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Une expérience de classe inversée à Paris-Est

mis à jour le 10/12/14

Plusieurs projets liés à l’innovation pédagogique sont en cours à l’Université Paris-Est. PédagInnov fait partie de ces projets. Son objectif est de créer un cadre d’échange et de réflexion sur des expériences de classe inversée.

Conformément aux expériences pionnières de Jonathan Bergmann et Aaron Sams ou encore de Salman Khan, les expériences de classe inversée menées au sein de PédagInnov intègrent pour la plupart des moyens multimédias et notamment la vidéo dans les ressources fournies aux étudiants. Loin d’être une fin en soi, ces ressources répondent à un besoin précis dans les matières concernées. Ainsi, pour le cours de mécanique des solides déformables de la formation Génie mécanique, le professeur a développé des « capsules » de connaissances sur les déformations de structure qui nécessitent une visualisation de cette notion. Il en va de même pour l’enseignement sur les images de synthèse de la formation Image, multimédia audiovisuel et communication, où le professeur développe des ressources vidéo indispensables pour la compréhension du cours, et pour les cours de fondations en Génie civil, de dramaturgie des jeux vidéo, de conception mécanique des systèmes à engrenages, pour lesquels l’aspect cinématique est incontournable. Le soutien d’IDEA (voir en encadré) a permis d’ores et déjà la mise en place de classes inversées dans le cadre de plusieurs formations à l’Upem (université Paris-Est Marne-la-Vallée), à l’École des ponts et chaussées (ENPC, École des ponts ParisTech) et à l’Upec (université Paris-Est Créteil Val-de-Marne).

Le constat

L’offre de formations proposées aux étudiants au sortir du bac s’est considérablement enrichie au cours des deux dernières décennies. Le bac en poche, les étudiants les plus réceptifs à un enseignement traditionnel, généralement ceux qui ont de bons résultats, continueront sur cette voie classique et tenteront les classes préparatoires, où ils pourront absorber les quantités de notions que les enseignants pourront mettre à leur disposition. Les autres, plus tentés par des cursus alliant la théorie et la pratique, tenteront un DUT ou un BTS, plus en conformité avec leurs attentes, puis, pour une proportion importante, seront aptes à intégrer une école d’ingénieurs, formation exigeante qui nécessite une implication personnelle importante.

Pour ceux-ci, l’enseignement traditionnel se révèle parfois inadapté. Une habitude précoce de l’immédiateté, due notamment à l’usage des technologies de l’information, a frappé d’obsolescence le « bon vieux temps » où l’élève était attentif et le professeur reconnu et respecté pour son savoir. À partir de ce constat, il paraît sensé de préférer à la déploration de ce « bon vieux temps » la recherche de solutions pour proposer aux publics actuels et futurs des solutions pertinentes.

Les constatations des enseignants sur le comportement des élèves convergent : faible participation active au regard des attentes, peu d’attention en classe, un travail personnel d’apprentissage insuffisant entre deux séances… Il en résulte logiquement une acquisition superficielle des connaissances, insuffisante pour acquérir un savoir-faire et une compétence à l’issue du cursus.

Classe inversée Paris Est 2

Rentabilité faible des séances en classe

À l’Esipe, école supérieure d’ingénieurs de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, qui accueille à 75 % des jeunes en formation d’ingénieurs par apprentissage, cette constatation est encore amplifiée par le fait que, la voie de l’apprentissage n’ayant pas, en France, très bonne presse, les « meilleurs » étudiants ne s’y précipitent pas. En conséquence, les étudiants eux-mêmes pensent qu’on peut y réussir sans travailler… Par quel miracle, l’histoire ne le dit pas ! Ce phénomène est cristallisé par le volume horaire de formation (1 800 heures sur trois ans) que les apprentis ingénieurs doivent subir sur moins de six mois, au lieu de neuf dans un cursus sous statut étudiant.

Néanmoins, les échanges avec des collègues enseignant dans des cursus de licence, de master ou de formation d’ingénieurs sous statut étudiant ont permis de constater que leurs observations sont très semblables. Même à l’ENPC, au recrutement très sélectif, l’implication des étudiants dans le processus d’apprentissage n’est pas toujours à la hauteur des attentes des enseignants. La direction de l’ENPC s’étant engagée à offrir « une formation plus innovante sur le plan pédagogique » dans le cadre de la réforme de la formation des ingénieurs annoncée récemment, des professeurs de mathématiques enseignant l’analyse spectrale se sont joints au groupe PédagInnov.

Classe inversée Paris Est 3

Le postulat de la classe inversée se situe à rebours de la démarche consistant à combler les lacunes par la mise en place d’heures d’enseignement, de soutien, de rattrapage, de convergence ou de mise à niveau. En effet, comment imaginer qu’un jeune sortant par exemple d’un DUT où il aurait suivi 90 heures d’un cours de mécanique pourrait, s’il n’en a pas retenu ou compris les bases, combler ses lacunes en 4 heures, 8 heures ou même 32 heures de remise à niveau, quelle que soit la qualité de l’enseignant ?

Notre démarche de classe inversée repose au contraire sur une proposition « économe » en heures d’enseignement, misant sur la participation active des apprenants. Pour « rentabiliser » les heures de formation, quelle meilleure solution que d’impliquer l’élève en lui donnant l’envie (le cas échéant en le forçant) à s’intéresser au contenu ? En somme, plutôt que de céder à la tentation de la déploration et d’évoquer « la baisse du niveau général », nous choisissons de réfléchir à la façon dont on pourrait solliciter plus et mieux les savoirs préalables et l’énergie des apprenants.

Accès aux connaissances instantané et gratuit

Aujourd’hui le savoir est accessible d’un seul clic ; alors, exit les profs ? L’Internet et les moyens technologiques à notre disposition, PC, tablettes, smartphones, changent notre relation à la connaissance, accessible partout, tout le temps et gratuitement. Elle se met à jour sur des espaces collaboratifs, tels que Wikipédia, rendant caduques, jusqu’à un certain degré, livres et manuels… L’enseignant ne peut donc plus se contenter de venir devant son public pour apporter des connaissances en suivant un ordre logique, un cheminement de pensée rigoureux et démonstratif. Le risque est grand de lasser les élèves par des démonstrations longues et complexes alors que Google a déjà trouvé 25 sites où le résultat principal est encadré et prêt à l’emploi.

On peut toujours argumenter que la formule sans la présentation de son origine n’est qu’un ersatz de connaissance, et que la mise en application pourrait tomber à côté de la plaque… Mais mille erreurs ne feraient pas renoncer les apprenants actuels, qui sont nés la même année que la mise à disposition de l’Internet pour le grand public : nous sommes face à des problématiques comportementales qui dépassent très largement le cadre de l’enseignement et relèvent de ce que Bernard Stiegler appelle la « destruction de l’attention ». Plutôt que de persévérer dans un combat d’arrière-garde perdu d’avance, il paraît préférable de prendre acte de ce bouleversement majeur dans le rapport au savoir et à l’information, et de questionner en conséquence les pratiques d’enseignement. L’objectif est à la fois de mettre l’élève face aux limites de la recherche non encadrée et d’inclure le potentiel de l’immédiateté dans la démarche d’enseignement.

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Cela implique que le professeur se fasse reconnaître aujourd’hui pour d’autres qualités que son seul savoir : il doit devenir un promoteur de problèmes pratiques, un animateur de débat, un accompagnateur dans les processus d’apprentissage. La classe inversée autorise ce changement de point de vue, elle aide l’enseignant à se repositionner en le faisant s’interroger sur le processus d’acquisition de connaissances. Ce n’est pas la moindre de ses vertus.

Lire la suite de l’article de Luc Chevalier, Professeur des universités et directeur de l’école supérieure d’ingénieurs de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, paru dans Technologie |Canopé| n° 194.

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Luc Chevalier était l'invité le 6 mai 2016 sur RFI de Sandrine Mercier dans l'émission "7 milliards de voisins" consacrée à la classe inversée. Réécouter l'émission : http://www.rfi.fr/emission/20160506-classe-inversee

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