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Les enfants et les écrans, entre fascination et danger.

Les enfants d’aujourd’hui sont désirés, programmés, choyés, investis, comblés et pourtant certains s’ingénient à remettre en cause systématiquement les règles et l’autorité des adultes. Dans une enquête publiée en 2011, 75 % des parents interrogés se jugent trop peu autoritaires avec leurs enfants, 46 % ont une mauvaise image d'eux-mêmes et se trouvent trop stressés, 70 % d'entre eux sont désemparés par rapport à certaines réactions de leurs enfants, 58 % ont le sentiment de passer à côté de ce qu’ils devraient partager avec eux, 75 % estiment qu'il est plus difficile d'élever un enfant aujourd'hui qu'autrefois. Dépassés par la tâche complexe d’éduquer, ils avouent espérer que des institutions puissent les suppléer. Le phénomène qui s’installe dans la relation entre les enfants et les écrans concernent tous les parents et tous les éducateurs

Ces enfants naissent et vivent dans un monde où le virtuel et les images leur sont proposés en flux continu. L’écolier d’aujourd’hui habite massivement un espace urbain, dessine un rectangle jaune foncé quand on lui demande de dessiner un poisson, n’a pas la tête faite comme celle de ses parents, mais des pouces d’une redoutable dextérité. Michel Serres a baptisé cet enfant « Petite poucette ».. Le journaliste Emmanuel Davindenkoff n’hésite pas à parler d’une vague, un tsunami numérique, qui amène à repenser, voire réinventer l’éducation en intégrant cette nouvelle forme d’approche et de connaissance du monde.

enfant avec une tablette

L'Académie des sciences a publié le 17 janvier 2013 un avis intitulé "L'enfant et les écrans" avec une liste de recommandations. Le texte parle de pratiques "excessives" des écrans mais ne définit pas clairement ces dernières. Aux Etats-Unis, une enquête montre que les 8-18 ans consacrent plus de 7 h 30 par jour à l'usage, essentiellement récréatif, d'un écran.. En France, sur une tranche d'âge comparable, on est autour de 4 h 30 pour le seul couple télévision-Internet (Médiamétrie, étude EU KidsOnline 2011).

Les enfants de 9 à 16 ans passent plus de 1200 heures par an à regarder la télévision, à surfer sur Internet, à jouer sur les consoles ou à envoyer des SMS. En 2007, lors de l’introduction de chaînes pour les bébés âgés de 3 mois à 3 ans de vifs débats avaient eu lieu. Une étude américaine avait démontré les ravages qu’elles pouvaient causer notamment sur la formation du cerveau infantile et de l’appareil psychique.

En 2012, le rapport du Défenseur des enfants s’intitule « Enfants et écrans grandir dans un monde numérique ». Les pouvoirs publics et la société civile, que la prolifération technique questionne, entendent bien veiller à organiser la protection des enfants. Le rapport note qu’une nouvelle étape est franchie par la multiplication des smartphones et tablettes, qui rend Internet accessible en tout lieu et à tout moment, comme un réflexe, comme une habitude. Des usages nomades des outils et des contenus numériques s’installent sans qu’on puisse dire de manière scientifique quelles en seront les conséquences sociales, sanitaires et psychiques sur les enfants.

L’impact d’Internet repose la question des droits des enfants : droit d’être protégé contre les violences (pornographie, pédophilie, harcèlement, exposition à des images), droit à la protection de la vie privée, droit à l’égalité de traitement (garçons/filles, origine ethnique, handicap), droit de ne pas être exploité, droit de s’exprimer, de faire entendre son point de vue, droit d’exercer sa citoyenneté, droit de s’informer…. Par ailleurs, la médiation des écrans, l’usage des réseaux sociaux introduisent une forme de formatage à un profil présenté comme universel, celui du réseau d’amis, qui éloigne les enfants du désir d’une relation réelle, plus exigeante.

Il y a 30 ans on craignait les méfaits de la télévision sur les jeunes esprits. Liliane Lurçatécrivait un livre au titre évocateur A cinq ans seul avec Goldorak. D’autres ouvrages ont suivi sur le même thème : «Le jeune enfant devant les apparences » « Violence à la télé» « L’enfant fasciné »… Les études mettaient en évidence la situation problématique de contagion et d’addiction collective que la télévision tend à créer. Fascinés par ce qui se passe sur l’écran, les enfants vivent en même temps la même chose, dans une sorte de communion avec le ou les héros vénérés comme des idoles. Ils se comportent un peu comme une foule dispersée, chacun dans sa solitude mais chacun dépendant d’un flux d’images qui s’imposent comme des références obligées. De ce point de vue-là, les univers de fiction de la télévision ont pénétré de manière impressionnante l’intimité des personnes et des foyers.   On a parlé d’un système de conditionnement précoce du très jeune enfant. Autrefois quand la maman allaitait son bébé posé contre son corps, elle créait avec lui des échanges et lui permettait de rentrer en relation. Face à l’écran les yeux de l’enfant sont captés, la mère peut être occupée ailleurs le laissant se « nourrir » des images. Si elle éteint le poste il manifeste et crie. Pourquoi ? Regard et cerveau capturés, il demande qu’on ne le prive pas de la satisfaction des stimulations lumineuses et sonores propulsées à jets continus. Face à la consommation des images plusieurs questions se posent :

  • le développement d’un jeune enfant passe par la motricité et sa capacité d’interagir avec les objets qu’il rencontre. Son intelligence est d’abord sensorielle et motrice plus que conceptuelle ou imagée. Le temps passé par l’enfant devant des programmes qui ne sollicitent que son regard et son oreille, l’éloigne des activités motrices, exploratoires et interhumaines, fondamentales pour son développement.
  • l’enfant établit une relation satisfaisante au monde qui l’entoure s’il peut se percevoir comme un agent de transformation de celui-ci. C’est ce qu’il fait quand il manipule des objets autour de lui, quand il façonne des personnages en pâte à modeler. L’installation d’un petit devant un écran le place dans un statut de récepteur passif. La télévision c’est « personne », c’est une non-relation et en même temps c’est un bombardement d’impressions, sans distance ni répit.
  • enfant devant la télévision
  • la télévision peut être conçue par les parents comme un divertissement pratique, comme une nounou ; ils privent ainsi l’enfant d’une présence réelle et du travail éducatif dont il a besoin pour grandir en toute confiance. Tous les parents savent comme le coucher d’un petit est difficile : l’enfant rappelle, les parents y retournent, puis quittent sa chambre… pour revenir un peu plus tard, attirés par les appels et finalement ils lui apprennent à s’endormir tout seul. L’installer devant une télévision facilitera peut-être son endormissement, mais le détournera du travail psychique nécessaire pour affronter les angoisses de séparation. Le jeune enfant doit apprendre à faire face à l’absence, au vide, à l’ennui… C’est ce qui lui permettra plus tard de ne pas être dans une incessante avidité de consommation.
  • de nombreux travaux d’éthologie ont montré combien l’être humain est capable de s’accrocher, dès les débuts de sa vie, aux éléments les plus présents de son environnement et notamment à ceux dont il a l’impression qu’ils le regardent. Certains jeunes enfants développent une relation d’attachement aux modèles de la télé ; elle va concurrencer celle qu’ils ont avec les adultes qui les entourent. Cette relation peut être indépendante des contenus, les enfants se sentent sécurisés dès que l’écran bleu s’illumine.
  • les jeunes enfants sont captivés par le rythme rapide des couleurs et des sons qui se succèdent sur l’écran ; ils vont intérioriser ce rythme un peu fou qui contribue à une instabilité de l’attention. L’intensité en est largement supérieure aux stimulations habituelles de la vie quotidienne. Hyper-stimulante la télévision est aussi intrusive. On peut s’interroger sur le fait que, entre 1985 et 2002, le nombre d’élèves d’école primaire avec troubles du comportement a augmenté de 300%.

La consommation solitaire de télévision formate le cerveau des jeunes enfants et produit des habitudes et des attentes que les enseignants vont s’évertuer de faire reculer, au profit d’expériences plus authentiques. Y compris en faisant de la télévision, et des écrans, un usage pédagogique et éducatif, en rendant les enfants actifs et producteurs, pour les aider à comprendre les codes qui régissent le sens des images fixes et animées.

L’attention des nouvelles générations se porte sur des écrans multiples, souvent utilisés de manière concomitante, écran de l’ordinateur, écran du téléphone, écran de la télévision…. Ces objets bourrés de technologies sont de véritables « armes de captation massive ». Le marché a bien identifié les dividendes qu’il peut tirer en prenant le contrôle des comportements individuels. En affinant les cibles que sont les enfants et les adolescents, il pratique un véritable marketing pour déclencher chez eux des réactions pulsionnelles de possession et d’usage. La capture de l’attention par les écrans multiples détruit les capacités attentionnelles soutenues. Les jeunes sont multi-tâches mais peinent à aller jusqu’au bout d’une logique d’action.

enfants et tablette

Les études actuelles montrent que chaque jeune peut utiliser en moyenne 10,4 écrans (télévision, console de jeux, ordinateur fixe et/ou portable, tablette, smartphone, etc.). Ces chiffres confirment les tendances lourdes dégagées depuis plusieurs années par le baromètre des usages numériques, y compris en France, et mettent en évidence que l'école doit prendre en compte ce déferlement des technologies numériques dans le quotidien des élèves. Pour surfer sur internet sans tout mélanger ou s’exposer dangereusement, il faut avoir installé en soi deux repères : la capacité de penser que toute information relève d’un point de vue, faire clairement la distinction entre espace public et espace intime.

Il est urgent de réguler les processus qui travaillent à l’affaiblissement des comportements contrôlés et des conduites autonomes. Etre toujours connecté ou en contact avec d’autres crée une illusion de lien. Certains adolescents ont leur portable à portée de main dans leur lit, comme un doudou.

Parce qu’ils génèrent une excitation vive, les jeux video opèrent un véritable pouvoir de fascination chez les jeunes et suscitent de la répulsion, chez les parents et les enseignants. Sensations fortes, quête narcissique, rencontres virtuelles, ou réelles, les nouvelles technologies sont en train de bouleverser pas mal de règles du développement psychique et social des jeunes générations. Le danger serait que par défaut d’échanges entre les parents et les enfants, chacun se renferme dans sa bulle, réelle ou virtuelle, et que se creuse un fossé entre eux, que se banalise une baisse d’intérêt réciproque.

  • Serge Tisseron étudie depuis des années les effets des images violentes sur les enfants. Selon lui, l’identification de certains jeunes aux victimes est tout aussi préoccupante que la façon dont certains s’identifient aux agresseurs. Les risques les plus forts sont dans l’insécurité générée par les images des écrans chez les plus jeunes. Entre la naissance et cinq ans ce sont tous les fondamentaux émotionnels et intellectuels de la personne en devenir qui se mettent en place.
  • Le sociologue Olivier Le Deuff, de l’Université Bordeaux 3, précise "Les jeunes ont une connaissance simpliste, voire magique de la technique, ça fonctionne par bouton-poussoir. Et du coup, ils ne s'interrogent pas sur tous les processus complexes qu'il y a derrière, qui leurs sont dissimulés. Et très vite, on peut retomber dans des formes de manipulation. On ne forme pas ainsi les  futurs citoyens". Pour lui, un des moyens d'en sortir est de pousser les adolescents à produire du contenu construit sur internet, sous forme de blogs par exemple, afin de mieux en appréhender les mécanismes. La principale évolution récente est l’indépendance accrue des enfants dans leur consommation médiatique (accès depuis la chambre, quantité colossale d’informations accessibles…) rendant un contrôle et une régulation plus difficiles de la part des parents.  

ecran-enfant

Compte tenu du rôle sans cesse croissant du numérique dans tous les aspects de la vie, l’apprentissage et la maîtrise des techniques constituent bien une formation de base qui relève de l’École, comme lire, écrire et compter. Développer le numérique à l’école, c’est donc permettre aux élèves l’acquisition de nouvelles compétences en adéquation avec la réalité du monde moderne et leur garantir les chances d’une meilleure insertion. Le numérique est une ouverture irremplaçable vers le monde mais on ne peut cependant lui confier toutes les responsabilités éducatives.

Comme le soulignait le rapport de l’OCDE « Connected Minds : Technology and Today’s Learners » (juillet 2012), si le fait d’être connecté change la manière d’accéder à l’information, on ne sait pas encore réellement si cela change radicalement la manière d’apprendre. Les élèves ne sont pas tous à l’aise avec les innovations pédagogiques introduites par le numérique et une certaine inégalité de fait peut s’installer.

On ne pourra plus interdire les écrans aux enfants. Cependant, si les cerveaux disponibles des jeunes générations sont l’objet de convoitises mercantiles et lucratives, il appartient à ceux qui ont la responsabilité d’éduquer, parents, enseignants, éducateurs, politiques….de veiller à tirer le meilleur parti éducatif et culturel des évolutions numériques. Il s’agit de les aider à se construire comme esprits de conscience et d’intelligence, en tout cas de faire que leur cerveau soit autre chose qu’un simple organe réflexe. L’enjeu : promouvoir la valeur esprit contre le populisme industriel.

publié par Eve Leleu-Galland, IEN, responsable de la Mission Académique Ecole Maternelle, conseiller du recteur pour l'école maternelle, en janvier 2015

  • Enquête Credoc, Septembre 2009, n° R258 rédigée par P. Croutte, G. Hatchuel
  • Michel Serres, Petite Poucette, Le Pommier, 2012.
  • Serge Tisseron  Faut-il interdire les écrans aux enfants ? Editions Mordicus, 2009.
  • Serge Tisseron Le jeu des trois figures en classe maternelle, Editions Fabert, Yapaka.be, 2011.
  • Emmanuel Davidenkoff, Le tsunami numérique, Stock, 2014