Continuer d'être une classe

VISUEL PADLET LYCEE VAUQUELIN

Joseph Foutou-Moussana, enseignant en lettres-histoire géographie EMC au lycée des métiers Vauquelin, témoigne de la manière dont il a pu s’adapter pour maintenir à tout prix le lien pédagogique, éducatif et humain pendant le confinement… et réfléchir à l’après.

Pour les élèves ayant déjà connu de multiples ruptures personnelles, familiales et scolaires, l’arrêt brutal de l’École peut être vécu comme une difficulté supplémentaire. Joseph Foutou-Moussana a proposé, dès le début du confinement, une organisation la plus cadrée possible, véritable « filet de sécurité » resserré autour de ses élèves pour les aider à conserver le lien à leur scolarité.

Tout faire pour « ne perdre aucun élève »

Bien sûr cela dépend du profil des élèves et des enjeux liés à leur niveau de classe.
Professeur principal en 1 CAP Industries chimiques, Joseph Foutou-Moussana enseigne dans cette classe comprenant 10 élèves et en 2e année de CAP Industries chimiques. Une majorité sont des élèves nouvellement arrivés (antérieurement scolarisés en UPE2A) ou issus de 3e SEGPA, pour la plupart très engagés dans leur scolarité et plutôt en réussite malgré les nombreuses difficultés liées à leurs parcours et conditions de vie. A ces deux classes s'ajoute celle de Terminale Baccalauréat Professionnel Procédés de la chimie et de l'eau. Il accompagne également, en tant que référent pour l’établissement, plusieurs élèves en situation décrochage scolaire. De ce fait, il doit tenir compte de niveaux d’engagement et de motivation particulièrement hétérogènes notamment en 1 CAP Industries chimiques.
En Terminale Baccalauréat professionnel Procédés de la chimie et de l'eau, les 16 élèves de la classe montrent, pour la majorité, une grande motivation pour achever le programme et obtenir leur diplôme. Il en est de même pour les 5 élèves de 2e CAP Industries chimiques. Leur présence en nombre en classe virtuelle, en classe virtuelle, est soutenue.
Si les niveaux d’équipement, d’usage numériques et de connexion sont variables pour les trois classes, les Terminales, en revanche, font preuve de davantage d’autonomie.
Malgré leurs profils différents, il a été proposé aux trois classes une organisation pédagogique similaire, synchronisée sur leurs emplois du temps respectifs. 

Définir un protocole pour continuer de « faire classe et d’être une classe »

Au lycée Vauquelin, les habitudes pour communiquer entre élèves, équipe éducative et familles étaient déjà prises antérieurement au confinement. Les continuités pédagogique, éducative et administrative ont ainsi tout naturellement été centralisées en priorité par l'outil Pronote pour lycéens, étudiants, apprentis en lien direct avec les enseignants, la Direction, le DDFPT et le CPE, notamment via le module discussion ou communication.
Suite au passage au tout numérique à la rentrée de septembre 2019, des tablettes, provenant d’une dotation de la Région, ont été massivement distribuées aux élèves dès le mois de février. Le matériel avait été paramétré et testé en amont, dès le mois de novembre 2019 et par vagues successives pour les enseignants qui ont bénéficié de formations dès novembre. Toutefois, la formation des élèves à cet outil, dont l’usage était nouveau pour la plupart et peu adapté (pas de clavier séparé, difficultés de connexion, problèmes techniques, pannes, etc.), a été hâtée en raison du confinement annoncé. Même si la plupart possède des smartphones, leurs usages et connectivité peuvent être limités et parfois aléatoires. Ces éléments confirment une fracture numérique préoccupante, particulièrement handicapante pour ces élèves qui cumulent déjà nombre de difficultés.

Joseph Foutou-Moussana a immédiatement informé ses élèves de la procédure qu’il souhaitait mettre en place à distance.
Un message envoyé sur Pronote les prévient la veille qu’un cours aura lieu en visio-conférence à l’horaire habituel, tel qu’inscrit dans l’emploi du temps, et précise le lien et les modalités de connexion. Seuls les premiers cours du matin sont décalés à 9h pour tenir compte des problématiques de sommeil, de rythme décalé, signalées par les élèves de 1 CAP Industries Chimiques. 
Le contenu de ce message est également transmis par mail et par sms. Lorsqu’aucune connexion n’est constatée sur Pronote, l’élève, éventuellement sa famille, sont contactés par téléphone. Chaque contenu de cours, ainsi que diverses ressources et liens (notamment vers Lumni), sont également transmis par ces trois canaux.
« Tant pis pour les risques de doublon, il ne fallait pas lâcher ! L’acharnement des premiers jours a été crucial pour éviter de les perdre. Le plus important était de créer une routine, maintenir un cadre rassurant qui donne à tous la possibilité de continuer à venir en cours, par tous les moyens », souligne l’enseignant.

 Faire cours… presque comme avant

Le choix de maintenir les cours selon l’emploi du temps des élèves engendre une charge supplémentaire de préparation, d’organisation et de coordination entre les élèves et leur enseignant mais aussi  au sein des foyers afin de parvenir à une certaine  fluidité dansl'enseignement à distance. Il semblait important de ne pas bouleverser tous les repères en même temps, la situation étant déjà problématique pour de nombreux élèves et notamment ceux vivant en foyer, seuls dans une chambre d'hôtel, dans un logement exigu et surpeuplé ou en situation de décrochage scolaire avéré.

« Suite aux problèmes de connexion, de configuration du matériel des élèves, de surcharge des sites institutionnels la première semaine, j’ai tâtonné un moment mais rapidement j’ai opté pour un outil efficace sur tablette et smartphone, qui nous permette de nous voir et de nous parler», témoigne l’enseignant.
Le maintien de cette « présence distancielle », malgré les difficultés en particulier techniques, est ressenti comme prioritaire pour l’enseignant comme pour les élèves. Se retrouver, échanger avec ses camarades, avec l’enseignant, vérifier que presque tout le monde est là et va bien… être présent dans un « presque vrai cours » a été apprécié par les élèves, au point de déclarer : « on mesure, maintenant que l’on est à distance, l’intérêt d’avoir un prof pour expliquer, éclairer et nous motiver ! Ce n’est pas la même chose quand on est tout seul devant les cours que vous nous envoyez sur Pronote et par mail ». Pour les élèves de Terminale Baccalauréat professionnel en particulier, réaliser qu’ils pourraient « aller » en cours et poursuivre le programme a été un grand soulagement.
Pour l’enseignant, le fait de voir, via l'écran, les élèves "chez eux" (et donc de "voir" certaines situations que l'on ne fait qu'imaginer la plupart du temps) et à l'inverse que ses élèves le voit chez lui, en dehors de l'institution, pouvait être parfois perturbant. Il y a quelque chose de l'ordre de l'intimité, du familial, qui s'est partagé entre eux involontairement et qui modifie leurs relations interpersonnelles et donc pédagogiques. Quand le cadre explose, les rôles (élèves/profs) ne masquent plus les individus...

Adapter la forme et le contenu du cours

En classe, le contenu des enseignements est généralement co-construit par les élèves et l’enseignant. Ils réfléchissent, questionnent et complètent ensemble les supports. A l’usage, il a semblé que cette méthode ne pouvait totalement s’adapter au contexte de la visio-conférence qui bouleverse et limite les interactions. Joseph Foutou-Moussana a donc choisi d’envoyer en amont, uniquement aux élèves de Terminale Baccalauréat professionnel en raison de la densité de leur programmele support pré-rempli (« document du prof ») qu’il s’agira d’expliciter lors de la rencontre. Il facilite ainsi l’appropriation des contenus programmés.

Il s’aperçoit vite que les consignes sont à repenser pour être entendues et comprises dans les conditions très variables de réception des élèves. Il s’applique à les rendre plus concises, concrètes et explicites.

Le recueil des feed-back pendant la séquence est également très perturbé. « Lors des premières visio, ajoute l’enseignant, les élèves pouvaient ne rien dire pendant de longs moments. Je les interrogeais sans cesse : encore là ? Tout compris ? Il est difficile de mesurer le niveau d’écoute et de compréhension à travers l’écran ; de percevoir qui sont les élèves présents-absents, notamment lorsque, pour diverses raisons, on ne les voit pas. Il est nécessaire de trouver toutes sortes de moyens pour vérifier leur niveau d’attention, de présence et de vérifier s’ils ont compris ! ». C’est pourquoi, à l’issue de la rencontre, un mail les questionnant sur leurs difficultés est systématiquement envoyé à tous les élèves, avec les supports et le résumé du cours. Ainsi ceux qui n’auront pu rejoindre la classe pourront consulter le travail effectué avant le cours suivant, mais aussi accéder au cahier de texte complété sur Pronote.
La durée limitée des sessions gratuites de l’application utilisée aurait pu également être perturbante. Elle a au contraire permis de diviser le cours en 2 ou 3 séquences de 35 min permettant ainsi de réduire la fatigue due à l’importante charge attentionnelle requise. 

Rien ne peut remplacer la classe, mais…

L’installation de cette routine a permis avant tout de nourrir un lien commun, mais aussi d’acquérir de nouveaux savoir-faire (notamment numériques) qui pourront éventuellement être réutilisés en classe ou dans d’autres situations où le présentiel ne sera pas possible. Par exemple, envoyer le cours à l’avance (vers une forme de classe inversée), respecter des règles de prise de parole, d’écoute, gagner en autonomie… Pour cela, « il sera nécessaire de se former, en équipe, aux nombreuses ressources existantes, souligne Joseph Foutou-Moussana, comme cela est proposé dans l’académie. Malheureusement il nous manque le temps… et cela est encore plus compliqué pour nos collègues des disciplines professionnelles en atelier. L’enseignement à distance est chronophage et les interactions sont appauvries. C’est loin d’être l’idéal mais nous allons devoir y réfléchir ».

Les élèves ont fait preuve d’assiduité, particulièrement les Terminales et ceux qui bénéficient de la présence de parents qui les réveillent, les aident, les soutiennent au jour le jour. Ce n’est malheureusement pas le cas pour quelques-uns d’entre eux. Certains, bien que très motivés (comme le meilleur élève de la classe de CAP très assidu en présentiel) se sont parfois trouvés totalement isolés, ne pouvant se connecter ni même envoyer la photo de leur travail. « Remobiliser les élèves après les vacances n’est pas simple mais nous essayons tout pour maintenir le lien, téléphone, courriel et autres, tels que l'appui de la psychologue clinicienne du Pôle Ecoute du lycée et de coachs bénévoles de l'association C'POSSIBLE… Il faut essayer de comprendre, sans les culpabiliser, pourquoi ils n’ont pas rendu leurs travaux malgré leurs engagements ou cessé de répondre. 

Pour l’après ?
Il nous faudra faire preuve de davantage de bienveillance, tout en maintenant le cadre. Développer les usages du numérique tant pour les élèves que pour les enseignants. Changer nos pratiques pédagogiques et évaluer les compétences numériques acquises via Pix, notamment. Fournir un matériel plus adapté et des applications simples à l'usage. Aller vers ces élèves qui vivent parfois des situations d’isolement terribles que nous ne connaissions pas et que le confinement a révélées… cela ne nous coûte pas tant… »

Pour en savoir plus :

Pendant le confinement le lycée Vauquelin reste mobilisé

Retrouvez toutes les informations sur la continuité pédagogique des élèves allophones (CASNAV de Paris)

Comment animer une classe virtuelle (DANE de Paris) 

Enseignement à distance avec le numérique | modèle SAP@D - Séquence d'Actitivités Pédagogiques à Distance (by Dane de Paris)

 

Tous nos articles sur la continuité pédagogique sont à retrouver sur l'article principal ainsi que dans l'onglet "Actions des écoles et des établissements" .


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