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Pour une pédagogie de l'imaginaire : une simulation globale

mis à jour le 14/05/12

immeublehaussmannien1900 Un vendredi sur deux, la classe de 4e3 du collège Georges Rouault remonte le temps avec leur professeur de français, Marie Astrid Larmoyer et une assistante pédagogique. Pour cette simulation globale, tous se rendent au 7, rue de la Galette, dans un immeuble haussmannien de Paris en 1900. Les élèves se font donc voisins, et enrichissent à chaque séance l'interprétation de leur personnage et leurs compétences en Français.

Qu'est-ce qu'une simulation globale ? 

C’est une méthode inventée par Francis Yaiche, et qui servait au départ à apprendre une langue étrangère en jouant à être un Allemand, un Anglais : il fallait alors écrire et parler dans la langue que l’on apprenait.

Créer une simulation globale, c'est jouer tous ensemble à être quelqu'un d'autre, dans un autre lieu et à une autre époque.

Un peu à la manière du jeu sim's, sauf qu'ici tout est à inventer par la classe qui crée cette simulation par ses textes et ses échanges oraux. C'est faire du français en s'amusant, et sans trop s'en rendre compte !

La classe invente donc un lieu-thème, qui peut être un village, une île déserte, un cirque, un immeuble, un lieu mythique... et chaque élève crée ensuite son personnage qu'il retrouvera et fera vivre à chaque séance.

Une simulation globale au collège Georges Rouault

coupetransversaledel'immeubleA Georges Rouault (19ème arrondissement), collège classé ECLAIR, j’avais en face de moi une classe de 28 élèves, dont près de la moitié des élèves n’avait pas le français comme langue maternelle. Parmi eux, une majorité d’élèves d’origine chinoise, dont l’intégration au sein de la classe me semblait délicate. Et s’ils parvenaient, souvent difficilement, à s’exprimer à l’écrit, cela paraissait très difficile à l’oral.

J’avais déjà mené des simulations globales avec des effectifs plus réduits, notamment avec des classes de 4ème aide et soutien, une 3ème insertion ou une classe d’accueil. A chaque fois, il y avait au maximum 18 élèves et j’avais toujours trouvé un collègue avec qui mener ce travail. D’abord, avec une collègue d’histoire géographie avec qui nous menions un itinéraire de découvertes, mais aussi le professeur de CLA ou le documentaliste du collège.

Cette année, malgré l’effectif trop lourd pour une telle entreprise, j’ai décidé de ne  pas dédoubler le groupe classe, le niveau et l’ambiance de la classe me paraissant l’autoriser. J’ai obtenu l’aide précieuse d’une assistante pédagogique et nous avons adopté le rythme suivant : deux heures de simulation globale un vendredi  sur deux.

Le travail est aussi facilité par la configuration des salles de classe. Lors de ces deux heures, nous occupons deux salles : l’une est normale, c’est là que les élèves écrivent leur premier jet, et la seconde est la salle informatique où les élèves vont taper leur texte lorsque leur brouillon est terminé. Les élèves et les deux adultes circulent donc d’un endroit à l’autre en fonction de l’avancée du travail.

Comme le niveau de la classe me paraissait plutôt bon, j’ai choisi de compliquer un peu le travail en demandant à mes élèves de se situer dans le passé, dans le Paris des années 1900. Il me semblait intéressant de choisir ce moment où le Paris moderne prend forme, jonction entre le XIXème étudié tout le long de la 4ème, et le XXème étudié en 3ème. Cela me permettait aussi de jeter des ponts vers l’histoire géographie et de sortir définitivement du cadre strict d’un cours de français.

Au groupe classe s’est joint une élève d’une autre classe, élève qui souffrait dans une classe où elle était très isolée. La simulation ayant lieu le vendredi après-midi, elle a obtenu le droit de rejoindre exceptionnellement la 4ème3 pour ces deux heures bimensuelles.

Ces réflexions préalables énoncées, voici alors le journal de bord de la classe.

La simulation globale en 4e3

Un vendredi sur deux, la classe de 4è3 (avec Isabelle, de 4è2) remonte le temps avec leur professeur de français et une assistante pédagogique.

Tous se rendent au 7, rue de la Galette, dans un immeuble haussmannien de Paris en 1900. Les élèves se font donc voisins, et chaque personnage devient de plus en plus palpable à chaque séance.

Le voyage spatio-temporel se double d'autres expérimentations car certains garçons par exemple font semblant d'être une femme, une petite fille, telle adolescente devient un travailleur ou une vieille héritière désagréable, ou une autre jeune fille devient un vendeur d'âme, qui récupère les squelettes des chaussures pour en créer de nouvelles.

Comment a-t-on procédé ? 

Il a fallu d'abord faire revivre le Paris de 1900.

Pour remonter le temps, chaque élève a fait un exposé sur l'un des principaux lieux parisiens, aujourd'hui et en 1900. Puis nous avons visité l'exposition de la bibliothèque Forney, "L'arrivée du confort à Paris, gaz à tous les étages."

Lors de différentes sorties dans Paris, nous avons observé les différentes époques toujours visibles à Paris, avec une attention particulière pour les grands bâtiments et avenues de l'époque haussmannienne, comme les grands magasins, l'Opéra-comique, l'Opéra-Garnier, la Madeleine, le Crédit-Agricole...

Ce voyage s'est poursuivi avec la lecture d'Au bonheur des dames, d'Emile Zola, et la diffusion d'un documentaire d’Arte sur Aristide Boucicaut et l'invention des grands magasins.

Une fois le temps remonté, il a fallu s'installer dans notre immeuble et inventer les personnages.

Avec quelques contraintes données par notre professeur, nous avons créé nos personnages. Pour la plupart, le sexe ou l’âge des personnages étaient déjà donnés, ainsi que l’appartement dans lequel on habitait. Nous  nous sommes donc regroupés par appartement, et selon les cas, avec des frères, sœurs, parents, colocataires, domestiques… Nous avons dû inventer les métiers de chacun et trouver nos visages. Beaucoup proviennent de toiles impressionnistes  trouvées dans le livre Le Paris des impressionnistes ou proviennent d’un livre de photographies anciennes Petits métiers des villes, petits métiers des champs, mais aussi du manuel de 4ème :  l’un de nos personnages a la tête de Jean Gabin dans le film Les Misérables !

Nous avons créé une fiche d’identité qui indiquaient qui nous étions, d’une façon très objective d’abord, mais nous avons aussi inventé nos habitudes, nos qualités ou défauts…

Nous avons complété ce travail par des cartes heuristiques tout en couleur.

Aidé de cartes heuristiques sur le vocabulaire du portrait (visage et corps) et inspiré par l’autoportrait de La Rochefoucauld, chacun a ensuite écrit son autoportrait, au brouillon puis sur l’ordinateur. Il s’agissait d’alimenter le blog http://cheznousen1900.hautetfort.com/ que nous avons commencé à construire. Pas facile au départ de récolter tous les textes !

Une fois nos personnages créés et présentés à la classe, nous les avons fait se rencontrer.

Par groupe de deux, chaque habitant de l’immeuble devait en effet raconter sa première rencontre avec l’un de ses voisins.  Il fallait pour cela se faire romancier et différentes méthodes étaient alors possibles, selon les points de vue adoptés.

La rencontre pouvait être racontée à la 3ème personne par un narrateur externe, ou elle pouvait être vue à travers les yeux d’une tiers, la concierge par exemple : c’est alors un point de vue interne. Un narrateur omniscient permettait aussi de savoir ce qui se passait dans l’esprit des deux personnages.

On pouvait aussi raconter cette rencontre à la 1ère personne, le narrateur étant l’un ou l’autre des personnages, ou les deux successivement : on avait encore un point de vue interne. On pouvait aussi alterner les points de vue et écrire deux fois la même rencontre des deux points de vue successifs.

Tout cela a donné lieu à des travaux très différents, et toutes les méthodes ont été utilisées : travail passionnant à observer !

Ensuite, chaque personnage a évoqué son objet emblématique.

A la manière du poème de Baudelaire, « L’Horloge », et  « Le Buffet » de Rimbaud, chacun a choisi une sorte d’objet fétiche qu’il devait décrire, sous forme de poème ou en prose. De nombreux élèves ont écrit de très beaux sonnets en alexandrins, sur des objets évocateurs comme le piano, la chaise, ou très prosaïques, tels la serpillère ou la cuillère en étain.

Les consignes permettaient aussi de revoir les figures de style déjà abordées en cours classique, comme la métaphore, la personnification ou l’oxymore. Retenir ces noms difficiles devient plus facile quand on doit en créer à son tour.

Cet exercice nous a permis d’écrire des vers, ou de se confronter à la difficulté de la métrique. C’était un bon moyen d’entendre la musique de l’alexandrin, et même des élèves sinophones maniant le français depuis peu s’y sont pliés avec succès. Ceux qui étaient allés plus vite et déjà envoyé leur sonnet par mail pendant les vacances ont aidé ceux qui avaient plus de mal.

La vitesse de croisière étant atteinte, il a fallu faire vivre l’immeuble.

Il est important que les textes soient lus par leurs fiers auteurs. Lorsqu’on a 28 élèves, cette partie consacrée à l’oralisation des textes prend du temps !

Il est aussi difficile de gérer les rythmes de travail plus ou moins rapides des élèves, mais les plus prompts aident les autres ou trouvent un travail supplémentaire à faire, généralement utile à tous, comme par exemple faire le plan de l’immeuble, s’employer à la confection du lutin témoin ou relisent et enregistrent les textes de leurs camarades.

Dans la séance suivante, nous nous sommes intéressés aux boîtes à ordures de chacun. Cela nous a permis à la fois d’en savoir plus sur Eugène Poubelle et le tri sélectif qu’il avait déjà inventé, mais aussi de revoir avec gaieté le point de grammaire vu en classe, les expansions du nom.

Bilan d'étape en Avril : de l'action !

Comme le préconisent les inventeurs de la simulation globale, une fois cet univers imaginaire bien établi pour chacun, il fallait qu’un événement imprévu survienne pour éviter que l’immeuble ne s’endorme. D’habitude, on lance une rumeur, on imagine une histoire d’amour qui bouscule l’immeuble, on invente une tentative de vol ou de crime… Cette année, la surprise est venue d’elle-même : nous avons intégré dans la simulation globale un nouvel élève, venu de la classe d’accueil.

Sur mes conseils, il a endossé le rôle, non pas d’un médecin comme il le voulait, mais celui d’un personnage plus dérangeant inspiré par les photographies des petits métiers de Paris. Il est montreur d’ours !! Et il s’est installé dans la chambre de bonne vide du dernier étage !

Les habitants ont tous dû prendre partie : pour ou contre l’ours ! Et ils ont chacun écrit une lettre dans laquelle ils exposaient leur point de vue au concierge ou au propriétaire. Une manière de travailler sans s’en rendre compte l’argumentation et les codes de l’épistolaire…

L’un a proposé qu’on le mange, l’autre qu’on en fasse un tapis, certains s’en sont réjouis, ont fait de la barque avec l’ours, et un autre encore a proposé un vote au suffrage universel direct ! En ces temps d’élections, cela a même mené certains élèves à faire une analyse sociopolitique : les plus riches vivant aux étages nobles de l’immeuble haussmannien étaient tous opposés à l’ours quand les plus pauvres, dans les chambres de bonne, s’étaient réjouis de cette arrivée distrayante.

Deux pétitions ont été lancées, dont l’une rédigée par la riche vieille dame du deuxième, Suzanne-Marie-Antoinette de La Fontaine, horrifiée par cet animal. Elle sera très prochainement la victime d’une tentative de meurtre et tous accuseront le nouveau venu, alors que le véritable criminel, ancien juge, mènera la vindicte de l’immeuble… A suivre donc !

Il faudra conclure !

Le calme revenu dans l’immeuble, nous terminerons l’année par une joyeuse sortie !

Avant de revenir en 2012, sans doute visitera-t-on aussi les villages médiévaux et l’Olympe réinventée par les 5èmes et les 6èmes, car deux autres professeurs de français du collège se sont laissé tenter par l’aventure.

Chacun présentera sa création et nous reviendrons tous au XXIème siècle grâce à une belle fête de voisins multi-temporelle !

C’est un projet absolument passionnant, qui demande une grande énergie mais implique de garder son sang-froid parce que les élèves s’amusent et créent

Bibliographie :

  • Francis Yaiche, Les simulations globale : Mode d'emploi (Hachette, 1996).
  • F. Yaiche, F. Debyser, L’immeuble. Hachette, 1986
  • et modestement, l’adresse de notre blog :  http://cheznousen1900.hautetfort.com/
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le mer. 7 févr. 2018 de 14:00 à 17:00
Cité scolaire Jean de la Fontaine
le mer. 31 janv. 2018 de 09:00 à 12:00
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