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Sous les pavés. « Les Mai-68 »

vignettes focus mai68 « C’est l’énorme littérature sur le sujet – et non son occultation – qui, paradoxalement a favorisé l’oubli des événements en France », cette affirmation de Kristin Ross pose le problème de l’interprétation et de la vision actuelles de l’«événement 68», celui d’un récit figé ou mis à distance par ses acteurs centraux, leurs réussites, leurs récits et leurs interprétations ultérieures qui ne laisse que peu (pas) de place au questionnement objectif sur le déroulement des faits ni à la multiplicité des points de vue. La restitution factuelle et analytique du printemps 68 repose en effet sur bon nombre de clichés, qui font finalement de Mai une simple parenthèse téléologique juvénile et débridée, une révolution d’héritiers, que d’aucuns considèrent comme ayant débouché sur les pires travers sociétaux (dissolution de l’autorité, modèle individualiste et hédoniste, conversion à l’idéologie libérale-libertaire) et semblant donner raison à Michel de Certeau : « Un événement n’est pas ce qu’on peut voir ou savoir de lui mais ce qu’il devient ».

Il est cependant difficile de concevoir que le plus vaste mouvement de contestations et de grèves qu’ait connu le pays depuis le Front populaire puisse s’y résumer. Le mai-juin des historiens, abondant chaque année en « 8 », permet de peser la part entre lecture essentialisée et questionnements scientifiques et de restituer une lecture multiscalaire et composite du fait historique, ici ensuite déclinée en 5 parties : mai avant Mai ; temporalités, acteurs, géographies ; la gestion de l’événement et la sortie de crise ; les autres Mai ; les « vies ultérieures » des combats et de la militance. Il ne s’agit pas d’aller chercher la « révolution introuvable » de Raymond Aron qui n’existe pas, mais de rendre compte du moment 68 et de ses traces.

Mise en perspective historique sur les événements de mai 1968 par Catherine Dupuy, professeur au lycée Jacques Decour, Paris IXe.

1. Nommer et analyser Mai-68 : le mai-juin des historiens

Dans son ouvrage de synthèse sur Les Révolutions françaises 1962-2017, Jean-François Sirinelli consacre le chapitre 6 à mai 68. Ces 14 pages d’analyse de l’événement, il les intitule de façon volontairement provocatrice « l’a-révolution » afin de les désinvestir de ce qui fait le corps des publications scientifiques et universitaires parues lors des deux derniers anniversaires :  insister sur la pluralité des angles, des temporalités, des acteurs et des enjeux. Il construit sa démonstration du  « mythe » 1968 autour de trois néologismes qui donnent corps à une vision uniquement germanopratine : mai 68 est donc une « a-révolution », mais aussi une « rêve-évolution » et une « irrévolution »  dont la  « prise de pavés » et la prise de parole permettent à la « grande lessive culturelle » du printemps de mêler provocation ludique et transgression utopique sans véritable aspiration politique puisque la jeunesse étudiante n’exprime jamais la volonté de rompre avec l’Etat de droit républicain. Les manifestations, les affrontements, la violence et les barricades ne sont ainsi pour partie que des simulacres, ceux d’une génération de la prospérité et de la paix. Il n’est par conséquent pas surprenant qu’aucun autre lieu de la contestation hormis « la cour de la Sorbonne » ne soit évoqué dans le chapitre ; la « classe ouvrière » et les « usines occupées » ne sont mentionnées qu’une fois sans aucune explication quant aux motifs des grèves et des occupations.

Dès lors, « l’a-révolution » peut s’apparenter à un non-événement : « une situation historique dans laquelle, en dépit des déclarations d’intention révolutionnaires de certains acteurs, ni la teneur réelle des cultures politiques des sympathisants ni la nature précise de la société qui les entoure ne les prédisposent vraiment à sauter le pas ». Si cette définition de mai 68 peut se comprendre – le pouvoir d’Etat et les institutions ont, avec une partie des acteurs institutionnels politique (PCF), syndicaux (CGT) et étudiants (UNEF), permis la réaffirmation du compromis républicain, elle ne rend pas compte du caractère polysémique de l’événement – ce qu’en revanche les ouvrages universitaires d’histoire et de sciences politiques publiés en 2018 et 2008 et portant directement sur mai-juin soulignent tous. Le choix des titres fait par les auteurs et les analyses proposées permettent de dégager quatre ensembles parmi cette abondance éditoriale.

On peut tout d’abord consulter deux courtes synthèses, globalement construites sur le même plan et portant le même titre, le plus court possible – Mai 68 -, celui de Boris Gobille (en 2008 et avec une réédition quasi-similaire en 2018) et le Que-sais-je de Bibia Pavard (2018). Le chapitre 7 de La France du temps présent, « Le moment 1968 et ses traces » rédigé par Michelle Zancarini-Fournel offre également un cadrage rapide et illustré.

Un deuxième ensemble concerne les publications plus détaillés – élargissement analytique de la séquence chronologique en amont et en aval et de l’espace géographique.  Les deux collectifs, parus en 2008, Mai-Juin 68 et 68, une histoire collective (1962-1981) multiplient les entrées et les lectures multiscalaires selon un découpage chronologique assez similaire (récit, film, objets, ailleurs, lieux, acteurs et traverses pour celui sous la direction de Philippe Artières et de Michelle Zancarini-Fournel). On peut leur adjoindre Le Moment 68, une histoire contestée de Michelle Zancarini-Fournel qui s’appuie également sur la nécessité de penser l’événement à partir d’outils et de grilles de lecture pluriels.

L’ouvrage à la fois de synthèse et de recherche de Ludivine Bantigny – 1968. De grands soirs en petits matins – constitue le livre de référence tant par la variété de son contenu et de ses angles analytiques que par la richesse des sources archivistiques qu’elle mobilise. D’innombrables exemples permettent de montrer l’ampleur du refus du consentement établi et du basculement des rapports de domination ordinaire à l’université, à l’usine et dans les services publics.

D’autres ouvrages abordent l’étude d’un objet particulier, avec la même volonté d’une lecture multiple et décentrée. Xavier Vigna s’interroge ainsi en 2008 sur L’Insubordination ouvrière dans les années 68 qu’il prolonge jusqu’à la fin de la décennie suivante pour en faire, comme l’indique le sous-titre, un Essai d’histoire politique des usines. Boris Gobille questionne la pluralité du champ littéraire dans Le Mai 68 des écrivains. Crise politique et avant-gardes littéraires. L’outil en vogue des circulations et de la nécessaire « provincialisation » des événements permet à Ludivine Bantigny et à un collectif d’auteurs de penser Les « années 68 » comme celles des Circulations révolutionnaires. L’exposition aux Archives nationales sur 68 - Les Archives du pouvoir, chroniques inédites d’un Etat face à la crise a donné lieu à une publication aux pistes novatrices sous la direction de Philippe Artières.

Enfin, le travail de recherche en sociologie politique de Julie Pagis (Mai 68, un pavé dans leur histoire) et la somme de plus de 1 000 pages restituant 366 parcours biographiques dirigée par Olivier Fillieule (Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France), offrent une analyse fouillée et stimulante  des « vies ultérieures » et du devenir professionnel et personnel de cette « génération 68 » qui n’est pas, loin de là, celle des seules figures médiatisées du mouvement.

2. Ailleurs, avant : mai avant Mai

Mai 68 ne débute pas en mai 68. L’événement s’inscrit dans un double contexte : celui des modèles étrangers et celui de l’antériorité nationale.

● Les modèles étrangers : les trois « circulations révolutionnaires »

La Chine de Mao fascine réellement en France et pas seulement les militants maoïstes. La « Révolution culturelle », débutée en 1966, est alors perçue par beaucoup de manière déformée comme un « printemps des peuples » libertaire en opposition à l’Union soviétique brejnévienne sclérosée et actrice centrale de la guerre froide. La Chinoise de Jean-Luc Godard, dont la première a lieu au Festival d’Avignon le 3 août 1967, rend compte de cet engouement, de même que le succès hexagonal considérable du Petit Livre rouge.

Cuba, Castro et Guevara – dont la photographie du corps supplicié en octobre 1967 devient iconique, symbolisent quant à eux la solidarité avec les peuples d’Amérique et plus largement avec ceux d’Afrique et d’Asie, le « Che » appelant à l’extension des insurrections.

Conjointement, la dénonciation de la guerre du Vietnam se traduit notamment en novembre 1966 par la création du comité Vietnam national (CVN) dans lequel le PSU et la JCR sont très impliqués et par celle des Comités Vietnam de base (CVB), impulsés par l’UJCml (Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes). La critique des Etats-Unis passe également par le soutien à la lutte des Africains-Américains contre la ségrégation et pour les droits civiques, réactivée par l’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968.

Il y a donc là le creuset du regroupement de militants étudiants et lycéens d’extrême-gauche qui s’initient alors aux modalités de la contestation politique.

● La contestation avant : les fragilités des « Trente Glorieuses » et du modèle politique communiste tribunicien

Si l’article, rétrospectivement fameux, de Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde du 15 mars parle d’un pays qui s’ennuie, il affirme aussi, comme Raymond Aron dans Le Figaro en 1967, que la peur du chômage est une réalité indéniable, surtout pour les jeunes ouvriers. De fait, les années 1960 rendent compte de multiples radicalités contestatrices :  colères paysannes et manifestations du Midi viticole, avec la crainte de l’entrée dans le Marché commun, la mise en œuvre de la Politique agricole commune (PAC) et la fragilisation d’un monde frappé par l’exode rural ; contestations imposantes dans l’Ouest, notamment dans la région nantaise (manifestations plus ou moins violentes qui rassemblent paysans, ouvriers et enseignants).  Dans l’industrie, la remise en cause de l’ordre usinier (conditions de travail, salaires) au mitan des années 60 provoque de nombreux débrayages et des grèves tournantes dans l’aéronautique, la métallurgie ou les chantiers navals particulièrement ; ainsi la grande grève de la Rhodiaceta à Besançon, en février et mars 1967, filmée par Chris Marker, qui se traduit par l’occupation de l’usine et reçoit le soutien d’un groupe d’étudiants. On peut également citer, cette année 1967, la grève aux chantiers navals de Saint-Nazaire et dans les mines de fer de la Lorraine et, en janvier-février 1968, la forte mobilisation ouvrière de trois sites usiniers à Caen avec des affrontements importants entre les manifestants et les forces de l’ordre. Loin de l’hexagone, en mars-mai 1967, la situation sociale très tendue en Guadeloupe fait de nombreux morts (peut-être plus de 80) et une centaine de blessés.

De même, avant le mouvement du 22 mars à Nanterre, certaines universités de province connaissent une protestation étudiante (Clermont-Ferrand, Nantes, Montpellier ou Nancy) réprimée par les forces de police. Les lycéens se mobilisent également avec les premiers CAL (comités d’action lycéens) lancés en décembre 1967 pour défendre la liberté d’expression et contre le « lycée caserne ».  Les CAL sont une cinquantaine à la veille de mai.

Ces deux pôles de la contestation demeurent cependant largement séparés au grand dam des militants maoïstes établis en usine  à partir de 1967 : les étudiants forment toujours un entre-soi de privilégiés et d’héritiers, certes en augmentation (508 000 en 1968, contre 180 600 dix ans plus tôt), mais sociologiquement marqué (seulement 10% des étudiants sont enfants d’ouvriers et 7 % fils de paysans) ; les ouvriers représentent encore 38 % de la population active (7.7 millions) malgré le développement du secteur des services.

Parallèlement, les structures tribuniciennes de l’«écosystème » communiste (PCF, CGT et UEC – Union des étudiants communistes) se voient récuser par ce qui forme, au cœur de mai-juin, les gauches alternatives, noyau politisé de la radicalisation : dissidences « prochinoises » à l’UEC, scission et exclusions trotskistes (PCF, UEC), naissance de l’UJCml, contacts avec la jeunesse radicalisée de la RFA, les mouvances contestatrices dans la Pologne communiste, la Tchécoslovaquie du printemps de Prague et l’Italie du Nord. Parmi les ouvriers, les plus jeunes sont également sensibles à la remise en cause de l’autorité des responsables syndicaux et à la radicalisation politique voulue par des militants trotskistes de la CFDT.

3. Temporalités, acteurs, géographies du moment 68

La périodisation classique divise le moment en trois temps : la crise étudiante du 3 au 13 mai, la crise sociale du 13 au 30 mai et la crise politique du 30 mai au 30 juin. Cette chronologie ternaire a l’avantage de la clarté, elle demande cependant à être partiellement ajustée à la complexité multiscalaire d’un événement-mosaïque, notamment pour prendre en compte l’importance du conflit salarial et les différents paramètres de la normalisation. La cour de la Sorbonne, le Quartier latin et la rive gauche de la Seine forment un espace qui n’est qu’une partie du tout, et non la partie pour le tout (multiplicité des lieux, des acteurs et de leurs expériences vécues et des formes de la mobilisation protestataire).

● 3-13 mai : du Quartier latin à la province : l’embrasement étudiant

Vendredi 3 mai : ordre du recteur d’évacuer la Sorbonne où se tient un meeting UNEF-JCR-FER (Fédération des étudiants révolutionnaires) -MAU (Mouvement d’action universitaire) contre la « répression à l’université », premiers affrontements étudiants/policiers à Paris et arrestation de dizaines de militants d’extrême-gauche. Lundi 6 mai : conseil de discipline à la Sorbonne de Daniel Cohn-Bendit et de 7 autres étudiants nanterrois. Manifestation multiples et affrontements violents avec la police le soir et les jours suivants, grèves lycéennes conduites par les CAL, grèves de solidarité en province. Mercredi 8 mai : journée de grève générale dans l’Ouest de la France (ouvriers, paysans et étudiants). Vendredi 10 mai- samedi 11 : manifestations lycéennes le vendredi et 1ère nuit des barricades dont la violence (plus de 300 blessés) bouleverse l’opinion publique. Appel lancé par l’ensemble des syndicats contre « la répression policière sauvage qui s’est abattue sur les étudiants et les universitaires du Quartier latin » à une grève générale de 24 heures le 13 et à des manifestations l’après-midi. Interdiction faite à l’ORTF par le gouvernement de couvrir les événements.

● A partir du 13 mai : grèves, manifestations, généralisation

Lundi 13 : tournant avec la grève générale de soutien. Manifestation de grande ampleur à Paris, plus de 450 meetings et défilés dans toute la France, surtout dans le Sud-Est (Marseille, Lyon) et l’Ouest (Nantes, Rennes). 14 mai : 1ère occupation d’usine à l’entreprise Sud-Aviation de Bouguenais près de Nantes (1800 ouvriers) et séquestration du directeur et de plusieurs cadres pendant 15 jours. 16 mai : généralisation avec l’occupation successive des différents sites usiniers de Renault (Cléon, Flins, Sandouville, Le Mans, Boulogne-Billancourt) ; 17 mai : SNCF, EDF, nombreux sites usiniers touchés, plus de 300 000 grévistes ; 18 mai : PTT, RATP. L’essence commence à manquer.

● 20-30 mai : le pays paralysé.

La grève se généralise à partir du 20 mai par capillarité : rôle pilote des grands sites, puis diffusion progressive vers les usines plus modestes, entrée en grève des employés du secteur tertiaire (poste, hôpitaux, banques, grands magasins) à la fin de la semaine. L’ORTF entre en grève le 25 mai, les reportages en direct ne sont plus autorisés par le gouvernement. On retient le chiffre de 7 millions de salariés grévistes partout en France, avec des situations très diverses selon les régions, les localités et les entreprises, et un monde salarié composite, dont celui habituellement peu mobilisé par les syndicats (mensuels, cadres, ingénieurs, chefs d’équipe, mais également ouvriers immigrés)

● 24-30 mai : la crise politique et le retournement de l’opinion publique en faveur du gouvernement

Vendredi 24 mai : 200 000 manifestants en France à l’appel de la FNSEA, allocution télévisée de De Gaulle qui annonce un référendum sur la participation pour juin, 2ème nuit des barricades – recrudescence des manifestations à Paris, d’abord sur la rive droite (incendie à la Bourse), puis sur la rive gauche et dans certaines villes de province (manifestation à Nantes qui réunit paysans, ouvriers et étudiants et se termine par des violences et l’assaut donné à la préfecture). 25-27 mai : négociations tripartites (gouvernement, représentations patronales, centrales syndicales dont la CGT et la CFDT) au ministère des Affaires sociales rue de Grenelle. Le protocole d’accord propose la reprise du travail contre une augmentation échelonnée du SMIG de 35 % et de 7% immédiate pour les autres salaires, l’officialisation de la section syndicale, le remboursement échelonné de 50% des journées de grèves et le rattrapage de l’autre moitié. 27 mai : Le secrétaire général de la CGT, Georges Séguy, qui rend compte des différents points de la négociation est hué par les grévistes de Renault-Billancourt qui refusent de reprendre le travail, refus également dans d’autres entreprises. Le soir, au stade Charléty, meeting UNEF, FEN, PSU, CFDT devant 30 000 personnes en présence de Pierre Mendes France. Meetings syndicalistes-étudiants en province appelant au durcissement de la grève. 28 mai : Ajournement du baccalauréat ; au journal télévisé du soir, François Mitterrand propose de former un gouvernement provisoire et se déclare candidat à la présidence de la République au cas ou de Gaulle démissionnerait. 29 mai : dans le secret, de Gaulle part quelques heures à Baden-Baden rencontrer le général Massu, commandant des forces françaises en Allemagne. Il est de retour en France à 18 heures. A Paris, manifestation de la CGT et du PCF pour « un gouvernement populaire ». Pierre Mendes France se dit prêt au pouvoir. 30 mai : à la radio, de Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue d’élections législatives en juin. Il dénonce la « dictature » et la menace du « communisme totalitaire » qui pèse sur le pays.  En soirée, de 18 à 21 heures, la grande manifestation gaulliste sur les Champs-Elysées réunit plus de 400 000 manifestants. 31 mai :  le protocole signé rue de Varennes, au ministère de l’Agriculture, aligne le salaire minimum des salariés de l’agriculture sur celui de l’industrie.

● Juin 68 : poursuite des grèves, lent reflux et normalisation

3 juin : reprise du travail dans les banques, les mines, vote pour la reprise dans les transports et à EDF. 4 juin : nombreuses reprises du travail, mais durcissement de la grève dans l’automobile, la métallurgie, l’aviation. 5 juin : la CGT appelle à la reprise du travail que l’Humanité salue le 6 .  7 juin : heurts violents à Renault-Flins. 9 juin : FO et la CGT refusent l’appel de la CFDT à soutenir les grèves.  10-11 juin : un million de grévistes à Paris et en province et 3ème nuit des barricades.  12 juin : dissolution de 11 groupes, partis ou associations « gauchistes », mais pas d’Occident, jugé « non subversif ».  16 juin : la police évacue la Sorbonne. 17 juin : reprise du travail chez Renault, le 20 à Peugeot et Berliet, le 24 chez Citroën.

Le 11 juillet, la faculté des sciences de Marseille est la dernière université évacuée ; le lendemain, les journalistes de télévision votent la reprise du travail.

4. Gérer l’événement et sortir de la crise : le compromis républicain

La situation n’est pas révolutionnaire. Mai 68, malgré l’ampleur et les modalités de la contestation, n’a jamais mis en péril la démocratie et le fonctionnement de l’Etat. La multiplicité des acteurs, des lieux et des formes de la mobilisation protestataire, ainsi que la violence de certains affrontements montrent en revanche une gestion plurielle de la rupture qui acte le fonctionnement du compromis républicain.

● Gérer la « rupture du temps ordinaire »

Ludivine Bantigny consacre la troisième partie de son ouvrage à « L’expérience sensible du politique ». Elle y restitue l’énergie des luttes, des débats, des émotions et des espoirs portés par les acteurs, les temps de parole et les éclats de voix et de joie, le « rire de Mai » et le refus du consentement établi. Le caractère festif libère la parole. Pour l’intellectuel jésuite Michel de Certeau, « on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789 ». Les slogans de mai disent le « rêve général » et « l’imagination au pouvoir ».  « Les murs ont la parole », lorsque le 14 mai, des étudiants des Beaux-Arts, rejoints par des artistes créent l’Atelier populaire des beaux-arts. L’atelier est ouvert à tous, la production (technique de la sérigraphie qui permet la reproduction de plus de 300 affiches, dont certaines jusqu’à 3 000 exemplaires) fonctionne jour et nuit. Les étudiants, les comités d’action, les comités de grève passent commande. (cf. pour les slogans de Mai : 1968, les murs ont la parole, citations recueillies par Julien Besançon, Paris, Tchou, 1968, rééd 2018).

Xavier Vigna titre sur « l’insubordination ouvrière » qui part de la base et décrit avec précision les « situations d’usine » que marque la césure de mai. Comme en mai-juin 1936, les 3.5 millions d’ouvriers en grève occupent souvent les locaux et revendiquent, pour certains, le « pouvoir ouvrier » et le refus du capitalisme. Ils imposent leur autorité, fixent les règles d’accès et préservent l’outil de travail. Le pouvoir change de mains, notamment lors des quelques séquestrations de membres de la direction ou de l’encadrement. La séquestration constitue en effet, dans certains cas, dès le début de la grève, en province et en banlieue parisienne, le corolaire de l’occupation. L’usine redevient, comme en 1936, un lieu de loisirs et de temps libre qui rompt avec la dureté des conditions de travail de beaucoup d’ateliers, notamment dans la métallurgie et l’automobile. Les ouvriers de chez Berliet déplacent ainsi symboliquement les lettres du fronton de l’usine pour former le mot liberté. Dans les services publics (hôpitaux, PTT), les grévistes veillent au traitement des urgences, comme les opératrices du téléphone, qui travaillent habituellement de 7 heures à midi, puis de 19 heures à 21 heures. En grève, elles filtrent le trafic des communications téléphoniques et télégraphiques pour n’autoriser que les appels de première nécessité.

● Gérer la violence

Jean-François Sirinelli insiste sur le fait que la violence politique est restée canalisée, même lors des journées les plus explosives. Il considère que, de part et d’autre, les différents acteurs ont souhaité éviter les morts. De fait, à la différence de la journée insurrectionnelle parisienne du 6 février 1934 (15 morts, 1435 blessés), du 17 octobre 1961 (une cinquantaine de morts pour l’estimation basse et plusieurs centaines de blessés) et de la manifestation de Charonne (8 victimes), les 10 semaines de l’embellie contestataire hexagonale font probablement 7 victimes pour l’ensemble du territoire, dont une parmi les forces de l’ordre ( deux décès le 24 mai, un homme tué par un éclat de grenade rue des Ecoles et un commissaire de police à Lyon, écrasé par un camion ; le 30 mai, un jeune ouvrier abattu dans le Calvados ; le 10 juin, un lycéen de
17 ans venu soutenir les grévistes de Renault-Flins mort noyé dans la Seine ; le lendemain, deux ouvriers tués lors des violents affrontements à l’usine Peugeot de Sochaux-Montbéliard ; le 29 juin, à Arras, un colleur d’affiches du Parti communiste abattu par des militants gaullistes des CDR (comités de défense de la République).

Dans la capitale, l’attitude du préfet de police, Maurice Grimaud, semble déterminante : c’est un homme de dialogue (en 1977, il intitulera son récit livresque des événements En mai fait ce qu’il te plait) qui, en liaison avec le ministre de l’Intérieur, Christian Fouchet, souhaite en priorité éviter le pire. Le premier ministre tente également d’infléchir la position du ministre de l’Education nationale, Alain Peyrefitte, et du chef de l’Etat qui, le 19 mai, face à l’émeute étudiante veut rétablir l’ordre sans attendre, avec l’évacuation de la Sorbonne et de l’Odéon- ce que Pompidou et Grimaud parviennent à éviter et punir les meneurs. Les services d’ordre étudiants (l’UNEF, dont Jacques Sauvageot est vice-président) et syndicaux participent aussi de cette régulation de la violence. On ne doit cependant pas occulter le fait que la gestion existe justement parce qu’il y a réellement violence, notamment lors des trois nuits parisiennes des barricades, mais aussi en province (« nuits rouges » à Lyon et à Nantes par exemple) et aux portes des usines, particulièrement en juin.

● Gérer et utiliser les médias

Cet aspect est le seul qui concerne directement les programmes de lycée (terminales ES et L). Des deux côtés, les acteurs comprennent le vecteur essentiel que constituent la presse écrite, la radio et la télévision.

- les médias, cible et acteurs de la crise :  médias traditionnels qui apparaissent dépassés par l’opinion (Le Monde), dénonciations des « mensonges » de l’ORTF

- apparition de nouveaux journaux contre la presse « établie », comme L’Enragé, créé par l’éditeur Jean-Jacques Pauvert et le caricaturiste Siné, qui parait jusqu’en novembre 1968

- une culture visuelle dominante : rôle de l’image, effet par exemple des affiches sur l’opinion publique, mise en scène de l’information

- rôle des médias dans le basculement des événements : images TV des violences policières, silence puis retour par la radio de De Gaulle le 30 mai

- les médias, intermédiaires entre la contestation et le pouvoir : rôle des radios périphériques (Europe n°1 et RTL), dont les journalistes motorisés donnent la parole aux étudiants en direct sur les barricades, dialogue presque surréaliste lors de la 1ère nuit des barricades entre le vice-recteur de l’académie de Paris et Alain Geismar

- tentative d’interdiction de reportages par le gouvernement

- les médias publics exprimant le même besoin de liberté que les manifestants : grève de l’ORTF à partir du 25 mai.

● Gérer la crise et sa sortie : les acteurs institutionnels et le compromis républicain

Pour les deux têtes de l’exécutif d’un côté et les organisations politiques institutionnelles et syndicales de l’autre, il s’agit de reprendre la main après le flottement du début. Lors de la rencontre de Grenelle, le gouvernement et la CGT travaillent de concert.

Par trois fois, le pouvoir exécutif semble faire défaut : en voyage officiel en Iran et en Afghanistan depuis le 2 mai, Pompidou ne revient que le 11 au soir ; De Gaulle part en Roumanie le 15. De retour le 18 mai au soir, il apostrophe Alain Peyrefitte sur la « chienlit » étudiante et le « bordel ».  Il « disparait » quelques heures le 29 à Baden-Baden. Cependant, pendant la crise, l’Etat fonctionne et montre sa capacité de résistance, la continuité de ses services permettant la reprise en main de la situation grâce au fonctionnement de la chaine de commandement (notes des Renseignements généraux qui informent le ministre de l’Intérieur sur les meneurs, utilisation des télex pour la remontée des télégrammes journaliers, régiments mobilisés pour le ramassage des ordures et la distribution du courrier, gestion de l’approvisionnement en essence pour les véhicules prioritaires). En juin, la répression montre la réassurance du pouvoir : dissolution des organisations gauchistes, constitution de fichiers des membres des « mouvements révolutionnaires » à surveiller, expulsion d’étrangers, dont des étudiants allemands, arrestation de militants, pour la plupart rapidement relâchés, saisie et mises sous scellés de tracts, d’affiches, de cahiers de notes.

Ni le Parti communiste français, encore première force politique de gauche ni la CGT, alors sa « fille ainée » et porte-parole de cette « nouvelle classe ouvrière » française, qualifiée, masculine et enrichie par la croissance, ne veulent de la révolution et d’une rencontre ouvriers-étudiants. Le 3 mai, Georges Marchais dénonce dans l’Humanité les gauchistes, « faux révolutionnaires à démasquer », dont « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit ». Le 18, Georges Séguy, désapprouve les séquestrations. Benoit Frachon, quant à lui tourne en dérision les « grues métaphysiques » étudiantes. Si le « rendez-vous manqué » entre étudiants et ouvriers semble réel dans la capitale et sa banlieue, bien tenu par les appareils du PCF et de la CGT, il existe cependant dans certains bastions provinciaux de la contestation, dans la région nantaise par exemple.

Lors des négociations de Grenelle, les « deux Georges » sont à la manœuvre : Georges Pompidou, 1er ministre, qui a repris la main après l’échec de l’intervention télévisée de De Gaulle le 24 mai et Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, au détriment des positions de la CFDT qui souhaitait aller plus loin dans les revendications, en abordant notamment la question de l’autogestion dans le monde du travail.

Parallèlement, François Mitterrand, après son intervention télévisée du 28 mai, laisse passer sa chance de peser sur les événements. Le PCF proteste le lendemain dans un communiqué contre cette nouvelle version de « l’homme providentiel » et Raymond Aron affirmera que le gouvernement peut compter sur le PCF pour jouer le jeu du retour à la normale.

Le 30 mai acte la réassurance gaulliste. De Gaulle annonce à la radio la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue de nouvelles élections. Il dénonce la « dictature » et la menace du « communisme totalitaire » qui pèse sur le pays. En soirée, la grande manifestation gaulliste sur les Champs-Elysées rassemble plus de 300 000 participants. Les 23 et 30 juin, les élections accordent une large victoire au parti gaulliste (+8% par rapport au scrutin de 1967). Rebaptisé « Union pour la défense de la République » (UDR), il détient la majorité absolue avec 293 sièges sur 487 et peut s’appuyer sur une majorité totale de 363 députés. La reprise en main de l’ORTF pendant l’été est sévère, avec le licenciement de 53 journalistes de la télévision et de la radio et la suppression de la quasi-totalité des magazines d’information, vecteurs médiatiques de la contestation.

A l’automne, la loi Faure sur les universités confirme en revanche la nécessité d’apporter une solution d’envergure à la crise étudiante : elle remplace les facultés par des universités pluridisciplinaires, elle met un terme au pouvoir exclusif des professeurs d’université (les « mandarins ») et à la tutelle directe de l’Etat avec l’élection de conseils composés paritairement d’enseignants et de non-enseignants dont des étudiants et établit l’autonomie financière des établissements.

Le départ du général dix mois plus tard entérine cependant la véritable onde de choc provoquée par les événements. Ses successeurs et la gauche institutionnelle prennent acte de la modernisation sociétale nécessaire : proposer une « nouvelle société » pour le premier ministre de Pompidou, Jacques Chaban-Delmas, confirmer l’évolution des mœurs pour Valéry Giscard d’Estaing, promettre de « changer la vie » pour François Mitterrand en 1972.

5. Les autres Mai

En mai-juin, il est aussi des oppositions virulentes, des clivages au sein d’une même appartenance et des rendez-vous manqués qui montrent que l’événement ne se limite pas à l’affrontement de la rue et des usines avec le pouvoir.

● Le Mai de la droite gaulliste et de l’ultra-droite : les oppositions virulentes à la contestation 

L’ultra-droite, les gaullistes et une partie de l’opinion publique fustigent la « chienlit » étudiante et gauchiste et le « péril » communiste. Dès les premiers jours de mai, la réaction s’organise contre la révolte étudiante, à Paris, à Nanterre et en province (Nantes, Dijon, Briançon par exemple) notamment à l’appel de la FNEF (Fédération nationale des étudiants de France), créée en 1962. Le groupuscule nationaliste Occident, fondé en 1964, est le plus virulent, déjà à l’origine, avant 1968, d’ « expéditions punitives », notamment contre les Comités Vietnam. L’Action française royaliste est également présente. A partir du 13 mai, l’ultra-droite manifeste chaque jour à Paris, sur la rive droite, à la Madeleine ou à l’Etoile et en province ; des affrontements violents (matraques, barres de fer, gourdins contre cocktails Molotov, lances à incendie et pavés côté étudiants et ouvriers) opposent quotidiennement les deux camps pendant toute la durée des événements.

La fidélité au général débouche vers le 20 mai sur la création des CDR (Comités de défense de la République) par Jacques Foccart dans le prolongement du SAC (Service d’action civique). En lutte contre le communisme et la « subversion », ils peuvent compter sur l’UJP (Union des jeunes pour le progrès), l’organisation des jeunes gaullistes, créée en 1965. Le 30 mai parisien, de la Concorde à l’Etoile, constitue l’acmé de leurs nombreuses manifestations parisiennes et provinciales. La forte participation et la virulence des slogans (« Cohn-Bendit à Dachau », « le rouquin à Pékin ») rendent comptent de l’ampleur d’une mobilisation qui se déploie jusqu’à la mi-juin avec une tonalité parfois xénophobe. La campagne pour les législatives des 23 et 30 juin prolonge par ses mots d’ordre la violence de l’affrontement, comme à Arras, où un colleur d’affiches du PCF est abattu par des militants CDR lors de l’entre-deux-tours.

Une partie de l’opinion publique apporte également son soutien au chef de l’Etat. Des lettres anonymes sont envoyées aux préfets, aux ministres et à l’Elysée, ainsi que des télégrammes d’encouragements et de félicitations, surtout à partir du 30 mai, dont certains en provenance de l’étranger. Certaines puissances étrangères complimentent également le pouvoir par le biais de leurs relations diplomatiques et le général Bokassa se propose de venir à Paris pour apporter son réconfort personnel à de Gaulle.

● Le Mai des chrétiens : entre présence et absence

« Dieu n’est pas conservateur », cette phrase célèbre de François Marty, archevêque de Paris, employée pour la première fois le 23 mai, ainsi que les analyses et les prises de position du jésuite Michel de Certeau rendent compte de la position clivée de l’Eglise catholique entre un clergé traditionnel et âgé et un progressisme pluriel antérieur à la crise qui ne craint pas le dialogue avec le marxisme : expérience des prêtres-ouvriers, mobilisation tiers-mondiste, implication lors de la guerre d’Algérie et dénonciation de la torture, rôle de la revue Témoignage chrétien, d’intellectuels comme Paul Ricoeur,  investissement de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne), de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) et de l’Action catholique. Le lien pensé en mai avec le politique débouche sur une critique plurielle : celle du capitalisme et du pouvoir de l’argent, de l’« Eglise hiérarchique » papale et épiscopale, de la posture gaulliste, du PCF et de sa « fidélité féodale à Moscou » pour revendiquer un « épanouissement intégral de l’homme ». Les responsables protestants ne sont pas en reste, comme ce pasteur de Poitiers qui distribue des casques aux étudiants de l’UNEF lors des affrontements avec leurs adversaires de la FNEF. Ces prises de position favorables à la contestation entrainent la protestation de certains fidèles, notamment auprès de leur évêque.

Le dimanche 26 mai, le pape Paul VI s’exprime pour la première fois sur la crise et adresse « à Dieu une prière spéciale pour la France en raison des moments difficiles qu’elle traverse actuellement ». Il ne porte pas de jugement sur la situation, renvoyant le même jour dans un autre message dos à dos le risque de « révolution violente » et l’aveuglement des « responsables politiques » devant les « réformes urgentes » à entreprendre sans retard. Si le résultat des élections de juin rassure la papauté, en juillet, la réaction très virulente de certain.e.s catholiques contre Humanae Vitae, l’encyclique de Pie VI qui refuse toutes les méthodes non naturelles de contraception, représente une rupture, celle d’une dissonance et d’un désamour majeurs, pour partie imputable aux événements tout proches.

● Le Mai des femmes : le torchon ne brûle pas encore

Mai-juin 68 ne constitue pas une matrice des revendications féministes qui aurait permis de faire vaciller les rapports de domination ordinaire. Les témoignages postérieurs des actrices en témoignent (divisions sexuées et identités imposées lors des occupations étudiantes et salariées, sexisme ordinaire, suspicion des responsables syndicaux), de même que les quelques séquences du petit film, devenu célèbre, sur la reprise du travail à l’usine des piles Wonder de Saint-Ouen le 10 juin 1968 qui montrent une ouvrière qui crie à la face du responsable syndical directif son refus de revenir dans « cette taule ». La création du MLF, dès octobre, et sa non-mixité, point de départ et moteur du mouvement, actent le rendez-vous manqué de mai.

6. « 68 et après » : Les « vies ultérieures » de Mai-68

Du côté des acteurs protestataires les titres des ouvrages de Benjamin Stora, jeune acteur de l’événement, et de Kristin Ross permettent de questionner le prolongement sociétal de mai-juin selon deux angles : les combats ouvrier et paysan ultérieurs et les parcours militants.

● Continuer le combat ouvrier et paysan

Si l’autogestion – la revendication d’une direction ouvrière sur la direction du travail – semble difficile à évaluer en mai-juin 68, le thème chemine, notamment par le biais de l’implantation de la CFDT dans un certain nombre d’usines. La longue grève des Lip à Besançon en constitue le conflit matriciel. Le 18 juin 1973, par crainte d’un plan de licenciements et du démantèlement du site usinier, les salariés, emmenés par la section CFDT, décident de poursuivre la production horlogère de manière novatrice : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie ». La mise en place d’un Comité d’action traduit de nouvelles formes d’organisations ouvrières qui mettent à distance, sans les contester, les organisations syndicales.  La médiatisation du conflit, la vente des montres faite à l’échelle nationale et l’écho positif rencontré auprès de l’opinion publique (en septembre, un sondage de la SOFRES montre que Lip est « l’affaire la plus importante de l’année » pour la moitié des Français) sont l’occasion d’affirmer un droit ouvrier sur l’usine et la production réalisée. Lors de cette solidarité exceptionnelle, la marche sur Besançon du 29 septembre voit affluer de toute la France quelque 100 000 manifestants. Parallèlement, les Lip, qui sillonnent le pays, sont présents sur le plateau du Larzac pour soutenir, durant l’été, les éleveurs qui s’opposent à l’extension du camp militaire. La mobilisation nationale autour de ces deux conflits réaffirme la configuration protestataire issue de mai : rôle de la CFDT, des gauches alternatives, d’une partie du clergé local ; absence du PCF et réticences de la CGT. La grève productive de Lip favorise également la vingtaine de conflits qui, entre 1973 et 1977, se traduisent par des reprises autogérées de la production.

Autre combat mené, celui des OS immigrés. En mai-juin 1968, ils participent à la contestation à l’instar de leurs camarades français, mais pas toujours aisément, comme pour les Marocains de la métallurgie de la région parisienne qui subissent le contrôle de leur ambassade. La séquence post-68 permet, dans une certaine mesure, l’autonomisation des grèves menées entre 1971 et 1975. Parmi ces conflits usiniers, la grève de cinq semaines à l’usine lyonnaise Penarroya pendant l’hiver 1972, fait figure de symbole. Déclenchée à l’atelier de plomb après la mort d’un ouvrier tunisien écrasé par un couvercle de four de 1 500 kg, elle met en avant les conditions de travail et de vie assignées aux OS issus de l’immigration essentiellement post-coloniale : pénibilité des postes, longueur des journées, maniement peu protégé de produits toxiques, fréquence des accidents de travail, faiblesse des salaires, non reconnaissance des classifications et absence de promotion, gestion ethnique de la main d’œuvre, mais aussi précarité du quotidien locatif (bidonvilles et habitat insalubre).

● Les parcours militants ordinaires de l’après-68

Les vies ultérieures de la « génération 68 » ne se limitent pas à celle du trio médiatisé Daniel Cohn-Bendit, Alain Geismar et Jacques Sauvageot, ni plus largement aux seuls leaders, parisiens et intellectuels, violemment pourfendus comme renégats par Guy Hocquenghem ou conviés par Hervé Hamon et Patrick Rotman dans le germanopratin Génération.  L’étude de sociologie politique de Julie Pagis, 1968, un pavé dans leur histoire et l’ouvrage dirigé par Olivier Fillieule Changer le monde, changer sa vie rendent compte de la richesse et de la variété de ces nombreux parcours parisiens et provinciaux de militant.e.s dans l’après-68. On assiste en effet à la recomposition des dispositions contestataires engendrées ou amplifiées en mai-juin selon une triple matrice : syndicaliste, avec la progression des adhésions à la CFDT et le développement des luttes conduites ; des gauches alternatives autour du PSU et de ses nombreux « bourgeons », et de la poursuite des établissements en usine, à l’image de celui de Fabienne Lauret, militante CFDT, embauchée en 1972 à l’atelier couture de Renault-Flins et qui y demeure 36 ans  ; féministe avec un mouvement-mosaïque autour du MLF, de l’engagement au planning familial puis dans le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), de l’émergence des associations de lutte contre les violences faites aux femmes et de l’investissement dans les espaces politiques locaux. Le choix fait par beaucoup d’exercer des métiers du contrôle social permet de militer et de s’investir dans le bénévolat associatif tout en gagnant sa vie : enseignants, notamment dans les pédagogies renouvelées et l’éducation populaire, animateurs sociaux, éducateurs de rue, assistantes sociales, membres des professions intermédiaires de santé, salariés de la recherche publique. Julie Pagis explique en outre les déclassements par le refus de la compétition et de normes dont le rejet a été au cœur des événements.

Pour conclure. Déterrer et provincialiser Mai

Mai-juin 1968 ne se résume donc pas au contre-coup prédictif de François Missoffe, le ministre de la Jeunesse et des Sports, qui, lors de son altercation verbale à Nanterre avec Daniel Cohn-Bendit le 8 janvier 1968, lui conseille de calmer ses dérèglements hormonaux de jeune homme dans la piscine du campus qu’il est venu inaugurer. Il ne s’analyse pas non plus avec la seule grille de lecture de Forget 68, titre choisi par « Dany le rouge » pour s’entretenir de l’événement en 2008.  De même, affirmer ne pas avoir envie de commémorer Mai 68 pour ne pas « prêter l’oreille à la légende dorée que radotent les vétérans des barricades », comme le disent certains, c’est refuser de considérer la réalité de l’événement, celle d’une séquence historique de dix semaines dont les grilles interprétatives multiples permettent de rendre compte d’un foisonnement qui n’est pas celui « du désarroi d’un monde sans Dieu » dont Georges Pompidou dit avoir été le témoin.

Bibliographie sélective

1968, les murs ont la parole, citations recueillies par Julien Besançon, Paris, Tchou, 1968, rééd 2018

Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, réed 2018

Philippe Artières et Emmanuelle Giry (dir), 68, les archives du pouvoir. Chroniques inédites d’un Etat face à la crise, Paris, L’Iconoclaste, 2018

Ludivine Bantigny, 1968. De grands soirs en petits matins, Paris, Le Seuil, 2018

Ludivine Bantigny et alii (dir), Les « années 1968 » Circulations révolutionnaires, Rennes, PUR, 2017

Ludivine Bantigny et alii., Icones de mai 68 : les images ont une histoire, Paris, BNF, 2018

Daniel Cohn-Bendit, Forget 68, entretiens avec Stéphane Paoli et Jean Viard, La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube, 2008

Dominique Damamme et alii (dir), Mai Juin 68, Paris, Les Editions de l ‘Atelier, 2008

Christelle Dormoy-Rajramanan et alli (dir), Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu, Paris, Les Editions de l’Atelier, Médiapart, 2018

Olivier Fillieule et alli (dir), Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militants et les militantes des années 1968 en France, Arles, Acte Sud, 2018

Boris Gobille, Mai 68, Paris, La Découverte, 2008, réed actualisée 2018

Fabienne Lauret, L’envers de Flins. Une féministe révolutionnaire à l’atelier, Paris, éditions Syllepse, 2017

Emmanuelle Loyer, L’événement 68, Paris, Flammarion, 2018 (réed de son ouvrage paru en 2008 alors titré : Mai 68 dans le texte)

Julie Pagis, Mai 68, un pavé dans leur histoire. Evénements et socialisation politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2014

Bibia Pavard, Mai 68, Paris, Que-sais-je, 2018

Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, éditions Complexe, 2005 (poche : 2010)

Patrick Rotman, Charlotte Rotman, Les années 68, Paris, Le Seuil, 2008, rééd 2018

Jean-François Sirinelli, « 1968 : l’a-révolution », in Les Révolutions françaises 1962-2017, Paris, Odile Jacob, 2017

Benjamin Stora, 68, et après. Les héritages égarés, Paris, Stock, 2018

Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Rennes, PUR, 2008

Michelle Zancarini-Fournel, Le Moment 68, une histoire contestée, Paris, Le Seuil, 2008

Michelle Zancarini-Fournel, « Le moment 1968 et ses traces », in La France du temps présent, 1945-2005, Paris, Belin, 2010

Filmographie, reportages et photographies

Chris Marker, Mario Marret, A bientôt j’espère, film documentaire, 44 min., 1968

Jacques Willemont, La Reprise du travail aux usine Wonder, film documentaire, 10 min., 1968

Sur le site de l’Ina, de nombreux reportages télévisuels dont « Mai 68, l’âge d’or de la radio » et « La télé et mai 68 »

Photographies et photojournalisme de Gilles Caron, Henri Cartier-Bresson, Claude Dityvon, Jean-Pierre Rey, Marc Riboud, Jacques Windenberger avec les « photos- icônes » de Caroline de Bendern en Marianne (Jean-Pierre Rey) et de Daniel Cohn-Bendit face à un CRS (Gilles Caron).

Catherine Dupuy, docteure en histoire contemporaine, professeure au lycée Jacques Decour (75009)