’entre-deux-guerres, vise à réévaluer la responsabilité de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit, à affirmer que c’est la politique impérialiste du Reich, et ce depuis Bismarck, qui, par ses vues expansionnistes et sa quête de puissance mondiale[8], porte la responsabilité de la Grande Guerre (en poussant l’Autriche-Hongrie à l’affrontement avec la Serbie, en ayant établi un plan d’attaque dès le début du siècle, en décidant de la mobilisation avant toutes les autres puissances…).

Brisant le consensus quant au partage des responsabilités qui avait fini par s’imposer durant l’entre-deux-guerres, Fischer établit une continuité historique de « Bismarck à Hitler » portée par les buts impérialistes ininterrompus du pouvoir, par des objectifs de guerre finalement continus pour affirmer l’Allemagne comme puissance continentale et mondiale. Il provoque alors une relecture plus que dérangeante de l’histoire contemporaine allemande. En effet, en établissant cette continuité historique, il signifie que le IIIème Reich n’est en rien un accident de l’histoire allemande et cela dans un contexte qui voit resurgir le passé nazi avec le procès Eichmann à Jérusalem (1961) et le début du second procès d’Auschwitz à Francfort (1963).

Le débat relayé par la presse dépasse alors le seul cercle des historiens et le gouvernement de Bonn prend position dans la controverse (preuve s’il en était besoin de l’enjeu politique de la question). En coupant les subsides qui lui étaient allouées, le gouvernement provoque en 1964 l’annulation de la tournée de Fischer aux États-Unis ce qui entraîne la mobilisation d’historiens américains qui parviennent à empêcher la venue sur le territoire américain du ministre des Affaires étrangères Gerhard Schröder. Cette mini crise diplomatique illustre la violence du débat entraîné par les travaux de Fischer. Celle-ci s’explique en grande partie par le fait qu’ils rompent brutalement avec un récit historique quasiment consensuel depuis les années 1920, une doxa qui semblait bien établie que l’historien vient ébranler, et aussi par le discrédit potentiel des élites allemandes que cette thèse de la continuité induit.

Une des conséquences de cette querelle des historiens qui a duré jusqu’aux années 1980 est qu’elle a, dans le contexte de la guerre froide, focalisé l’attention sur les débats ouest-allemands au détriment, comme l’explique l’historien Nicolas Patin, de l’écriture historienne en Allemagne de l’Est dont « l’intérêt se tournait avant tout vers les questions économiques et vers l’impact du capitalisme monopolistique sur l’entrée en guerre [et] sur les questions sociales[9] », autant d’éléments qui ont été quelque peu éclipsés par la controverse animant l’Ouest.

À l’approche du centenaire, le débat relancé

Le débat semblait apaisé depuis les années 1980, lorsque, à l’approche du centenaire, en 2013, l’historien australien Christopher Clark publie Les Somnambules. Été 1914. Comment l’Europe a marché vers la guerre ? À nouveau, les responsabilités de l’entrée en guerre sont interrogées et le succès éditorial du livre[10] prouve que la question est loin d’être close et que le sujet provoque toujours l’intérêt.

Comme l’explique l’historien Nicolas Beaupré[11], l’auteur, qui maîtrise de nombreuses langues (dont les langues balkaniques, l’allemand et le russe), a eu directement accès à des sources inédites et en ciblant le regard sur les enjeux balkaniques, il réévalue à la hausse la responsabilité des pays de l’Entente (principalement Serbie, Russie et France) dans le déclenchement du conflit, relativisant par conséquent celle des puissances centrales.

Christopher Clark réhabilite non seulement la théorie des responsabilités partagées mais il considère que la Serbie y a joué un rôle central, jusque-là trop peu analysé. Selon lui, l’attentat de Sarajevo est le résultat de la politique agressive de la Serbie dont les visées expansionnistes (en vue d’unifier la « Grande Serbie ») se sont manifestées lors des deux guerres balkaniques[12]. Il considère que le gouvernement serbe était au courant du complot visant l’héritier du trône austro-hongrois et qu’il a accepté l’éventualité d’un conflit parce qu’il lui semblait servir la cause de la Grande Serbie, ce qui n’a donc pas permis d’apaiser les tensions.

Dans ce contexte, la Russie et la France sont, pour l’auteur, fautives d’avoir soutenu la Serbie dans son bras de fer avec l’Autriche-Hongrie et d’avoir pris le risque de l’affrontement guerrier généralisé en ne freinant pas l’ardeur nationaliste et le comportement belligène de la Serbie. Un des reproches adressés à Christopher Clark est, dans sa tentative de rééquilibrage des responsabilités, de minimiser celles de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie dans la généralisation de la crise après l’attentat de Sarajevo et donc de mener une recherche trop « orientée », selon les termes de l’historien André Loez[13].

La métaphore qui conclut l’analyse (et qui a donné son titre au livre), celle de dirigeants « hantés par leurs songes et aveugles à la réalité des horreurs qu’ils allaient déclencher, [et qui] marchèrent vers le danger tels des somnambules » ne fait pas l’unanimité. D’une part parce qu’elle réduit la responsabilité des puissances centrales qui, si elles ne portent pas seules la responsabilité du déclenchement du conflit, ont tout de même mis « le feu aux poudres[14] ». D’autre part parce qu’elle minimise le rôle d’acteurs essentiels dans cette chaîne de responsabilités ayant conduit à la guerre, rôle que des recherches récentes d’historien.ne.s ont mis en lumière. Ainsi en est-il par exemple des monographies consacrées au chef d'état-major allemand von Moltke, au général autrichien von Hötzendorf ou au président Poincaré.

Enfin, la récente histoire des émotions, que développe l’historien Gerd Krumeich dans le sillage d’une histoire culturelle de la guerre, met en lumière le poids de la peur dans la prise des décisions qui ont conduit au conflit : peur de l’encerclement qui tourne à la phobie en ce qui concerne l’Allemagne, peur de la France face à une puissance allemande grandissante, autant de peurs de l’avenir et de l’autre qui ont alimenté les décisions politiques et les choix militaires qui ont, au bout du compte, mené à la guerre.

Pour un « espace d’incertitude historique »

            On le voit, nombre d’hypothèses et d’analyses se sont superposées, sédimentées, sont entrées en rivalité parfois, pour tenter d’expliquer les causes et le déclenchement de la Grande Guerre. Depuis le début du conflit et jusqu’à aujourd’hui, cette histoire continue de s’écrire, influencée par les contextes et les nationalités de celles et ceux qui l’observent, par les types et les choix d’archives consultées, par les évolutions historiographiques qui privilégient tour à tour histoire militaire, diplomatique, économique, sociale et culturelle.

Dans cette richesse historiographique et dans les débats politiques qu’elle traduit et qu’elle alimente en retour, les causes de 1914 semblent demeurer, comme l’écrit joliment l’historien allemand Joachim Käppner, un « espace d’incertitude historique[15] ».

Et sans doute est-ce une bonne chose. Cela nous rappelle combien l’histoire est une matière en construction, une matière vivante (au sens presque d’une substance) ; cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de vérité historique mais cela oblige à accepter la complexité pour approcher la compréhension du passé plutôt que l’explication simple, binaire et manichéenne qui ne peut satisfaire la recherche de vérité de l’historien.ne.


[1] On pense ici aux travaux de Bruno Cabanes, de Stéphane Audoin-Rouzeau et de Jay Winter et John Horne, entre autres.

[2] Nicolas Offenstadt, « Les origines et les responsabilités de la Grande Guerre », 2014, BNF/Ministère de la Défense DMPA, en ligne :

http://expositions.bnf.fr/guerre14/arret/03_4.htm

[3] Voir sur l’ensemble du sujet la synthèse à laquelle cet article doit beaucoup : Gerd Krumeich, Le Feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ?, Belin, 2014.

[4] Même si certains, comme August Bebel, étaient plus lucides et inquiets, mais ils étaient rares.

[5] Voir à ce sujet le journal de Poincaré du lundi 3 août 1914, consultable en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8555829g/f299.item

[6] Article 231, Traité de paix entre les Puissances alliées et associées et l’Allemagne et protocole signés à Versailles le 28 juin 1919, Paris, Imprimerie Nationale, 1919, p. 104.

[7] Gerhard Hirschfeld, “Der Erste Weltkrieg in der deutschen und internationalen Geschichtsschreibung”, dans Aus Politik und Zeigeschichte, B 29-30, 2004. Cité par Nicolas Patin, « La Grande Guerre : un angle mort de l’histoire allemande ? », in Histoire@Politique revue électronique du Centre d’histoire de Sciences Po, n° 22, janvier-avril 2014.

[8] Comme le suggère le titre allemand plus explicite que sa traduction française : « Griff nach der Weltmacht » soit « La quête du pouvoir mondial ».

[9] Nicolas Patin, « La Grande Guerre : un angle mort de l’histoire allemande ? », op. cit.

[10] 70 000 exemplaires vendus en deux mois en Allemagne ; 7 000 en France.

[11] Cité par Louise Mussat in « Nouveaux regards sur l'origine du conflit », 01.01.2014,

  https://lejournal.cnrs.fr/articles/nouveaux-regards-sur-lorigine-du-conflit

[12] Au cours desquelles elle a doublé son territoire.

[13] Critique d’André Loez publiée dans Le Monde, le 26 septembre 2013.

[14] Gerd Krumeich, op. cit.

[15] Joachim Käppner, « Les nouvelles thèses sur les causes de la Grande Guerre passionnent l’Allemagne », in Le Monde, 15 janvier 2004.