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« Montrer pour cacher ». La manipulation des images, du film de propagande nazie à la vidéo complotiste

Vignette fake

Éducation aux médias /histoire/EMC. Une proposition pédagogique inspirée  des contributions d'Ophir Levy et Rudy Reichstadt lors de la table ronde du 27 janvier 2021. Par Marie Cuirot, professeur d’histoire géographie, EMC et histoire des arts au lycée Jules Ferry, Paris

Liens avec le programme d'enseignement moral et civique

 

EMC

Troisième

Cycle 4

Objets d’enseignement

Travailler sur la liberté de la presse et la liberté d’expression. Aborder les enjeux de la liberté de la presse. Mener une réflexion sur la place et la diversité des médias dans la vie sociale et politique. Aborder les différentes dimensions de l’expression du citoyen : vote, expression des tensions, réseaux sociaux, association.

Le rôle des médias, des réseaux dans l’information et la vie démocratique.

Première générale technologique

Les réseaux sociaux  et  la fabrique de  l’information : biais  de  confirmation,  bulles de filtre ; surinformation et tri; fiabilité et validation

 

I. Un film de propagande nazi sur Terezín: « le Führer offre une ville aux juifs »

Présentation du film

Passé à la postérité sous le titre apocryphe Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (le Führer offre une ville aux Juifs) le film tourné à Terezín en août et septembre 1944 s’intitulait originellement Theresienstadt. Ein Dokumentarfilm aus dem jüdischen Siedlungsgebiet (Theresienstadt. Un documentaire sur la zone de peuplement juif). Il fut réalisé dans le prolongement de la visite que la délégation de la Croix-Rouge internationale, conduite par Maurice Rossel, avait effectué le 23 juin 1944 dans le camp ghetto transformé en village Potemkine. L’initiative du film revient à Hans Günther, responsable du bureau des Affaires juives de la Gestapo de Prague, qui le finança avec l’argent confisqué aux Juifs tchèques. Lancé en décembre 1943, le projet avait pour objet de présenter Terezín comme un lieu de villégiature paradisiaque et de dissimuler sa fonction de camp de transit vers les centres de mise à mort. Le cinéaste Kurt Gerron , entouré d’une équipe d’internés juifs, travailla sous le contrôle de Karl Rahm, le commandant du camp, et de Karel Peceny, le directeur de la presse filmée pragoise Aktualita . Cette compagnie tchèque fournit également les deux cameramen, Ivan Fric et Cenek Zahradnicek . À mi-parcours, Peceny prit de l’ascendant sur Gerron, désormais cantonné au rôle de simple assistant. En mars 1945, Fric assura seul le montage des images et du son.

Conçu prioritairement à destination de la Croix-Rouge internationale et des pays neutres, le documentaire n’avait pas pour vocation d’être distribué en Allemagne. Selon l’historien Karel Margry, quatre projections furent organisées entre la fin du mois de mars et le début d’avril (dont trois à Terezín même) avant que les bobines ne disparaissent sous les décombres du IIIe Reich. Des fragments du film refirent surface dans le courant des années 1960, permettant d’en recomposer une vingtaine de minutes ; la copie d’origine, d’une durée d’une heure trente, n’a pas été retrouvée à ce jour.

Extrait de l’article  « Le double jeu du cinéma : filmer Terezín et Westerbork » de Sylvie Lindeperg paru en février 2011 dans la Revue d’Histoire de la Shoah N° 195

 

Brève analyse de cette « fiction documentaire » de propagande

Extraits du film dans le documentaire Les enfants de Terezín et le monstre à moustache d’Henriette Chardak

 + extrait du film original visible sur internet (avec musique d’origine et commentaire allemand)

Village Potemkine : trompe-l'œil construit à des fins de propagande. L'expression "village Potemkine" tire son origine du ministre russe Grigori Potemkine qui, en 1787, aurait fait construire de luxueuses façades en carton-pâte pour masquer la pauvreté de villages visités par l'impératrice Catherine II en Crimée.

Fiction documentaire (ou docu-fiction ) genre audiovisuel mêlant des images de synthèse, des scènes jouées par des acteurs et/ou des documents authentiques.

  • Rappelez pourquoi le film de propagande nazie montre un « village Potemkine ».

Ce film est une supercherie car une grande partie de ce qui est montré est « faux » : Fausse école, fausse cour de récréation, fausse pharmacie, faux « décors » construits pour le film, beaux vêtements et nourriture abondante distribués aux détenus. S’il s’agit de vrais prisonniers, le « casting » du film a été fait parmi les détenus les plus récemment arrivés car ils étaient les mieux portants (7500 détenus les plus faibles sont envoyés avant le tournage à Auschwitz pour masquer la surpopulation)

  • Quelle image est donnée de la vie des juifs dans le camp de Terezín ?

La structure narrative du film s’ordonne comme une partition musicale composée de variations sur plusieurs thèmes alternés : scènes de la vie quotidienne entretenant la fiction de la normalité (magasins, guichets de poste et de banque, etc.) ; travail (menuiserie, cordonnerie, forges, ateliers de confection, jardinage, etc.) ; sports et loisirs (gymnastique, football, baignades, jeux de société, etc.) ; culture et spectacles (concerts, théâtre, cabaret, conférences, etc.). Deux séquences renvoient par ailleurs à l’auto-administration du ghetto : une audience devant la cour de Justice et une réunion du Conseil des Anciens dont le Judenälteste, Paul Eppstein, prononce un discours propagandiste qui redouble celui du commentaire en voix off. Dès octobre 1941, lorsque Heydrich, Eichmann et Frank décidèrent d’établir dans la ville de Terezín un camp de rassemblement pour les Juifs du protectorat de Bohême-Moravie, ce dernier fut en effet conçu comme un ghetto sous « administration autonome juive » confiée à un Ältestenrat. (Sylvie Lindeberg, article précédemment cité)

  • Comment la réalisation de ce film de propagande a-t-elle été possible ? Pourquoi les acteurs-détenus de Terezín ont « joué » leur rôle ?

Après-guerre, face aux critiques formulées sur la complaisance de son rapport, le délégué de la croix rouge Maurice Rossel s’est étonné du fait qu’aucun détenu n’avait tenté de lui dire la vérité. Cela revient à rendre responsable de leur martyre les victimes en les accusant de silence ! Il est évident que la pression des nazis sur les « détenus-acteurs » comme sur ceux qui ont réalisé le film a été très forte (menace de représailles et de déportation). Les détenus les plus anciens, transis de peurs, sont les « moins » montrés, quant aux détenus souriants du film, il s’agit de nouveaux venus qui sont encore ignorants des vraies conditions de vie de Terezín.

Sylvie Linberg indique d’autre part que l’analyse très précise des images laisse transparaître la supercherie : Les artifices du tournage se lisent dans les sourires affichés des figurants enrôlés dans une comédie du bonheur qui n’épargne pas même les malades alités dans l’hôpital de Terezín . Ce jeu contraint des internés se retrouve dans la fuite des regards. Dans l’ensemble des plans conservés, les « regards caméra » sont en effet très rares et même les sujets filmés de face, en plan serré, s’appliquent le plus souvent à ignorer l’appareil. Cet évitement du face-à-face révèle une autre dimension fictionnelle de Theresienstadt. Comme le souligne en effet Jean-Louis Comolli, le fait de se comporter devant la caméra « comme s’il n’était pas filmé » signale le jeu du comédien (professionnel ou pas) et constitue la principale caractéristique de la « fiction cinématographique » : « comme si la caméra était devenue transparente, invisible », la fiction au cinéma consiste d’abord à mentir « sur ses conditions de production ».

  • Ce film a-t-il été (et est-il encore) « crédible » ?

« Là où commence Theresienstadt commence le mensonge. » Ce sont les mots de Benjamin Murmelstein, le dernier responsable du conseil juif du camp de concentration de Theresienstadt auquel beaucoup reprochent aujourd’hui encore d’avoir participé, sinon facilité l’action de rénovation du camp. La captation de ce mensonge ne peut donc qu’être un leurre sur le leurre. Une fiction qui se donne des airs de documentaire. Il ne s’agit plus cette fois, comme dans les films de propagande précédents, de désigner l’ennemi au public, à coup de stéréotypes et d’images dégradantes, mais de le montrer sain et sauf. Tout en lui créant, une fois de plus, une histoire. En recréant l’Histoire. Comme si les ghettos et les camps de concentration n’avaient jamais existé. Comme s’ils avaient toujours été des sortes de kibboutzim autorisés en territoire nazi. (extrait de la critique de Jérome d’Estais et Martin Schneller sur critikat.com)

Si le film est donc entièrement faux, c’est aussi une fiction documentaire « crédible », et c’est la raison pour laquelle il a aussi été utilisé par les négationnistes pour nier la Shoah.

II. Les mécanismes des vidéos conspirationnistes

Définir le conspirationnisme

Vidéo de définition du clemi : https://www.clemi.fr/fr/cles-medias/la-theorie-du-complot.html

Selon Rudy Reichstadt, fondateur du site «Conspiracy Watch», le conspirationnisme désigne «une tendance à attribuer abusivement l’origine d’un événement choquant et/ ou dramatique (catastrophe naturelle, accident industriel, crise économique, mort d’une personnalité, attentat, révolution…) à un inavouable complot. Ses auteurs – ou ceux à qui il est réputé profiter – conspireraient, dans leur intérêt, à tenir cachée la vérité ». La théorie du complot est « un récit “alternatif” qui prétend bouleverser de manière significative la connaissance que nous avons d’un événement et donc concurrencer la “version” qui en est communément acceptée, stigmatisée comme “officielle”.» Le mot «complotiste» a fait son entrée dans l’édition 2017 du Petit Larousse : «se dit de quelqu’un qui récuse la version communément admise d’un événement et cherche à démontrer que celui-ci résulte d’un complot fomenté par une minorité active».

Source = fiche « déconstruire les théories conspirationnistes » clemi 2017

https://www.clemi.fr/fr/ressources/nos-ressources-pedagogiques/ressources-pedagogiques/deconstruire-les-theories-conspirationnistes.html

Un exemple de théorie du complot : les attentats de Charlie Hebdo

Vidéo clemi 2016  avec l’agence de presse première ligne « complots et conspirations : apprends à reconnaître les vrais des faux »

https://www.youtube.com/watch?v=4X2S7_el5mk&feature=emb_rel_end

  • Y a-t-il déjà eu de vrais complots dans l’histoire ? Comment a-t-on pu les dénoncer ?

Le reportage parle du complot du tabac qui a pu être dénoncé lors d’un procès par la mise en évidence de preuves de différentes natures.

  • Après les attentats de Charlie Hebdo en 2015, comment les complotistes ont-ils manipulé les images des journalistes de première ligne ?

Des complotistes ont utilisé l’image des journalistes de première ligne évacuant sur le toit les personnes travaillant dans l’immeuble où avait lieu l’attentat. Ils ont accusé ces journalistes d’avoir été prévenus de l’attentat car ceux-ci portaient des gilets pare-balle. Il s’agissait en fait des gilets utilisés par les reporters de guerre de l’agence mais les complotistes n’ont pas cherché à le savoir, au contraire, ils ont utilisé l’image pour lui faire dire ce qu’ils voulaient.

  • Comment traquer le « faux » dans les vidéos internet ?

 La vérification des sources, l’esprit critique sont essentiels pour déjouer les complots et les fausses informations. Il existe des outils pour nous aider à décrypter le vrai du faux. Par exemple le journal Le Monde a créé  Décodex, un outil pour vous aider à vérifier les informations qui circulent sur Internet et dénicher les rumeurs, "fake news", intox, "faits alternatifs ». Le site de l’observatoire du conspirationnisme veille aussi à traquer les fausses informations et complots.

Site de l’observatoire du conspirationnisme :

https://www.conspiracywatch.info/

Site Decodex :

https://www.conspiracywatch.info/

Comprendre les mécanismes d’une vidéo complotiste par l’humour

Le Before du Grand Journal était une émission de télévision diffusée sur Canal+ de 2013 à 2015. Des vidéos humoristiques complotistes parodiaient les vrais conspirationnistes. Il est intéressant d’en analyser une pour voir les ficelles (très grossièrement et volontairement dévoilées dans un but comique) de la « démonstration » conspirationniste.

Ex : le complot monarchiste des fast food

https://www.youtube.com/watch?v=YUqTokQB4_k

  • Comment la vidéo est-elle montée ?

La vidéo a un rythme rapide, elle est constituée d’un enchaînement de plans successifs avec des détails entourés ou soulignés, le commentaire de la voix off est également très rapide et suspicieux avec des interrogations (coïncidence ? Je ne crois pas !) et des interpellations (« maintenant vous ne pourrez plus dire que vous ne savez pas !). Enfin, la musique de fond entretient le suspens par la répétition d’un même motif mélodique et rythmique (cela s’appelle un ostinato) qui évoque la musique des dents de la mer.

  • Montrez que le syllogisme (raisonnement par déduction) de la démonstration est ici absurde.

Il  n’y a pas de démonstration très développée, les affirmations s’enchaînent liées les unes aux autres par des points commun absurdes, comme des jeux de mots (ex « fast food » veut dire « restauration rapide » serait la preuve d’un complot des monarchistes !). Aucune référence à des sources précises et scientifiques n’est donnée (c’est wikipédia qui est consulté) et surtout, il n’y a pas de croisement de sources différentes.

Dans une « vraie » vidéo complotiste, certes la démonstration n’est pas aussi exagérée mais elle procède du même mécanisme de preuves rapides par des images sorties de leur contexte et mises en rapport les unes aux autres par des liens inventés.

 

Conclusion

La manipulation des images, dans le film de propagande nazie et dans les vidéos complotistes est-elle de même nature ?

Si le film de propagande nazie est un « documentaire-fiction » fabriqué à partir de personnages réels (les détenus de Terezín) évoluant dans un décor et des conditions de vie inventés pour le film (village Potemkine), les vidéos complotistes se servent d’images préexistantes sorties de leur contexte et « réinterprétées» selon la théorie qu’elles veulent démontrer. Dans les deux cas, il y a manipulation des images mais le procédé n’est pas tout à fait le même.