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Étudier un monument aux morts en classe de 1ère

mis à jour le 02/11/13

lycée arago Stephen Silvestrini, professeur d’histoire et de géographie au lycée Arago dans le XIIe arrondissement de Paris présente le travail qu’il réalise avec ses élèves de première S à l’occasion de la commémoration du 11 novembre. Il insiste sur la mobilisation en 1914 et aborde le souvenir de la Grande Guerre dans un édifice public et dans la littérature. Cette cérémonie comporte une forte dimension civique, elle permet de revenir sur les valeurs de la République et de faire réfléchir les élèves sur la place de la mémoire dans notre société.

Cette démarche pédagogique permet de faire travailler les élèves sur différentes capacités et méthodes : identifier et localiser, exploiter et confronter des informations, organiser et synthétiser des informations, utiliser le numérique, développer son expression personnelle et son sens critique, organiser et synthétiser des informations.

 

« Visite du patrimoine historique du lycée » Travail dans la classe
Document 1 : plaques commémoratives du lycée Arago

Document 4 a, 4 b : mobilisation des soldats

 

Documents 2 a et 2 b : monument aux morts Document 5 : fiche d’un élève mort lors des combats

Document 3 : discours prononcé  M. Louis Villard (dimanche 27 juin 1920),

Président de l’association amicale des anciens élèves de l’Ecole Arago lors de l’inauguration du monument aux morts du lycée Arago est lu par un élève devant ce monument

Document 6 : extrait du roman d’Aragon, Aurélien

 

 

PREMIER MOMENT : LA « VISITE DU PATRIMOINE HISTORIQUE DU LYCEE »

Les élèves commencent par une lecture des deux grandes plaques commémoratives de l’établissement qui comportent les noms des 218 « Aragotins morts».

Signalons que l’absence de prénom rend difficile l’identification des élèves (qui avaient alors 13 ou 14 ans lors de leur entrée à l’École) sur le site mémoire des hommes.

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Ainsi pour le soldat Bourdot le site donne 5 réponses de soldats nés à Paris entre 1881 et 1894.

Document 1 : plaque commémorative en l’honneur des anciens élèves morts au champ d’honneur. La date indique l’année de la scolarisation à l’Ecole. Pour le soldat Bourdot, noté en 1903, impossible de savoir s’il s’agit de René né en 1889 ou d’Eugène né en 1890. Pour un autre soldat, Chanson Edmond, le site indique comme année de naissance 1885, ce qui semble peu compatible avec l’année d’entrée indiquée (1905).

Aragolycée 01

 

Le monument aux morts est localisé au pied de la coursive, au-dessus de la cour de recréation.

Document 2 : le monument aux morts

Sculpteur : Paul Roussel (1867-1928), 47 ans en 1914, il n’a pas été mobilisé. Ancien élève, il réalise gracieusement ce travail tandis que l’association des anciens élèves organise une souscription pour le coût de la matière première. Ce sculpteur est reconnu pour d’autres œuvres de plus petite dimension, des bustes, des commandes privées ou officielles ; quelques unes sont conservées au musée d’Orsay.

Cette statue en mouvement est intitulée Le Réveil. On y voit une femme avec les vêtements et l’équipement du poilu, écrasant un bouclier portant l’inscription "Reich". Elle est tout à la fois Marianne, la République, la Victoire, les mères, les femmes, les veuves. À ses pieds, on trouve un coq gaulois aux ailes déployées. Le lien avec le discours est aisé, on retrouve la même ferveur patriotique.

 

Document 2 a : monument aux morts : Le Réveil

Aragolycée 02

Document 2 b : socle du monument

Aragolycée 03


Document 3 : discours prononcé lors de l’inauguration du monument aux morts du lycée Arago (dimanche 27 juin 1920)

 

«  Monsieur le Président du Conseil,

 

L’association des anciens élèves de l’Ecole Arago réunit aujourd’hui ses amis dans la pieuse et commune pensée d’honorer les morts de l’Ecole tombés pour la patrie.

En acceptant de présider cette cérémonie commémorative, vous conférez à notre intime manifestation un éclat incomparable, justifié par la grandeur de votre tâche et le prestige qui s’attache à votre personne.

Au nom de notre amicale et au nom des parents et des morts, je vous exprime nos sincères remerciements. Je vous prie de croire, Monsieur le Président du Conseil, à nos sentiments reconnaissants et à notre profonde gratitude.

 

Mesdames, messieurs, mes chers camarades,

 

Lorsque le conseil municipal de Paris créa, en 1880, l’Ecole Arago, il poursuivait le but, en rendant l’enseignement supérieur accessible aux enfants des classes modestes, de constituer une pépinière d’où sortirait, pour le bien de la collectivité, une phalange de jeunes gens aptes au commerce et à l’industrie.

 Il escomptait recruter ainsi, pour le Vaisseau Marchand de la Ville, le paisible équipage qui porterait dans le monde la renommée méritée de nos ingénieuses industries et de nos loyales transactions.

Ses espoirs ne devaient pas être vains.

Chaque promotion allait fournir à l’activité économique du pays des employés de toutes sortes, des chefs d’entreprises et de services, des ingénieurs, des chimistes, des écrivains et jusqu’à des artistes appelés à embellir la Cité.

Mais l’histoire des peuples est faite de périodiques bouleversements. Poursuivant, sous un gouvernement autocratique, et sous des dehors de motifs traitreusement préparés, un rêve d’hégémonie, ceux qui malgré leur culture étaient demeurés les barbares de l’Est, se ruèrent en août 1914, sur nos laborieuses et paisibles populations.

Cette Ecole avait préparé des industriels et des commerçants ; la Patrie en danger lui réclamait des soldats.

Et les petits-fils spirituels de ceux qui, en 1789, surgirent du Faubourg voisin pour enlever une prison d’Etat, symbole d’esclavage, conquérir leur liberté et porter dans le monde la flamboyante pensée des philosophes français, se dressèrent en 1914 pour défendre l’intégrité territoriale menacée et nos libertés compromises.

Durant cette âpre, constante et ardente lutte qui dura quatre années le courage devait resplendir sous toutes ses formes.

La guerre moderne, devenue scientifique, exigeait des combattants de rares qualités. La Victoire devait appartenir au peuple qui, insensible au choc moral des mauvais jours, saurait allier la persévérance à l’héroïsme nécessaires aux journaliers combats.

Dans l’effroyable tourmente qui bouleversa le monde, les anciens élèves de l’Ecole Arago n’oublieront pas les leçons apprises dans cette enceinte ; ils se montrèrent dignes de l’enseignement qu’ils avaient reçu. »

 

Président du Conseil depuis janvier 1920, Alexandre Millerand, personnage emblématique (ministre de la guerre du 26 août 1914 au 29 octobre 1915) entend par sa présence insister sur le sens de cette commémoration dans un pays meurtri par ce conflit. Comme le précise Louis Villard : « en acceptant de présider cette cérémonie, vous conférez à notre intime manifestation un éclat incomparable, justifié par la grandeur de votre tâche et le prestige qui s’attache à votre personne »

Le discours très républicain du Président de l’association amicale des anciens élèves, prononcé en présence des parents d’élèves morts au combat, s’organise autour de trois moments :

  • un discours nationaliste qui critique l’Allemagne qualifiée de pays « autocratique », « hégémonique » et de « barbares de l’Est ». Signalons que pour l’auteur, l’Allemagne est entièrement responsable du conflit : « se ruèrent en août 1914, sur nos laborieuses et paisibles populations »
  • une patrie en danger sauvée par sa jeunesse qui se révolte à l’instar de la révolution de 1789 (nous sommes près du faubourg Saint-Antoine qui mène à la Bastille). On retrouve le rappel de la philosophie des Lumières, les idéaux de la Révolution et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ces soldats se sont battus pour la préservation de ces droits et la liberté (« nos libertés compromises »)
  • l’hommage aux soldats dans un conflit qui a duré quatre ans, remporté par les fils de la République, formés à l’école républicaine pour le triomphe des valeurs républicaines.

On invite les élèves à adopter une approche critique de ce document.

Pour les établissements moins anciens, un travail similaire peut être réalisé avec le monument aux morts de la commune.

 

SECOND MOMENT : LE TRAVAIL EN CLASSE

Plusieurs documents sont utilisés. Ils permettent d’éclairer certains points abordés lors de la cérémonie précédente.

Document 4a : ordre de mobilisation générale du 2 août 1914, musée des armées

Aragolycée 04

 

Document 4 b : vidéo de l’INA sur la mobilisation http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu04522/la-mobilisation-generale-du-2-aout-1914-en-france-et-le-depart-des-soldats-pour-le-front.html?video=InaEdu04522

Document 5 : fiche individuelle extraite du site mémoire des hommes (http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/).

Aragolycée 05

Cette fiche permet de revenir sur le service militaire avec la mention de la classe (1912), à mettre en relation avec l’année de naissance (1892). On rappelle l’allongement de 2 à 3 ans du service à partir de 1913 (on le voit dans le texte d’Aragon, Aurélien, qui figure dans le document 6. Ce jeune a réalisé trois années de service militaire, puis est parti à la guerre. Au total, il a passé presque huit années sous les drapeaux. Enfin, l’âge du soldat est mis en relation avec son année d’entrée à Arago (1905). Le lieu de décès permet de revenir sur la bataille du Chemin des Dames et sur l’année 1917 puisque Juvincourt se trouve à l’est de Craonne.

Document 6 : une jeunesse sacrifiée

 

Elle l’avait prise avant qu’il eût vécu. Il était de cette classe qui avait fait trois ans, et qui se sentait libérable quand survînt août 1914. Près de huit ans sous les drapeaux…Il n’avait pas été un jeune homme précoce. La caserne l’avait trouvé pas très différent du collégien débarqué de sa famille du Quartier latin à l’automne de 1909. La guerre l’avait enlevé à la caserne et le rendait à la vie après ces années interminables dans le provisoire, l’habitude du provisoire. Et pas plus les dangers que les filles faites pour cela n’avaient vraiment marqué ce cœur. Il n’avait ni aimé ni vécu. Il n’était pas mort, c’était déjà quelque chose, et parfois il regardait ses longs bras maigres, ses jambes d’épervier, son corps jeune, son corps intact et il frissonnait, rétrospectivement, à l’idée des mutilés, ses camarades, ceux qu’on voyait dans les rues, ceux qui n’y viendraient plus.

Cela faisait bientôt trois ans qu’il était libre, qu’on ne lui demandait plus rien, qu’il n’avait qu’à se débrouiller, qu’on ne lui préparait plus sa pitance tous les jours avec celle d’autres gens, moyennant quoi, il ne saluait plus personne. Il venait d’avoir trente-deux ans… Un grand garçon. Il ne pouvait pas tout à fait se prendre au sérieux…Il se reprenait à regretter la guerre. Enfin, pas la guerre. Le temps de la guerre. Il ne s’en était jamais remis. Il n’avait jamais retrouvé le rythme de la vie. Il continuait l’au-jour-le-jour d’alors. Malgré lui. Depuis près de trois ans, il remettait au lendemain l’heure des décisions. Il se représentait son avenir, après cette heure-là, se déroulant à une allure tout autre, plus vive, harcelante. Il aimait à se représenter ainsi. Mais pas plus. Trente ans. La vie n’est pas commencée. Qu’attendait-il ? Il ne savait faire autrement que flâner. Il flânait.

 

Aragon (1897-1982), Aurélien, 1944


Ce document fait largement écho au discours de monsieur Louis Villard, Président de l’association amicale des anciens élèves de l’École Arago. On y voit un jeune qui a passé près de huit années sous les drapeaux et qui peine à retrouver sa place dans la société. Ce texte travaillé par les élèves avec l’enseignant de lettres et d’histoire permet de mettre en valeur plusieurs thèmes largement présents dans les programmes scolaires :

  • la longueur du conflit
  • les séquelles physiques et psychologiques de la guerre
  • l’omniprésence de cette guerre dans son quotidien (souvenir des camarades morts) mais aussi dans la ville avec la présence de soldats mutilés
  • le sentiment d’avoir été abandonné à son retour malgré son sacrifice
  • un jeune désorienté qui a le sentiment d’avoir perdu les plus belles années de sa vie et qui recherche l’amour

Lors d’une composition, on attend des élèves qu’ils mobilisent les connaissances acquises en s’appuyant notamment sur l’exemple de leur établissement.

 

 

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